23 février 2011

La modernité est-elle occidentale ?

Le texte de Noureddine Bouarrouj qui va suivre, est le premier d’une série de réflexions sur les rapports de la Tunisie —comprise dans son environnement arabo-musulman—, avec l’Occident.
Le mot même d’Occident est inapproprié, car trop vaste; l’auteur lui préfère celui de «modernité», avec son aspect «pratique»: les éléments, les objets, les comportements de la modernité; une réalité subjective : les aspects psychologiques, et un contenu idéologique lié aux philosophes des Lumières.

En fait, dans l’esprit de Noureddine Bouarrouj, il s’agit d’interroger les rapports entre l’interne (Tunisie-monde arabe) et l’externe (modernité-Occident).
Cette approche n’est pas celle de l’Occident qui veut, au contraire, nier l’importance primordiale qu’il accorde au maintien de toute l’aire arabo-musumane en état de sujétion, et ne veut pas voir que son évolution est liée à cet objectif. Il est bel et bien dans une relation interne/externe qui lui est propre et qui forge son histoire, mais il ne veut pas le reconnaître. Il suffit de porter un regard sur les dernières décennies pour se rendre compte de l’aspect déterminant de cette dialectique. Elle seule explique en effet la dérive sécuritaire, la perte des libertés qu’elle entraîne, l’inféodation des médias, devenus outils de propagande, l’utilisation de la force au lieu du droit, la militarisation effrénée, la progression de l’État policier, l’infantilisation d'une opinion focalisée sur la peur de l’altérité donnée comme facteur d’«insécurité». En dépit de tout bon sens, tout cela est justifié par la lutte contre le «terrorisme», comme à l’époque de la guerre d’Algérie, c’est-à-dire une lutte contre les peuples musulmans qui ne fait que s’élargir et s’amplifier. L’Occident en est à ce point transformé qu’on en arrive à établir une parfaite ressemblance, ou connivence, entre, par exemple, Merkel/Moubarak; Sarkozy/Ben Ali; Berlusconi/Kadhafi. Ce sont de parfaits couples d’opposés à ce point interdépendants l’un de l’autre qu’ils finissent par ressembler à des revers de médailles : retournez Sarkozy et vous trouvez Ben-Ali; retournez Ben-Ali et vous trouvez Sarkozy, etc. Chacun est le côté sombre de l’autre. C’est dans ce sens que, dans les années quatre-vingt-dix, un ministre algérien des Affaires étrangères (M.Hamrouche) a pu déclarer que "l’Algérie et la France forment un couple"

Comment expliquer le déni de cette réalité ?

La réponse se trouve peut-être dans l’attitude générale de l’Occident qui se considère comme l’incarnation de la modernité en marche. Ce qui le contraint à une fuite en avant perpétuelle. Ceux qui, au Sud comme à l’Est, veulent s’inspirer de leur passé pour trouver des passerelles vers la modernité, sont qualifiés de passéistes, conservateurs, rétrogrades, etc. Par contre, les dictateurs, dans la mesure où ils arrêtent le mouvement de leurs sociétés, combattent les aspirations à la liberté et à la justice, font tout à fait l’affaire.
Autre point commun : les dirigeants occidentaux comme les dictateurs arabes méprisent leurs peuples; majoritairement contre la guerre d'Afghanistan, ici,  contre la colonisation de la Palestine, là-bas.
L’explication matérialiste, de «gauche», qui justifie cette attitude par le besoin de l’Occident de garantir son accès aux ressources pétrolières, sans être fausse, reste pauvre. Elle est aussi une forme de déni de réalité, car, derrière, il y a le refus d'admettre l’incapacité d'imposer à des peuples qui n’en veulent pas une certaine forme de modernité. Cela est d’autant plus insupportable à cette «gauche», qu’elle se définit comme une «avant-garde», la pointe avancée de la «civilisation», telle qu’en elle-même ses échecs la rendent toujours plus agressive. Enfin, le prétendu soutien à l'État colonial israélien, au nom d’une soi-disant culpabilité s’avère être surtout un soutien inconditionnel à une efficace machine de guerre anti-arabe, militaire et psychologique. Car, si culpabilité il y a, on n’aurait pas encore assisté, en plein XXe siècle, à des génocides couverts, dans tous les sens du termes, par les Occidentaux : au Kosovo, en Irak, au Rwanda, à Gaza, et celui en cours en Afghanistan. La situation est si intenable que les Occidentaux sont devenus maîtres dans l'art du double langage, et du deux poids deux mesures.

