4 février 2011

AMNESIA : Un Théâtre visionnaire

Au théâtre Agora d’Evry-Essonne, la troupe du Familia théâtre de Tunis, a présenté, le 21 janvier dernier, Amnesia, d’après un scénario, une dramaturgie et un texte de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi.
À l’issue de la représentation, un public nombreux lui réserva une ovation debout de longues minutes durant. La pièce le méritait amplement.
Mise en scène de façon ingénieuse, avec une économie de moyens difficile à égaler (rien que des chaises, des changements de tenues vestimentaire, et un fond sonore judicieusement composé), la pièce est une succession de tableaux à caractère souvent chorégraphique. La performance des acteurs, jouant pour la plupart, plusieurs personnages, était époustouflante. Ils communiquaient à la salle une tension très particulière. Parce qu’ils savaient que le monde entier était le spectateur d’une pièce semblable qui se joue en Tunisie, avec des personnes de chair et de sang, depuis le 14 janvier 2011.

Amnesia raconte la chute d’un homme d’Etat dans un régime dictatorial.
Son nom est tout un programme : Yahia Yaïch. Ce qui veut dire littéralement : « vive  toujours vivant ».

Cette pièce a été montée la première fois à Tunis, en mars-avril 2010. C’est dire que le fait même qu’elle ait pu être autorisée par la censure, moyennant quelque « toilettage »,  est en soi significatif des contradictions et des tiraillements qui étaient à l’œuvre à la tête du pouvoir tunisien. Car la pièce est sans équivoque : elle raconte la chute d’un homme politique important au sein d’une dictature arabe, victime de ses ennemis à l’intérieur du système.

Humilié, dépossédé, emprisonné, livré aux psychiatres, lâché par ceux qu’il a promus, et les membres de sa famille harcelés, il endure ce qu’il a fait subir à ses opposants, victime des institutions qu’il a lui-même mis en place et des coups tordus qu’il autorisait…
C’est l’histoire d’un retournement.
Bien fait pour lui, dira-t-on.

Mais cela n’est pas si simple.
Car Yahia Yaïch occupe le personnage de la victime dans la pièce. Poursuivi par la vox populi qui lui rappelle ses exactions, ses crimes et ses forfaits, il se défend.

Il livre un plaidoyer, avec une sincérité non feinte, une force de conviction qui n’est pas de façade, avec une émotion même, qui trouve les mots justes pour nous atteindre. Il est persuadé d’avoir agi pour le bien de tous, pour préserver "l’identité". Il est sûr d’avoir accompli ce que Dieu attendait de lui. Cela dans une belle langue arabe de lettré qui le distingue d’emblée des dictateurs du cru, ceux qui ont perdu jusqu’au réflexe de parler aux peuples dont ils se sont détachés. Il incarne une partie de nous-mêmes, un monstre que nous avons contribué à créer et qu’on a voulu. Son discours a été et reste encore en vogue, au Maghreb comme au Machreq ; c’est celui qui a marqué une intelligentsia, traumatisée par une agression coloniale vécue comme une menace mortelle à sa culture et à son identité.

Parce que ce discours reste dominant, et qu’aucun autre, jouissant de l’adhésion populaire, ne lui a succédé, le plaidoyer de Yahia Yaïch revêt une dimension tragique. Il semble dire au spectateur : vous qui me jugez, qu’avez-vous à proposer ? Vous vous délectez de ma chute, mais ne voyez-vous pas que mon système demeure ?

En dépit de son échec, Yahia Yaïch ne comprend pas ce qui lui est arrivé, comme le héros d’une autre pièce visionnaire de Fadhel Jaïbi : Arab. Il a beau vivre une descente en enfer, subir défaite après défaite et les avanies qui vont avec, il ne songe pas un instant à se remettre en cause. Au milieu des ruines qu’il a causées, il ne se demande pas : où ai-je failli ? Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Quand ai-je perdu prise sur le réel ? Non. Il dit : j’ai la conscience en paix.

Le titre de la pièce, Amnesia, laisse entendre que ce dirigeant oublie simplement ses actes passés et leurs conséquences. Il s’agit d’une sorte de pathologie qui permet de ne pas voir, rétrospectivement, sa responsabilité.
La conscience est tranquille parce que le passé en est gommé, systématiquement. Une telle conscience ne peut pas se remettre en cause, et ses échecs sont vécus comme une fatalité incompréhensible, un coup dur imprévisible. Et pour cause !

Le héros de Jaïbi va au devant de l’échec parce qu’il ne tolère pas qu’on le mette face à ses erreurs et à ses  contradictions. Quand il tombe, les couteaux sortent, et sa chute ne laisse pas entrevoir un renouveau.








Hédi Dhoukar

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