26 février 2011

L'élite intellectuelle et le pouvoir




Ibn Khaldoun souligne que l'intelligence n'est pas nécessaire à l'homme du pouvoir et peut même l'entraver. Par contre, le conseiller est l'homme de connaissance en politique. Il faut donc que l'élite soit hors du pouvoir, qu'elle ne l'exerce pas.

On le voit en Europe où le rôle de conseiller devient important, sauf dans les circonstances où l'intelligence devient importante, pendant les grandes mutations historiques.

Le rêve caressé par une certaine élite d'avoir des chefs d'État philosophes est une utopie. Toujours selon Ibn Khaldoun, l'élite doit être en avance sur le pouvoir. Si elle le prend, il n'y aura plus rien devant elle, aucun contre-pouvoir. Il s'agit de ne pas confondre les genres.

Al Afghani est le continuateur d'Ibn Khaldoun. La réflexion ne devient nécessaire, intéressante et vraiment profonde qu'après une expérience politique déçue. Ibn Khaldoun en est l'exemple tout comme Al Afghani lui-même. Une des fonction — la contestation du pouvoir — ne peut pas venir de gens qui n'ont pas une expérience directe du pouvoir, ou d'hommes de pouvoir.

Historiquement, dans les différentes dynasties arabes qu'est-ce qu'on a pu considérer comme élite associée au pouvoir ?

On pense aux Baramka , cette dynastie d'élites à fonction sociale, de Mansour al-Hadi, Haroun al-Rachid ; à l'élite des chîites dont les imams ont été de grands hommes de pensée parce qu'ils pensaient le pouvoir, et dont toutes les théories ont été pompées par les sunnites.

Les temples bouddhiques formaient les mandarins. Les jésuites formaient les francs-maçons : il y a des institutions fondatrices d'élites, laïque ou non.

Dans le monde arabo-musulman, la véritable élite, qui s'impose dans le savoir réel et dans les luttes, est non-aristocratique, à la différence du monde hiérarchisé des chîites et celui qui repose sur des institutions que fabriquent les élites.

L'élite est fonction des défis sociaux : économie, colonisation, sciences.

Définition de l'élite
Du point de vue sociologique, l'élite s'oppose à l'ignorance, au contexte d'analphabétisation caractéristique, pendant et après la colonisation. L'élite est opposée aussi aux détenteurs du savoir (l'élite traditionnelle).

Au cours de la période coloniale, et au fur et à mesure des bouleversements sociaux et de la constitution des classes, il va y avoir une succession d'élites sorties des différentes classes : compradores, couches moyennes, couches populaires, classe ouvrière.

Entre ces différentes élites, il y a aussi coopération et conflits reflétant différents intérêts et idéologies de classe (unité et autonomie).

Élites syndicales et élites des partis politiques sont mêlées à ce conflit dans la lutte pour la direction politique, culturelle et idéologique. Entre l'élite de chaque groupe social passe aussi la fracture entre traditionnels et modernistes. Horizontale, elle traverse toutes les couches, mais il y a des alliances transversales entre les différentes élites : le petit-bourgeois peut se trouver en accord avec l'élite avancée de la classe ouvrière.

Les fonctions des élites
Les fonctions des élites sont liées au contenu de leur formation. On peut parler des élites à formation traditionnelle : savoir traditionnel, sciences formatrices de l'honnête homme —littérature, théologie, et un peu de sciences— ; celles à formation moderne : soit par la colonisation, soit dans les écoles des pays coloniaux, selon les couches sociales d'où elles sont issues. Le contenu de leur formation est totalement différent —plus de sciences et moins de traductions.

Les fonctions sont différentes, mais des interférences existent : les élites modernistes vont avoir un soubassement plus ou moins important de culture traditionnelle. Comment se fait la synthèse dans la personne de l'élite moderne et, à l'inverse, les élites anciennes ont-elles intégré dans leur tête les apports modernes ? C'est un élément important pour étudier les conflits.