L’autre intérêt de l’analyse que fait N.B. dans le texte qui suit, se trouve dans l’éclairage qu’il peut projeter sur la scène tunisienne actuelle. Quand il parle de «nos modernistes», il a en tête trois catégories. Il y a le couple tradition/modernité,— toujours actif, quoi que l’on dise—, représenté par le mouvement syndical, pour la modernité et par le mouvement islamiste, pour la tradition. Les deux sont indéniablement populaires,et en prises directe avec le pays réel. Ce qui n’est pas le cas du troisième courant, celui qu’incarne le gouvernement provisoire actuel, «opposition» comprise, lui-même continuateur du régime de Ben-Ali, qui, quand il ne s’impose pas par la force, s'impose en tant que fait accompli. C’est le courant soutenu depuis l’extérieur.

Les événements tunisiens et égyptiens montrent la fragilité d’une modernité imposée de l’extérieur. La suite des événements montrera que l’Occident n’est pas prêt à laisser les peuples arabes se moderniser de l’intérieur, tant au niveau de leurs institutions politiques et sociales, qu’au niveau économique. Mais en a-t-il encore le pouvoir?

Prochain article : Les retombées négatives de la modernité dans la société du T.M.





Pour les pays du tiers-monde qui ont vécu la phase coloniale, qui se sont trouvés à un moment confondus avec un Occident marqué par un système oppressif, fruit d'une civilisation étrangère et à la prétention dominatrice, la modernité s'est posée à eux sous forme de contradiction culturelle et d'hégémonie culturelle. C’est-à-dire comme la négation des autres cultures considérées comme incapables de frayer leur propre voie vers la modernité, le développement, et un avenir.

Toutes les cultures doivent avorter pour laisser place à la modernité de type européen.
Une seule modernité arrête toute les autres.

La culture arabo-islamique n'a donc pas d'avenir dans cette modernité qui s'est faite en dehors d'elle. Les partisans de la modernité en son sein étaient taxés de nihilistes à l'égard de leur propre culture, de suivisme et de scepticisme. Le problème était donc, désormais, de savoir comment aménager une modernité qui nous soit propre; qui, tout en s'inscrivant dans le mouvement d'idées de la modernité occidentale, lutte contre son hégémonie. Plus précisément, le problème est le suivant : ceux qui ont réussi à implanter chez nous les idées de la bonne période de la modernité, (progrès politique, État, institutions), ont réussi parce que leurs sources d'inspiration étaient l'Occident précolonial des Lumières, ainsi que les critiques faites à la modernité occidentale par les progressistes et les traditionalistes. Nos modernistes ont aussi cherché dans nos traditions des germes de modernisation refoulés par la décadence ou par l'intervention brutale de la colonisation, comme les tentatives de réformer l'Etat musulman au XIVe siècle, celui qui a vu les idées d'Ibn Khaldoun battues en brèche par l'ultra-traditionaliste Ibn Arafa. Ces germes du passé pouvaient remonter à la surface et se développer. Mais l'Occident ne voulait pas que cela se passe ainsi. Il a déjà fait sa propre synthèse. Il considère que l'universalité est découverte et que ce n'est plus la peine de revenir en arrière. Les modernistes occidentaux ne regardent que devant eux, tandis que ceux du tiers-monde ne peuvent résoudre la contradiction qui fait de la modernité une domination, qu'en revenant en arrière.

Ils trouvent toutefois une aide chez les critiques des penseurs occidentaux de la modernité telle qu'elle est conçue par les colonialistes.

Les droits de l'homme mis en avant par les modernistes occidentaux, idée récemment découverte, va servir, chez nous, les tenants de la modernisation pour critiquer les pouvoirs oppresseurs qui renient leurs propres valeurs. Mais nos modernistes opposeront aussi aux pouvoirs coloniaux les conceptions libératrices qui existent dans notre propre culture et qui sont niées par leurs adversaires colonialistes : "Comment pouvez vous asservir les hommes alors qu'ils naissent libres!" ; cette apostrophe fameuse de Omar Ibn el-Khattab (VIIe siècle) est connue de tous les musulmans.

