13 février 2011

Aux origines de la "hogra"

Dans le texte qui suit, enregistré avant 1992,  Noureddine Bouarrouj, aborde un sujet appelé à prendre une grande dimension dans le monde arabe et particulièrement au Maghreb : celui de la "hogra", le mépris. Il gagne à être relu à la lumière des changements en cours, ne serait-ce que pour mesurer tout le chemin qui reste à parcourir pour dépasser cet état.

Il y a un discours de Bourguiba où il parle du mépris de haut en bas, et de bas en haut de la société. Toutes les classes élevées voient, au cours de la période coloniale, le mal ou l'avilissement comme étant celui des couches populaires qui en sont rendues responsables. On dit qu'elles sont prêtes à se vendre pour quatre sous, que c'est là où il y a tous les bayou’ ( informateurs), les policiers qui n'ont plus de dignité, etc. Chaque couche regarde celle qui est en-dessous d'elle de cette façon négative, et l'inverse est vrai. C'est le peuple qui ne vaut rien disent les classes supérieures ou traditionnelles qui dévalorisent tout ce qui est populaire et rendent les couches populaires responsables de tous les malheurs. Les couches populaires voient les classes supérieures comme celles qui ont renoncé à elles-mêmes et à leurs valeurs, sont en train d'imiter le colonisateur, travaillant avec lui et parlant sa langue. Le mépris est donc général.

Malheureusement, quand on regarde horizontalement, les peuples arabes eux-mêmes qui sont tous passés par un stade colonial plus ou moins prononcé, sauf la Jazira , chacun ne voit que les aspects négatifs de l'autre peuple, pour se valoriser soi-même, mais en oubliant son propre état. C'est un drame lié à la colonisation, et il est le reflet du regard du maître qui regarde tous les peuples arabes comme étant des peuple colonisables. Mais chacun prend ses visions dans la Tradition pour dévaloriser celui qui se modernise et ce dernier prend chez le colonisateur l’idée que le retard de l'autre est dû à l'aspect négatif du peuple. Et ça c'est la chose la plus triste qui soit.

Le mépris vient du fait que les couches inférieures s'aperçoivent que leurs maîtres qui le sont réellement dans la société maghrébine, qui se comportent de manière odieuse, sont soumis aux couches supérieures du monde occidental. Ils n'ont pas la réalité du pouvoir et leur savoir est faible.
C'est ce qui fait que la colonisation est une maladie profonde qui atteint tout. Et la modernisation derrière laquelle court le pouvoir et les couches supérieures, est ailleurs. Celui qui tient les rênes, c'est le monde occidental, et les autres courent derrière.

La société ne retrouve sa dignité de haut en bas que quand elle rentre dans la lutte. Le plus élevé et le derniers des hommes dans la société, quand ils commencent à lutter sur n'importe quel terrain, politique, économique ou autre, deviennent reconnaissants l'un à l'autre, et sentent le besoin d'un de l'autre.

Pendant le mouvement national, les représentants des classes supérieures ont battu la campagne pour rassembler les Tunisiens les plus humbles et ces derniers ont reconnu en eux leurs représentants.

Dans le changement vers la modernité le problème du mépris ne se résout pas, parce que la marche reste inégale, au niveau économique et social. Réapparaissent les mêmes récriminations de toutes les couches : le sous-développement est, pour les uns, le fait des couches inférieures et ces dernières l'imputent à la soumission des couches supérieures à l'égard de l'impérialisme, etc. On retrouve une situation bloquée que les islamistes tentent d'exploiter. Le monde par lequel nous sommes pénétrés n'aide pas à ce que la société trouve au moins un équilibre, à commencer par le niveau culturel, qui fait que les gens réellement s'apprécient. Actuellement, un des défauts majeurs et insurmontables est que l’on n'a pas confiance les uns dans les autres, dans les capacités des uns des autres : les gouvernants n'ont pas confiance dans le peuple et le peuple croient aussi que les gouvernants sont inaptes. Il n'a pas une confiance totale dans ses élites.

