12 février 2011

AMNESIA. Suite, en hommage au génie de Fadhel Jaïbi et de Jalila Baccar.

Comme toute œuvre d’art importante, la pièce de théâtre de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, Amnesia, ne livre pas immédiatement tout son contenu. Elle nécessite plusieurs visions. Elle recèle, dans les plis de son texte et de sa mise en  scène, dans le déploiement des images, des éléments qui restent à décripter. D’autant qu’elle emprunte beaucoup au langage symbolique, notamment dans les scènes muettes. 

Si je reviens sur ce spectacle, c’est parce que, en regardant Hosni Moubarak s’adresser au peuple égyptien, dans ce qui sera sa dernière apparition publique à la télévision, un détail m’est revenu en mémoire. Dans l’article que j’ai consacré à la pièce du Familia Théâtre de Tunis, j’ai en effet oublié un élément dramatique très important. Cet aspect si pénible, si désagréable, que l'inconscient l'a escamoté, est… un air de fête !

Happy birthday to you, Happy birthday to you, Happy birthday to you…
Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire
Et ainsi de suite 

L’air, repris par tous les acteurs, à l’exception de Yahya Yaïch, à qui il s’ adresse malgré sa chute et sans le nommer, puisque son nom est celui d’un élu pour l’éternité, revient deux fois dans la pièce dont il donne la note finale. C'est dire son importance. Il était si entraînant que parmi le public, debout pour applaudir, certaines voix ont voulu se joindre au chœur de la scène.
Mais la tentative fit long feu.
Ce qui veut dire que le public a compris tout le tragique derrière ce chant.
Et moi je l’ai oublié !

À chaque fois que cet air revenait, une voix timide me disait dans un petit coin de la tête : pourquoi n’ajoutent-ils pas la version arabe ? Mais j'ai chassé cette mouche du coche, alors que la réponse qu’elle exigeait donne toute sa dimension tragique à la pièce. Ainsi,  une pièce qui s’appelle Amnesia, pousse la perfection jusqu’à susciter… l’amnésie, chez au moins un spectateur. Et qu'une pièce qui traite de la dictature en arrive jusqu'à actionner des mécanismes  inconscients d'auto-censure! À pousser plus loin , on serait forcé d’admettre que la question ainsi refoulée touche la constellation du complexe identitaire; celle-là même qui confère tout son pathétique à la figure de l'homme de pouvoir déchu.
Une lamentable image symbolique du père!

Devant la vue pitoyable de Moubarak, essayant de se justifier, de défendre, de toucher, ses "enfants", parlant  du "temps de la guerre et de la paix"… j’ai aussitôt pensé au héros de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar —qui, lui, a beaucoup plus de panache. Je me suis dit, cette pièce est vraiment prophétique. Puis, dans un coin de ma tête, le chant refoulé a surgi :

Happy Birthday…
Joyeux anniversaire…

… dans la langue d’Al Capone et de Jack l’éventreur, celle de Landru. Je me suis même dit qu’il manquait une version dans la langue du Docteur Mabuse et de M. le Maudit, pour être totalement en phase avec l’Histoire. Que les peuples anglo-saxons, français et allemand me pardonnent de me référer à des figures de leur face sombre; mais c'est celle où s'agitent les ombres qui tirent les ficelles pour  perpétuer les dictatures.

J’ai alors su pourquoi il ne pouvait pas y avoir une version en arabe de ce chant.
Et j’ai compris qu’on n’est pas sorti du tunnel.

Hédi Dhoukar

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