15 février 2011

Islam et laïcité

Poussé par l’actualité, en Tunisie et en Algérie, vers la fin des années quatre-vingt, Noureddine Bouarrouj a développé une longue réflexion sur l’islam, du point de vue socio-historique qui est le sien, et parce que son éducation l’y a aussi préparé, ayant reçu dans sa jeunesse une formation traditionnelle, comprenant notamment une connaissance approfondie du Coran et des Hadiths.

La génération actuelle, à l’origine de l’insurrection tunisienne, comprend des jeunes qui ont du mal à intégrer l’importance du problème identitaire qui lui est nécessairement sous-jacent. Son incidence directe sur le système juridique et donc sur la forme de l’État qui en découle, est minorée. Certains sont choqués par la prééminence des questions liées à la religion et à l’identité. Il leur faut cependant admettre, vu qu'il n'existe pas de "peuples éprouvettes", et s’ils ne veulent pas vivre dans les nuages, qu’il leur faut intégrer ces données liées aux racines profondes de la Tunisie et de son environnement arabe. Il leur suffit de constater que tous les régimes arabes sont bloqués. À l’exception du Liban, qui est un cas à part, il y a, à côté des monarchies anciennes, des dictatures militaires, issues de mouvements de libération, qui ont mené leurs peuples dans des impasses. Si la Syrie est passée de la dictature à la dynastie, et si l’Égypte de Moubarak s’apprêtait à l’imiter, c’est parce que cette forme ancienne est jugée, à juste titre, la plus stable. Mais cela n’est vrai qu’à la condition que le peuple reconnaît les tenants du pouvoir comme les défenseurs de ses intérêts, de son identité et de sa souveraineté. C’est la raison pour laquelle il y a eu rupture en Tunisie comme en Égypte : l’évolution des pouvoirs dans ces deux pays les ont éloigné de la défense des intérêts vitaux des peuples. Ils en sont même arrivés à être perçus comme les défenseurs des ennemis (Israël) et d’intérêts économiques étrangers, en plus d’être des voleurs des richesses de leurs nations.

C'est la raison pour laquelle la profonde et irrésistible aspiration arabe à la liberté devra obligatoirement inventer sa propre forme démocratique, en tenant compte du facteur identitaire, et à la lumière des expériences du passé.

Le texte qui suit, transcrit de l'oral, tente de cerner, la pratique réelle du pouvoir dans le monde arabo-musulman depuis les origines jusqu'aux indépendances. Il sera mieux compris si l'on prend le mot «islam», - sans lui ôter, son contenu de foi -, comme synonyme de nationalité : né chez les Arabes et dans leur langue, c’est lui qui les a  fédérés en une grande nation. Enlever l’islam, serait retrouver les tribus. C’est d’ailleurs pourquoi, en Tunisie, et surtout en Algérie, certains ont tendance à mettre en avant une identité berbère, c’est-à-dire tribale, pour se dissocier, et pour sortir des problèmes que leur pose l’islam.
Les autres textes de N.B. qui abordent la complexité de l’islam, ses forces et ses faiblesses, ne devront pas perdre de vue cette lecture purement socio-historique. C’est la prise en compte de cette dimension qui l’a toujours amené à se méfier des partis marxistes qui appliquent mimétiquement à l’islam le cliché d’"opium du peuple". Alors qu’il en est le ferment.

Le prochain texte portera sur le hiatus entre la laïcité et l’Etat.



Depuis la fin de la période abbasside le khalifat n’est plus qu’un fantôme et une distinction nette s’opère entre le pouvoir politique, détenu par des militaires, et le pouvoir religieux dont l’ensemble de la communauté devient le dépositaire.

Il était déjà dans la tradition de la période précoloniale que les alliances se fassent et se défassent entre les puissances politiques. Les princes pouvaient s'entendre, gouverner des territoires, se sentir appartenir à une même couche sociale - en Tunisie, c'était une aristocratie turcophile -, la relation entre les populations était une tout autre chose et elle était surtout de nature religieuse.

