30 janvier 2011

Deux Tunisie

L'article suivant se base sur un entretien avec Noureddine Bouarrouj, réalisé avant 1992.
Noureddine Bouarrouj a milité dans sa jeunesse au sein du Destour, avant de rejoindre le Parti communiste tunisien. Contraint à l'exil, il a  fondé le PCT-VIIeme Congrès, puis le Parti tunisien du travail. De formation scientifique, il a été, au sein de l'UGTT, l'un des fondateurs du Syndicat de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, militant du Mouvement pour la Paix aux côtés de Slimane Ben Slimane, et l'un des promoteurs des revues "Tribunes du Progrès" et "Al-Talia"


Pour ne pas remonter jusqu’à Ibn Khaldoun et sa théorie sur les antagonismes séculaires qui opposent le monde citadin et le monde rural, qui font et défont les pouvoirs au Maghreb et l’enferment dans une sorte de fatalité, un retour sur certains aspects de la période a de l’indépendance de la Tunisie peuvent être éclairants.

À la veille de l’indépendance
Habib Bourguiba avait clairement conscience de l’existence de deux réalités sociologiques en Tunisie, l’une paysanne, citadine et villageoise, tournée vers l’extérieur à partir de la Côte; l’autre, pastorale et rurale, occupant le pays profond, caractérisée par un certain irrédentisme à l’égard du pouvoir central depuis les époques les plus reculées.

Il fonda son parti, le Néo-Destour (1934) dans la Tunisie paysanne et citadine. Rompant avec ce qui était devenu, depuis, le Vieux-Destour, il le structura de manière moderne, en opérant la jonction entre la petite-bourgeoisie libérale, (par référence aux professions de la plupart des cadres du Destour) et l’UGTT, le syndicat national, fondé par Mohammed Ali AL-Hammi, qui était la véritable colonne vertébrale du pays, puisque, à chaque fois que les dirigeants du Mouvement national étaient réprimés, l’UGTT assurait la permanence de la lutte.

La démarche du Néo-Destour était réformiste. Elle s’appuyait sur les négociations et sur la recherche de compromis. Mais cette tactique  atteignit ses limites en 1954 avec la radicalisation du parti des colons, les « prépondérants », qui estimait que les privilèges des Français en Tunisie n’étaient pas négociables.

Devant la férocité de la répression qui menaçait de le balayer en tant qu’interlocuteur du pouvoir mandataire, Bourguiba se tourna vers le pays intérieur pour y chercher des relais. Ce furent les « fellaghas ». I’UGTT fit cette jonction, en raison de l’importance des mines de Gafsa et des régions alentours. Mais dès que les fellaghas, ces enfants déshérités et rudes de l’intérieur du pays, firent leur apparition dans le sillage du Mouvement national, Bourguiba fit tout pour les contenir, de peur de les voir menacer son hégémonie. Il les utilisa comme une carte qui lui permit de dire à la colonisation qu’elle avait deux Tunisie en face d’elle : la « modérée » qu’il représente et la « dangereuse » qui fait parler les armes. Soit la France composait avec lui et il répondait de l'autre Tunisie, et un compromis pouvait alors se faire, soit il laissait l’autre Tunisie poursuivre la voie que venait de prendre l’Algérie voisine : celle de la Révolution armée. Bourguiba considérait la Tunisie intérieure un peu comme la classe révolutionnaire européenne voyait le monde paysan : un allié temporaire. C’est un aspect décisif  peu connu de l’histoire des dernières années de lutte pour l’indépendance.

Les fellaghas , en cette année 1954, rétablirent un rapport de forces en faveur du mouvement national. Quand ils eurent joué ce rôle, Bourguiba s’empressa d’obtenir leur désarmement pour ensuite les laisser tomber. Il craignait leur ralliement à son rival Salah Ben Youssef qui exigeait , en1955, l’indépendance totale, sans passer par l’autonomie interne, « étape » dont Habib Bourguiba se contentait.

Il est intéressant de relever au passage combien Salah Ben Youssef et Habib Bourguiba sont à leur tour représentatifs de deux identités tunisiennes antagonistes et complémentaires. Le premier incarnait le mouvement de refondation de la Tradition dans le sillage de Cheikh Thaâlbi, le fondateur du parti constitutionnel (le Destour), avec notamment les idées de Mohammad Abdou et d’Al Afghani. Le second continuait le mouvement réformiste commencé par le ministre Khereddine, poursuivi par les Jeunes Tunisiens, sur le modèle des Jeunes Turcs. Le premier puisait son inspiration dans le Machreq, et dans le réformisme de la vieille génération issue de la Zitouna, l’université fondée en 737, caractérisé par un attachement sans failles à l’Islam et à la langue arabe ; le second s’inspirait des idées de la IIIe République française et représentait la génération moderne et bilingue formée par le Collège Sadiki, fondé en 1875 par Khéreddine.