Le monde moderne n'est jamais absent, mais intégré de façon particulière, lu à travers des grilles traditionnelles pour son intégration.

Plus la couche sociale se modernise, plus il y a une possibilité de réfléchir la culture dans son apport. 
D'où le problème de l'attachement plus ou moins profond de l'homme de l'élite moderne à la culture et à la vie sociale : exilé de l'intérieur, détaché de son milieu et de sa culture, il est menacé d'être culturellement laminé.
A l'inverse, le rejet total, définitif, de tout ce qui vient de l'extérieur par les traditionalistes, se mue en comportement intégriste. Les deux sont liés dans la même dynamique. Dès qu'un déséquilibre s'introduit chez l'un ou l'autre, on est poussé vers les extrêmes, la dérive totale

Les déséquilibres sociaux accentuent les divisions culturelles.
S'il y a des restes sociaux qui ne trouvent aucun contact avec la modernité, et qui continuent à vivre en dehors d'elle, même exploités, c'est là que se trouvent les exclus qui sont en contradiction avec la modernité qui met en danger leurs intérêts fondamentaux

Dans le contenu de la formation, il y a aussi la question du contenu proprement technique. Les deux grandes ailes de la formation sont socio-littéraire —langue, sociologie, littérature— et scientifique, liée aux différentes sciences et techniques.
Les fonctions sont différentes.
La société a besoin des deux types d'élites. Mais celle où le retard est le plus voyant, se sera l'élite scientifique qui se mettra en marche très tardivement.
Ce retard économique et scientifique des pays du tiers-monde est du à leur statut périphérique qui les confine dans un rôle d'extraction de matières premières, qui restreint des champs d'activité économiques, qui est conditionné par la sélection opérée par les politiques éducationnelles des différentes colonisations : les moyens manquent pour faire des études très longues sans que l'emploi soit au bout.
Ce sont des entraves objectives à la formation de l'élite scientifique.

Toutes  les administrations liées au monde moderne, à la production moderne, ont été totalement fermées aux élites traditionalistes. La Zitouna n'ouvrait  de débouchés que dans la justice, l'enseignement de la langue et l'administration traditionnelle.

Souvent, le mot élite indique une hiérarchie introduite par l'administration économique : les postes de contrôle sont aux mains des décideurs. Le premier ingénieur tunisien, Al Annabi, avait un bureau pour ne rien faire. Quand la Libye a obtenu son indépendance, vers 1962, elle comptait une dizaine de bacheliers.

Chez les littéraires, il y a les modernes et les traditionnels.
La jonction entre eux va se faire plus facilement. Les hommes politiques seront essentiellement les avocats qui s'occupent des questions juridiques de leur pays, puis les hommes de lettres au cours de la lutte nationale, et pendant la construction du pays. Dans le Bureau Politique du PSD, la proportion des avocats et des professeurs de lettres a toujours été majoritaire à travers le temps. La collaboration avec les zeitouniens sera très forte pendant la période du Vieux Destour (Chadli Klibi, zeintounien, Essafi, avocat : deux piliers du Vieux destour). Avant, chez les Jeunes Tunisiens : Sfar (Zitouna) et Bach Hamba (avocat). Dans le Néo-Destour, les zitouniens sont en petit nombre mais ils sont remplacés par les professeurs d'arabe et des avocats. Les zitouniens se retrouvent au niveau des cadres moyens et non plus en haut de la direction : Charchour, par exemple. Tous les instituteurs sont ou bien issus de l'école franco-arabe avec le bac, ou de la Zitouna avec Al Ilmiya . C'est l'armature fondamentale du Destour. Chez tous ceux qui ont joué un rôle de premier plan dans les ministères de Bourguiba, on trouve les deux types de formation. 

Dans la période populaire, de mobilisation, la proportion de professeurs d'arabe a été très importante. Cela découle de la nécessité du discours pour entraîner les masses.

