17 février 2011

Le hiatus entre la laïcité et l'État

[Hiatus : espace entre deux choses dans une chose —le Robert ]

Ce texte de Noureddine Bouarrouj vient en complément de "Islam et laïcité", tout en n'ayant pas été produit dans cet ordre d'enchaînement. Il fait simplement partie de thèmes de discussions. C'est d'ailleurs l'esprit général de ces entretiens : ils tournent autour d'un thème donné. Ce qui explique qu'il peut y avoir des redites. Le souci de respecter la pensée de Noureddine dans son jaillissement, m'interdit de trop chercher à les enlever. 
Le prochain texte portera sur le thème suivant : la souplesse de l'islam.


Où se trouve le hiatus entre le laïc et le religieux ?

Si dans la religion chrétienne, le pouvoir d'État et le pouvoir de l'Empire romain étaient déjà nettement constitués, et Jésus reconnaissait que le pouvoir terrestre était à César et que son royaume à lui n'était pas de ce monde, qu'il est le royaume céleste, chez Mohammed les deux éléments semblent imbriqués totalement.

La séparation est clairement établie entre Dieu et les hommes, et Mohammed s'est défini comme un homme n'ayant rien de la divinité. Il a déjà tracé nettement le premier hiatus qui fait que tout l'islam, tous les musulmans, sont sur terre, et Dieu est transcendant.

Il n'y a pas de Dieu s'introduisant dans l'histoire ou l'incarnant.

Quand les musulmans disent que l'islam est sur terre, et qu'il n'y a pas besoin de laïcité, c'est tout simplement parce qu'il n'y a rien à séparer. Mohammed fait entièrement son royaume dans ce monde. Il érige un État pour les musulmans et bâtit un empire. Il n'y a pas pour lui de séparation.

Il suffit de devenir musulman pour construire un État en tenant compte des données réelles de ce monde.
Ce n'est pas un État divin sur terre, mais l'État humain construit par les musulmans.
La preuve : après les quatre premiers khalifes, considérés comme des musulmans parfaits, on a dit qu'il n'y aura plus d'État comme Dieu le veut. D'où le refuge, chez certains, dans l'idée messianique du retour d’un messie, al-Mahdi al-mountazar, qui va être lui-même un fondateur d'État selon les règles musulmanes : un rectificateur d'erreurs.
Mais chez les sunnites cette porte est bouchée. Simplement, on a accepté que l'État soit conduit par des musulmans pour les musulmans, chacun étant jugé selon la distance qui le sépare des préceptes de l'islam.

Tout homme politique agit, non pas une fois en musulman et une fois comme étant en dehors de l'islam.
Sauf concernant les rapports avec Dieu.

Le culte est soumis à la façon religieuse musulmane, où le religieux et le profane se mêlent et se confondent. Or, chez les islamistes d'aujourd'hui, dans le domaine précis des rites et des cultes, il n'y a aucune intervention, aucune innovation. Si les intégristes catholiques font des critiques au Pape, c'est parce qu'il a touché à la façon dont s'exécute la messe qu'ils veulent en latin, mais chez nos intégristes il n'y a pas cela. Tous les musulmans sunnites n'ont pas innové dans le domaine rituel. Pourquoi alors parler d'intégrisme ?

Le hiatus s'installe dans chaque individu et dans la société entre tout ce qui correspond aux ibadates ,— le domaine cultuel, qu'il ne faut pas changer, qui est intangible—, et tout le reste.
Avec une donnée cependant : ce qu'on pourrait reprocher au musulman, ce n'est pas de faire ou de ne pas faire la prière, mais c'est de continuer à croire que c'est la seule façon d'adorer Dieu.

La pratique n'est pas dans l'ordre des obligations. On peut être en état de péché sans quitter l'islam.
C'est là que nos fondamentalistes deviennent intransigeants, des zélotes et des dévots, et se rapprochent des sectes. Ils exigent des gens qu'ils fassent toutes leurs obligations (les Saoudiens). Or, aucun État n'a cela en charge.

Puisque Mohammed a reconnu qu'il est homme et que sa communauté doit vivre selon les lois musulmanes, mais aussi naturelles, sociales ; les lois naturelles et sociales existantes ne sont pas considérées chez les musulmans comme totalement profanes.