Les États modernes vont avoir le même comportement, et les chefs d'État vont se considérer comme des pairs. Ils ont compris que depuis les Ommeyades, ils sont devenus simplement politiques, et leur qualité spirituelle est devenue purement formelle. La dynastie ommeyade dont le principe héréditaire était contraire à l'islam, a relégué le spirituel au second plan. Dans la période abbasside, après la perte du pouvoir effectif des khalifes, ces derniers vont exister sans pouvoir politique, qui est allé aux dirigeants de l'armée  : seljoukides, turcs… et cela jusqu'à Ataturk, khalife purement symbolique, nominal. D'où une forme nouvelle de laïcité. Les Occidentaux négociaient avec le sultan et savaient que le khalife est un fantôme depuis les Abbassides, un décorum. 

C'est donc une laïcité de facto. Mais la donnée qui reste, c'est la communauté.

Les détenteurs du pouvoir sont jugés par la communauté en tant que telle. Cette communauté est liée à plusieurs canaux : ulémas, anti-ulémas, marabouts… Elle est le juge et le contrôleur du pouvoir. Cet islam populaire, diffus, les puissants sont obligés d'en tenir compte.

C'est lui qui est craint par les puissances occidentales.

Elles peuvent battre le dey d'Alger, mais il reste à vaincre la population, son jihad. Ce ne sont pas les États qui ont gêné les Occidentaux. La Grande Bretagne n'a pas été combattue par les chefs religieux au Soudan, mais par les chefs de sectes : Al Mahdi. La France s'est heurtée à Abdelkader, et non à l'État algérien. Les Italiens ont trouvé Omar Al Mokhtar… Quand il y a défaillance du pouvoir politique, c'est la communauté qui se lève.

Cette dialectique n'est pas comprise.

Dans cette séparation qui existe, il y a une confusion entre les forces d'État et celles du peuple ; embêtante au niveau du peuple. L'Etat peut sisoler avec le politique, mais le problème majeur reste que le peuple confond l'islam avec la révolte et avec l'État. Il ne reconnaît à l'État cette séparation que s'il défend ses intérêts, sinon c'est la révolte.

C'est dans la population que se pose le vrai problème; celui de savoir si l'on peut séparer l'islam de la révolte.

— Est-ce qu'il peut y avoir des révoltes non islamiques ?

La réponse est circonstancielle. Dans toutes les révoltes des pays d'islam, la dose d'islam est fluctuante. Il y a des révoltes où l'aspect national, tribal, d'intérêt matériel, apparaît sans se cacher, avec un petit voile d'islam : période des chou'oubiyya, des contestations nationales épousant la forme d'un islam chiîte.

Dans le monde moderne, beaucoup de révoltes ont utilisé l'islam à plus ou moins grand degré : en Arabie saoudite, c’est une révolte inter-islamique contre les Ottomans, avec un caractère arabe contre le Turc (nationalisme), couvert par le wahabisme (contre le hanafisme). Mais la révolte arabe a d'abord une forte coloration tribale.

Dans la résistance contre l'étranger (Soudan, Maroc, Algérie, Libye) le sentiment national est fortement cimenté par l'islam. La résistance d'Ataturk, de Bourguiba… prendra une coloration essentiellement nationale d'où la religion n'est jamais absente. De plus en plus l'islam est inclus dans le mouvement national de libération, mais il n'est plus le seul ciment, ni la couverture : houbbou'l watann minal ima'n : en défendant la patrie on fait un acte religieux, et non le contraire.

Le choc avec le monde moderne va faire réagir les musulmans sur plusieurs terrains. Au niveau de la technologie : les sociétés musulmanes ne se sont pas montrés hostiles à son introduction comme moyen de maîtriser la production, la défense, etc. Rien n'a été rejeté de la technologie, malgré certains débats sur le contenu (la télévision). Ce qui démontre que les musulmans ne sont pas contre le progrès en soi. Ce n'est pas l'œuvre du Diable, comme aux yeux de certaines sectes.

Au niveau des idées, l'attitude est double. Elle concerne la réflexion sur les objectifs des idées et de leur valeur par rapport à l'islam et à leur utilité. Toutes les sciences de la nature, même celles qui contredisent certains textes coraniques, ont été adoptées, y compris les sciences sociales. Les musulmans disent : cherche le savoir même en Chine. Et il y a une tendance à concilier les découvertes de la science avec le coran pour prouver leur conformité. Mais dans les sciences sociales et d'organisation de la société, le problème va se poser, donnant lieu à de grands débats, des conflits. L'islam vit la guerre économique avec l'Occident, sur le terrain de ce dernier, mais dans le domaine du pouvoir politique et de l'organisation sociale, il en va tout autrement et il va y avoir plusieurs lectures.