La conjugaison des deux postures permet aux Tunisiens d'entrer dans la modernité en s'émancipant d'elle. Dans cette recherche des valeurs dans les cultures anciennes pour justifier les combats contre la modernité hégémonique, il y avait non seulement l'élément conjoncturel, mais aussi une affirmation générale contre ceux qui niaient les possibilités de développement de leur propre culture et de sa fonctionnalité dans le monde moderne. Or, les valeurs anciennes peuvent encore servir, avoir une fonction. Mieux, on a réveillé le monde occidental à certaines valeurs qu'il ne prenait pas en considération, et les luttes des peuples colonisés ont apporté en retour des arguments fondamentaux. L'une des critiques majeures de la modernité réside dans le comportement européocentriste en Afrique et en Asie. C'est ainsi qu'on a vu l'ethnologie et l'anthropologie qui ont servi à un certain moment à démontrer le côté "arriéré" de certaines civilisations, forger les instruments qui sont nécessaires à l'étude des mentalités occidentales elles-mêmes. Par ce combat, les pays du tiers-monde ont refondu et permis de repenser une certaine modernité, remettant en chantier une nouvelle réflexion sur l'avenir de la modernité, ses points faibles, et démontré même son inanité, le peu de sérieux de ce concept de modernité considéré comme opératoire à l'échelle universelle.

De nos jours, ceux qui pensent que la modernité ne peut qu'être européenne, s’appuient sur l’exemple des États nations nés des indépendances, qui, sous l'effet d'un certain rapport de forces économiques et sous l'effet de la formation des élites dominantes par l'Occident, ont emprunté leurs modèles, leur rationalité et leurs façons d'être au modèle occidental, y compris culturel (enseignement). Or, les erreurs qu'on leur reproche aujourd’hui, et qui sont le fait du despotisme, ne sont que les retombées de cette civilisation mal digérée laissée par le colonialisme comme seule solution possible. 

Comment prendre ses distances?

Comment avoir des modes de modernisation qui nous soient propres, dépouillées de l'influence délétère des pays occidentaux?

Certains réformistes ont accordé de l'importance au politique, en laissant de côté l'économique et le culturel. Ils ont pris le modèle politique occidental comme universel. Qu'ils soient partisans de l'Étatisme ou du libéralisme, ils ont négligé le facteur culturel ou ne lui ont pas accordé l'importance voulue, en suscitant des querelles sur le contenu de l'enseignement et en dévalorisant les us et coutumes. La réforme de la société considérée dans sa globalité n'a pas été abordée. On a privilégié le politique pour lui subordonner tous les autres domaines. Ils n'ont pas, après cette étape, considéré globalement la société civile pour la changer. Le cafouillage et la brutalité ont dominé, le laisser-faire a régné. Les secteurs négligés de la langue, de la culture, de la religion et des coutumes ont donné prise à des heurts et des déchirements dont les symptômes sont l'intégrisme et la rébellion. La modernité ne va plus pouvoir fonctionner, mais montrer ses limites. Il n'est pas possible en effet d'essayer tout et n'importe quoi. C'est pourquoi la Tunisie qui avait réussi le plus la modernisation est celui qui est le plus proche de la faillite totale.

Comment les intégristes conçoivent-ils la modernisation ?

Il est faux de dire qu'ils la rejettent dans les domaines économiques et politiques, ou qu'ils rejettent la rationalité totalement. Succinctement, il s'agit pour eux de maintenir la modernité à l'extérieur et d’importer ce que le monde moderne produit comme techniques, moyens d'échanges ou de production, en l'empêchant d'influer sur les rapports internes de la société et d'influencer ses structures de bases. Ils sont donc pour une ouverture sur le monde extérieur et pour être un facteur d'échange avec lui. Ils rejettent par ailleurs les propositions formulées comme buts par les marxistes qui sont le changement des rapports de production, et du capitalisme aussi. Ils rejettent les côtés juridiques du changement, comme le statut personnel, qui ne sont pas conformes avec la religion. Une fois ces limitations bien marquées, ils ne refusent pas les emprunts à la modernité.

Le maintien de tout ce qui découle des anciens rapports religieux, us et coutumes, etc. est pour eux un moyen de caractériser la société et de préserver son identité. L'échange avec l'Occident doit se faire sur la base de la réciprocité sans illusion aucune, car, Vous avez votre religion, et j'ai la mienne (Coran). Ce système a été appliqué en Arabie saoudite, mais, en Tunisie, étant donnée la pénétration occidentale qui s'est effectuée, et l'adoption d'un certain mode de vie quotidien sur lequel il est difficile de revenir (comme la mixité), les intégristes cherchent seulement à limiter les dégâts, à arrêter la dégradation. Le terrain qui doit être préservé est celui de la famille, de la maison. A l'extérieur, dans la ville, il s'agit de chasser progressivement les apparences occidentales et d'imposer le respect des apparences "islamiques". Or, l'une des tares de la modernité telle qu'elle est actuellement conçue, c'est bien souvent d'être seulement une apparence sans contenu, sans projet. Les journalistes la jugent sur le port du jean, sur les vêtements de la femme, sur les boissons.… La modernité s'est ridiculisée, permettant à ses pourfendeurs de relever la tête.