Dans les pays développés, même l'ouvrier le plus défavorisé, tout en critiquant le gouvernement de son pays, les bourgeois et leur mode de vie, il sait qu'ils sont compétents, qu'ils sont à la hauteur de leurs taches, de leurs classes et ils sont comparables aux autres. Il n'a pas de complexes à l'égard de son élite, de ses intellectuels, même si dans certains domaines ils peuvent être en retard, il peut avoir avec eux des conflits d'intérêt mais il ne peut pas les dénigrer ou les mépriser.
Chez nous, non seulement ils leur en veulent parce qu'ils les exploitent, mais, en plus, il leur reproche leur incapacité : "ils ne deviennent des lions que par rapport à moi, alors qu'il sont des incapables en tout".
De l'autre côté, le pire des bourgeois français réactionnaire, sait que l'ouvrier français est une main d'œuvre capable par rapport à n'importe quelle autre. Chez nous, le bourgeois le plus ouvert a toujours un préjugé négatif contre son propre ouvrier, la main d'œuvre locale : le produit local est toujours déprécié, les trois quarts du temps à juste titre, en comparaison avec d'autres. Cette situation fait que nos pays souffrent de la dépendance, de ne pas avoir en mains les moyens de production, mais seulement des bribes. Tant qu'on n'a pas franchi ce pas pour se sentir de plain pied dans le monde moderne, nous souffrirons de l'absence de confiance, l'unité sociale sera toujours fragile et intellectuellement, dans la culture, la production des créateurs sera toujours dépréciée. On sent qu'on est en retard, qu'il y a toujours un manque; l'isolement d'exil, d'incompréhension, ressentie par l'intellectuel dans le pays est une réalité. Cela concerne le niveau de toute la société arabo-musulmane et pas un pays plutôt qu'un autre ou un groupe régional par rapport à un autre. C'est toute la civilisation arabo-musulmane qui est mise en question. Est-ce parce que nous sommes Arabes et musulmans que nous sommes dans cet état ? Cette appartenance va-t-elle devenir un jour équivalente aux autres ? C'est pour cela qu'on regarde le Japon et la Chine, qui ne sont pas occidentaux, pour voir de quoi ils sont capables.
C’est toujours le même mouvement : d’abord vers l’avant, dans la lutte, en se prévalant du passé et de nos potentialités, puis, quand on n'a pas réussi à se dépasser, à réaliser nos projets, on retombe dans le fait qu'il vaut mieux ne pas suivre le chemin de la modernité qui est un chemin où nous sommes toujours battus. C'est les autres qui ont la priorité; c'est donc un mauvais chemin de l'humanité, il vaut mieux conserver notre identité dans un monde qui est à nous, il faut se battre sur le terrain moral, des valeurs religieuses, etc. L'affrontement avec l'Occident et son rejet satisfait certains, mais c’est une acceptation de l'impuissance, de l'impossibilité d’atteindre le niveau occidental.

Nous ne pouvons pas nous réhabiliter les uns auprès des autres, même s'il y a des efforts gigantesques de la part de nos élites, tant que nous serons dans cette situation où, matériellement, nous nous sentions dépassés et battus. Tant que cette réalité dictée par la Division Internationale du Travail et les rapports de forces dans le monde, n'est pas transcendée, nous souffrirons toujours d'un regard assez négatif sur nous-mêmes.

Malheureusement, dans ce mépris et cette frustration, il n'y a aucun gouvernant arabe qui regarde un autre gouvernant avec beaucoup d'indulgence. Le féodal méprise le républicain et vice versa… Ils sont tous frères, mais avec le regard toujours méprisant. Par contre, en Europe, où il y a des rois et des républicains, n'importe quel citoyen européen regarde la reine d'Angleterre ou celle de Hollande, avec plus de sympathie que quiconque, dans le monde arabe, regarderait le roi Hassan II ou un autre roi. C'est Berque qui l'a dit : le drame des Arabes est que, à un certain moment donné, le monde se fait sans eux. Ils ont l'impression qu'ils n'ont pas leur place, la place qu'ils croient devoir occuper, et qu'ils ont le droit d'occuper en se prévalant de leur passé.

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