— Il y a quand même un conflit avec l’islam au sein du pouvoir.

L’État se trouve confronté, dans le domaine de la jurisprudence, à la conformité des lois avec l’Islam. Ce problème est éminemment politique, car il touche directement le pouvoir législatif et exécutif, et il met en scène les docteurs de la loi, les ulémas, sur l’assentiment desquels mise le pouvoir. D’où la nécessité de les nommer parmi ses partisans. Cela fait que, chaque fois que des ulémas se réclament de l’application de la charia sans prendre en compte ce compromis, ils mettent en cause l’État établi sur ces bases et rentrent dans une lutte pour le pouvoir.

Le législatif reste donc un terrain de luttes. On a seulement consenti à ce que le pouvoir exécutif détienne l’armée, le choix des gouverneurs et toutes les prérogatives des pouvoirs, mêmes modernes, pourvu qu'il soit musulman.
Du point de vue judiciaire, l'exécutif nomme le cadi qui applique sa politique. Accepte qui voudra. Ceux qui se mettent dans la situation de se constituer de façon moderne en organisme disant la vérité religieuse, en un pôle tenant de la bonne interprétation, risque d'être accusé de créer une église contre la oumma entière.

Le chef de l’État peut donc toujours s'en sortir. Il a pour lui la loi et la pratique sociale. Ce qui embête les religieux qui ont logiquement raison et ont pratiquement tort.

Toute tentative de leur part de remettre la charia en scelle est une forme camouflée de lutte politique pour le pouvoir.

Mais avec l'islam, il y a toujours des issues.
Quand il a fait le statut personnel, Bourguiba a demandé leur avis à tous les religieux. Il a nommé mufti celui qui était le plus d'accord avec lui, Cheikh Fadhel Ben Achour. Les ulémas ne peuvent jamais se constituer en institution indépendante. Ils sont choisis par le chef de l'exécutif.

Il faut considérer l'islam comme une religion qui implique que tous les citoyens sont sur le même pied. Il y a une confusion entre religion et citoyenneté. Etre musulman est une nationalité : séparer le religieux, c'est séparer la citoyenneté.

Il y a une laïcité sous-jacente en islam. Mais vouloir redéfinir une laïcité qui exclue le religieux lequel définit le citoyen est une tentative impossible à appliquer dans la religion musulmane.
La preuve en est que tous les Etats actuellement musulmans se définissent comme tels, même quand ils ne sont pas islamiques. Dire, nous voulons être laïcs est impensable, comme il est inconcevable qu'un chef d'État ne soit pas musulman.

En Tunisie, à l’époque précoloniale, les réformes de Khéreddine contenaient une vision très nette de cette séparation des deux piliers du pouvoir : le sabre et la plume, (police, armée/administration, diplomatie, communication). Le domaine du fiqh n’est pas concerné. Les ulémas ne sont que les auxiliaires du pouvoir pour moraliser la population et pour servir d’intermédiaire entre elle et lui. C’est une vision nettement laïque dans la mesure où cette séparation n’empiète pas dans le domaine du pouvoir proprement dit.

— On parle pourtant d’intellectuels musulmans sécularisés.

Mais tout l'islam est sécularisé, vivant dans le siècle! Personne ne quitte le siècle. Par contre, dans la vie sociale, il y a une relation immédiate avec l'au-delà. Le musulman est bipolaire : en travaillant pour son siècle, il marche vers son au-delà. Il n'y a pas de gens qui ont une fonction unique de s'occuper du religieux, de la présence du divin, des intermédiaires obligés avec le divin. On ne peut pas dissocier non plus les intellectuels entre sécularisés et non-sécularisés. Les ulémas sont eux-mêmes sécularisés. Même les chiîtes qui ont une doctrine de l'imamat, sont aussi sécularisés que les sunnites.

Le peuple musulman peut contester les hommes religieux, car le Musulman est partie prenante de sa religion : il est libéré et peut entrer en conflit avec les hommes de connaissance religieuse : les théologiens et les docteurs de la foi. Ceux-ci sont d'ailleurs presque toujours introduits par le pouvoir politique qui tente de les utiliser pour confirmer son rôle.

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