Quand l'économique devient important, émerge la génération des avocats convertis à l'économie (Nouira, Mestiri),  Sayah, lui, est prof d'arabe. Finalement, Bourguiba n'a fait que de l'arabisation, mais avec des modernes.
Le problème n'est pas l'arabisation, ni même l'islamisation, mais leur contenu.

L'élite, dans le sens scientifique, technique, voit son rôle lié à la nécessité de la mise en place d'une infrastructure interne qui met du temps à s'installer. On ne peut installer aux commandes une élite détachée du niveau d'évolution du pays. Ce qui explique en partie la fuite des cerveaux scientifiques. Les fonctions sont déterminées par les phases que traverse le pays et liées aux contradictions du système.
Pendant la colonisation, la nécessité, c'était le trouver des auxiliaires. Après, elle était de préparer l'émancipation, de rompre la dépendance, de retourner l'élite contre le pouvoir colonial. Les fonctions ne sont pas subjectives, mais liées aux problèmes de la société. On assiste ainsi à de grands retournements


Autre donnée : les générations.
Le mot élite doit être toujours analysé en fonction d'une période déterminée. Il y a la relève des générations : les élites s'épuisent de plus en plus rapidement. Tous les trente ans environ. On ne peut que parler d'accumulation d'élites. Chacune forme l'autre. Il faut une certaine épaisseur dans le temps pour que l'élite retrouve ses racines anciennes.

Une élite de quoi ? Intellectuelle, culturelle ?
Le mot intellectuel est nouveau dans le monde arabe ou il y a la notion de muthaqqif. L'élite est justement liée à l'émergence de l'intellectuel qui est plus qu'un lettré car il a une culture, plus une fonction, plus des relations avec son peuple et avec le pays, avec la nation et avec la classe dominante contre laquelle il lutte.

Le problème du leader
À l'origine des paradoxes de la modernité et de l'ambigüité des intellectuels du point de vue politique se trouve la question du rôle des élites en tant que modèles.

Il se pose au niveau idéologique. Fournisseurs de valeurs, ils établissent la valeur et s'en occupent dans la société, avec production d'idée et de modèles de vie et d'existence.

La crise majeure de la Tunisie précoloniale réside précisément dans le fait qu'une élite traditionnelle qui ne peut plus jouer son rôle a été dévalorisée faute d'idéologie, et parce que, surtout, d'autres modèles de vie sont venus renverser et bouleverser ce que j'appelle les couches populaires qui n'ont plus trouvé une seule référence, ni une hiérarchie de valeurs.

L'élite était double. L'élite religieuse qui fournissait des valeurs  sortait de la zitouna, et l'élite étatique qui gouvernait la société  n'était pas religieuse. Entre les deux il y avait une certaine complémentarité.

L'élite politique  était obligée d'introduire des réformes dans l'État parce que l'ambiance internationale changeait. On trouve, y compris dans l'entourage du bey, des réformistes comme Khéreddine, le général H'Sine, sensible à la modernisation au niveau de l'État et de la société. Elle avait besoin de trouver auprès de l'élite zeitounienne un appui, et la collaboration  a fonctionné. Les élites qui ont une culture arabo-musulmane étaient sollicitées pour  apporter leur appui et fournir à la société des arguments tirés de l'Islam pour accepter la modernisation. Ce faisant, elles se sont trouvées frappées d'une certaine ambivalence, d'une ambiguité, qui a accéléré leur dévalorisation. Une partie de la population, au moment où la colonisation commençait à s'installer  dans tous les domaines, commercial, culturel, politique, administrative, va constater, en effet, que l'accès à la modernité ne passe plus par le relais de ces couches internes formatrices des valeurs.

Toute une idéologie religieuse avec sa forme d'idéologie de l'État réformateur va alors  s'écrouler. Le réformateur ne va plus être Tunisien, mais Français. Il va concevoir la réforme de l'État tunisien selon ses intérêts.

Prochain article : Khéreddine

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