Ils ont introduit une notion qui sera reprise par les philosophes du XVIIIe siècle qui est celle d' al fitra : les lois de la nature et même les lois sociales sont des lois divines redécouvertes par l'homme. C'est Dieu qui conduit le monde. Mieux, quand l'homme n'est pas touché par les créations artificielles ou les intérêts, il agirait selon la fitra divine. Comme dirait J.J. Rousseau, l'homme naît bon, c'est la société qui le corrompt. L'homme, en lui-même, est naturellement sur la bonne voie. Rencontrer l'islam c'est rencontrer la nature, la voie de Dieu.
Dans la Jahiliyya (la période pré-islamique), il y avait, d'une part, les religieux hanafites, ceux qui sont dans la bonne direction, qui ont écouté les vraies religions et ont répercuté le message, et, d'autre part, les créatures des idoles, déformateurs de la nature humaine. Aller contre ces derniers c'est déjà retrouver la voie (ach-charria ). L'islam se considère comme un retour à la nature de l'homme, une sorte de citoyenneté dans la religion naturelle. Il est un retour à la séparation entre, d'une part, tout ce qui est institution fausse pour tromper les hommes et, d'autre part, la nature, avec le côté de la transcendance.

Au lieu de séparer la religion de l'Etat, l'islam consiste à mettre la religion sur la voie vraie de la foi qui fait confiance à la nature humaine et à la raison.
Il n'y a pas l'homme raisonnable d'un côté et le religieux de l'autre. Il concilie la foi avec la raison.

Chez les musulmans, il faut enlever les artifices qui pénètrent l'islam et qui sont de l'ordre des inventions humaines et des intérêts humains, pour les séparer de la vraie religion qui doit être fidèle à la rationalité.
Tous ceux qui transforment l'islam en tremplin pour leurs intérêts personnels, en luttant contre eux, on lutte pour la "laïcité", pour empêcher que la religion se confonde avec les intérêts particuliers obéissant aux hommes. Cette lutte est-elle menée ? Oui, par tous ceux qui luttent contre l'islam figé au service de l'État, celui des clercs. Même des clercs modernes ont mené cette lutte et ont été des réformateurs dans le bon sens du terme. Bourguiba est plus fidèle à cet égard à l'esprit de l'islam que ceux qui veulent faire dans la dévotion pour servir leurs intérêts.

Les vrais laïcs sont ceux qui s'appuient sur l'esprit de l'islam, confiants dans les lois de la nature et de la raison, non ceux qui prônent une séparation du social et de la religion.

La bataille de la purification de l'islam a été menée de façon fausse. Au moment du réformisme, ce fut la lutte contre la bid'aa . On disait que pour maintenir la pureté de l'islam, il faut lutter contre les innovations blasphématoires. Cette lutte a été un frein énorme malgré les bonnes intentions (le souci de ne pas inclure les intérêts humains dans le religieux). On a ainsi éliminé tout mouvement pour maintenir la pureté originelle de l'islam. On n'a pas tenu compte du fait que certaines innovations, parce que rationnelles, étaient conformes à l'esprit de l'islam.

Les castes sociales ont figé l'islam au niveau de leurs intérêts. Tout ce qui mettait en cause leurs intérêts devenait bid'aa.

Maintenant, que font les islamistes ? Ils parlent du retour aux origines, non au niveau de l'esprit de l'islam —unicité et conformité aux lois divines, mais uniquement aux façons d'adorer Dieu qui ne sont mises en question par personne. Ils oublient une donnée importante : chez les sunnites, on sait et l'on admet que la période de Médine, période d'inspiration et de foi ardente, n'est pas facilement reproductible. Les états de grâce ne sont pas reproductibles. C'était un temps béni de la proximité du Prophète. Ce temps est particulier et il est impossible à reconstituer, sauf à refaire la Révélation. Le demander, serait aller à l'encontre de la volonté de Dieu qui a voulu cela. C'est pourquoi les sunnites ont fermé le chapitre de cette époque bénie.

Quelques uns s'investissent eux-mêmes du rôle de prophète alors qu'ils n'ont aucune mission donnée.

Avant, il y avait des gens qui ont voulu se rapprocher de l'exemple du Prophète, mais il l’ont fait à un autre niveau : ce sont les saints chez qui domine la vie intérieure (bâ'tin) ; ils deviennent des sortes de réminiscence de la période de Médine, et ils n'interfèrent pas dans la vie des autres. Ils sont libres.

Hadith : ya'ti yawmounn yakounou'l mou'minou kalqâ'bidhi 'ala jamarin fi yadihi (il viendra un jour où le fidèle sera comme celui qui tient une braise dans sa main). On va vers des temps difficiles.

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