En Afrique du Nord, parce que la colonisation s'est appuyée sur la présence d'une population au mode de vie étranger, le mode de vie traditionnel s'est replié dans des endroits géographiques. Il n'y a pas eu de ville franco-arabe. Le monde moderne a été implanté à l'extérieur. Maintenant, l'intégrisme veut reconquérir la ville européenne et la soumettre aux lois de la médina, puisque sa population a elle-même changée. Si les traditionalistes se mettent ainsi en retrait, en invoquant le modèle de la hijra, c'est moins pour se défendre que pour éviter le contact avec l'autre et le risque de mélange avec lui.

Quand la rue est interdite parce que l'occupant colonial a pris le territoire, la maison est devenue un lieu de préservation et de repli. Maintenant, se pose le problème de savoir comment reconquérir le pays après la sortie du colon et alors que des Tunisiens l'ont remplacé en épousant sa manière d'être. La conquête de la ville européenne se fait par l'introduction des mosquées pour marquer le paysage et pour que le mode de vie moderne change.
Cette tentative de purification de l'enceinte du pays vise jusqu'au comportement de l'homme, même s'il est dans le monde extérieur.

Les intégristes n'apprécient pas la nécessité vitale de préservation et d'adaptation. Pour eux c'est une forme de soumission qui ne peut mener qu'à la disparition, alors qu'elle est le seul moyen de préserver l'islam en rendant les lois et les mœurs vivables et en leur permettant de perdurer. Dans son introduction à son livre, Les travailleurs tunisiens, Tahar Haddad écrivait en substance : "Nous avons raison de protester contre l'introduction des produits manufacturés étrangers, mais nous avons tort de nous en tenir là en demandant seulement leur interdiction. La seule réponse véritable contre cette introduction consiste à adapter nos produits. Notre artisanat, au lieu de se maintenir dans des formes anciennes doit donner des produits fonctionnels modernes pour pouvoir survivre. Si les produits ne remplissent pas leur fonction, leur mort est assurée".

Malgré leurs défauts, les modernistes qui ont tenté l'adaptation pour rendre vivables notre islam et notre société, risquent de voir leurs efforts annihilés. Ce sera alors le règne de la coercition, car la recherche de l'authenticité débouchera sur le maintien des choses en l'état par la force au lieu d'aboutir à une évolution qui permette aux formes de changer et de préserver le fond. Les intégristes ne voient pas les interférences. Ils croient pouvoir séparer le mode de production des moyens de production, la technique de ses retombées… Leurs tentatives sont figées contre le changement. Ils cassent en définitive toutes les propositions qui ont été faites pour actualiser l'islam. Ils ne tiennent compte de la modernité que sous ses aspects superficiels, les plus critiquables.

La critique d'une certaine modernisation pratiquée par les Occidentaux, directement ou par le biais de certaines élites occidentalisées dans le tiers-monde, est arrivée dans une impasse et engendre des échecs. Elle ne doit pas nous cacher le fait que les rejets, sous forme d'intégrisme ou de nationalisme exacerbé, ont une valeur et que les Occidentaux eux-mêmes sont en train aujourd'hui de reposer le problème de la relation entre les différentes civilisations, celles considérée avant comme modernes, donc valables et celles, plus anciennes, considérées comme étant résiduelles, donc dépassées. Beaucoup d'Occidentaux tentent de trouver, à travers certaines coutumes qui ont été préservées, des antidotes aux excès de la modernité. Le respect des anciens, les rapports sociaux de solidarité, les règles d'éthique, etc. sont de plus en plus étudiés pour être réinjectés dans la civilisation occidentale. Malheureusement, deux courants sont intéressés par ces apports. L'un se dit respectueux des traditions dans tous les pays, mais dont la démarche aboutit à considérer que l'Europe doit être préservée des éléments "corrupteurs" des autres nations, (valables chez eux et pour eux, mais pas chez nous et pour nous). Ce courant favorise l'incommunicabilité et l'ignorance mutuelle. L'autre est pour les échanges entre les civilisations et les cultures, mais il oublie les inégalités de fait et aboutit à intégrer dans sa modernité des éléments directement consommables : un peu de musique noire, de raï, de couscous, de salsa, de chant zoulou, etc., c'est à dire des éléments d'actualité destinés à nourrir un faux changement et un échange formel qui reflète la crise de la modernité proprement dite.

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