Ces deux figures emblématiques du Mouvement national, cristallisèrent des passions énormes, et peuvent encore nous aider à déchiffrer les composantes de la scène politique tunisienne actuelle.

Après l’indépendance
La conscience de l’existence de deux Tunisie, n’a jamais, bien entendu, quitté Bourguiba. Une fois porté au pouvoir, il avait tenu à s’affirmer, à sa façon, surtout dans les années soixante, comme le représentant des deux Tunisie. C’est ce qui donne leur signification aux visites répétées et médiatisées, chez les zlass. Il organisait, à l’occasion de ses anniversaires, des joutes poétiques qui mettaient en valeur l’art oratoire très prisé par le pays intérieur. Des chansons à sa gloire étaient transmises sur les ondes en tunisien dialectal du pays profond. Il avait senti que ce pays était resté encore archaïque, et reconduisait des structures tribales moyenâgeuses. Il y était considéré comme le nouveau bey. On y appelait les militaires ou les soldats de la Garde nationale, « askar Bourguiba » (soldats de Bourguiba), comme on disait autrefois « askar el-bey ». C’était une sorte de régression. Bourguiba le savait et en tirait profit, à travers une sorte de récupération par le folklore, qui faisait rire.
On trouvait cela amusant : Bourguiba avait institué son rapport avec la Tunisie intérieure, en termes d’allégeance (moubaya'a) à sa propre personne, et à Monastir même, comme pour bien marquer qu’il s’agissait de lui, et non du chef d’Etat.

Par ailleurs, en tant que chef d’Etat, Bourguiba était imbu de l’idée de « dawla », (Etat), qui revêtait à ses yeux une énorme importance. Cela le rendait critique à l’égard du mode de vie nomade, comme l’illustra son commentaire, lors d’une de ses causeries télévisées, à propos d’une chanson bédouine vantant la liberté de la vie nomade : « ki bou ‘iccha wou m'i'zaat, fin itih illil n’bat » (comme un qui a des chèvres et une tente, je dors là où tombe la nuit). Bourguiba déclara préférer fixer les nomades, parce que, une fois devenus sédentaires ils acquitteraient des taxes à l’Etat. Telle était la personnalité double de Bourguiba : iau contact de la Tunisie intérieure, il s'épanouissait, se composait un personnage  riche en couleurs,  au verbe jaillissant, sans se départir de cette autre image qu’il voulait léguer à l’histoire : celle du fondateur décidé et grave de la « Tunisie moderne », dont « l’action » était le maître mot, et le titre de l’organe officiel de son parti.

Bourguiba avait donc, quoi qu’on dise, vécu cette double appartenance mêlant passé et présent, culture traditionnelle et culture émancipée.

Mais cette exposition impudique de l’aspect narcissique de sa personnalité allait donner des idées aux forces politiques de son entourage qui avaient intérêt au développement d’un régime autocratique. Avec l’activation forcenée, notamment par le biais des media du culte de la personnalité, tous les Tunisiens furent conviés à adopter cette posture  de la moubaya'a.

Les « élites » libérales, dans le sillage de Bourguiba, ont poussé jusqu’au bout la logique de la moubaya'a tribale. Parce que l’allégeance n’empêchait pas les révoltes, il fallait constamment maintenir le bâton prêt à l’emploi pour empêcher le pays intérieur de devenir le bilad essiba (le pays de la dissidence). Le maintien d’un appareil de répression à la fois fort, voyant et omniprésent, découle de cette logique régressive.


Il y a aussi un aspect économique qu’il ne faut pas négliger. Comme la plupart des pays en voie de développement, la Tunisie est un pays polystructurel, caractérisé par le maintien de deux appareils de production parallèles, mais non intégrés. Le premier est un mode de production capitaliste structuré et le second un mode de production précapitaliste, un peu lâche, pastoralo-tribal.

1 commentaire:

Hamdi Houcine a dit…

Merci Si DHOUKAR !
C'est du solide surtout la première partie, j’adhère totalement à cette analyse avec une petite réserve sur l'image de feu Ben Youssef (Allah Yarhmou).
la deuxième partie mérite - à mon sens- d’être développée quant aux mécanismes politiques et économiques, qu'on peut pas d'ailleurs dissocier du culturel -dans ce cas là particulièrement- mis en place par feu Bourguiba (Allah Yarhmou) dans le but " d'inféoder" ce pays " frondeur".
Merci pour le lien , je tacherais de passer de temps en temps par votre blog.
Amicalement, Hamdi.