24 février 2011

Les retombées négatives de la modernité dans les sociétés du tiers-monde

L'une d'elle est la dépossession d'une partie de la production.

Avant la pénétration massive des produits manufacturés et la colonisation généralisée, les sociétés traditionnelles du tiers-monde produisaient tout ce dont elles avaient besoin localement et la chaîne de production était intérieure.

Ils produisaient non seulement la matière première, mais ils avaient aussi les instruments et les produits conçus par eux. Ils produisaient aussi les matières sur lesquelles ils travaillaient et engendraient une certaine division du travail. Exemple, la question de l'habitat : depuis la tente du bédouin jusqu'au palais arabe en passant par la maison de la médina, la plupart des produits qui rentraient dans la construction étaient locaux. Il n'y a aucun besoin d’apport extérieur, il y a un savoir-faire et l'acte de production est un acte majeur dans lequel l'homme se réalise et permet à tous ceux qui y participent de se réaliser en tant qu'hommes, avec la satisfaction de se réaliser à travers le produit qu'ils fabriquent.

De même en est-il de la maison en dur : argile, paille, main d'œuvre commune, y compris la maison de ville : maçon, charpentier, menuisier, puisatier, tout le monde y participe : sentiment d'utilité, fierté. Le drame arrive quand, dès le XIXe, on commence dans les palais et l'aristocratie, à importer les objets de luxe ainsi qu'une main-d'œuvre experte. Mais la nouveauté tragique, avec la colonisation, va être la séparation de l'homme de ses instruments de travail (essentiellement la terre). La colonisation va aussi importer totalement des éléments fabriqués ailleurs et auxquels les Tunisiens n'ont qu'à s'adapter, quand ils en ont la chance.

Pour revenir à la construction, les instruments ne sont plus fabriqués sur place dans tous les domaines. Dans les couches populaires, ce sont les déchets de la société moderne qui vont devenir des éléments de construction, donnant les bidonvilles avec des produits de récupération. Comme le travail de la société traditionnelle revêtait aussi une expression artistique qui réalise l'homme producteur selon une esthétique, la perte de l'instrument de travail et de l'emprise sur la production entraîne une perte totale de l'esthétique en tant qu'ensembles de normes internes que traduisaient le plus pauvre douar, la plus humble tente. Le bidonville traduira, au plus bas de l'échelle sociale, la perte totale de toute emprise sur la réalité et l'adaptation à une réalité subie. Un phénomène qui prend des proportions universelles, marquée par l'anarchie, et une délectation malsaine en Occident de voir s'ériger ces bidonvilles où l'homme est totalement dépouillé de sa terre, de son savoir-faire, de sa production.

Le propre de l'homme est de se réaliser dans sa production. Quand il se fait avec ce qu'il trouve, il ne se conçoit plus. C'est le lépreux. Il faut donc qu'il invente de façon très mauvaise avec ce qu'il trouve et qu'il n'a pas voulu et des matériaux qui ne peuvent pas être transformés, comme la tôle et le plastique. Les bidonvilles sont devenus une plaie du tiers-monde, se développant avec, sur et autour des déchets : ce que jette l'Occident. Dépouillement de l'esprit inventif et de la tradition, dégradation totale du sens esthétique, puisque l'homme ne réalise plus rien, même pas ses vêtements. Les fripes achèvent de désorganiser le goût. C'est pareil pour la cuisine qui devient un mélange de ce qu'on produit et de ce qui vient de l'extérieur et qui s'introduit parfois par le canal de l'aide humanitaire (fromage en boite, lait en poudre, conserve de l'armée américaine…) C'est une rupture brutale qu'on n'a pas connue en Europe, même avec la misère la plus noire, celle des mineurs. Ceux qui habitaient dans des cavités creusées dans la montagne, les troglodytes, sont peut-être restés les plus authentiques.

L'indépendance a fait un effort énorme pour éliminer les bidonvilles, l'une des pires retombées de la modernisation coloniale. C'est la repossession du Tunisien avec des moyens modernes pour reprendre en charge le monde. Mais le modèle des villes est importé. Un autre type d'aliénation: le côté oriental devient un décorum.

Le filtre moderne vis-à-vis des productions du tiers-monde et ses conséquences négatives locales et internationales

Dans les échanges avec les pays du tiers-monde, il y a le problème de la spécialisation des pays dans telle ou telle tâche de production (monocultures, textiles…) Non seulement elle se fait au détriment des besoins locaux, mais elle a un autre inconvénient; c'est que parmi les produits, comme les agrumes, il y a plusieurs variétés. Les exploitations étaient devenues orientées vers le marché international moderne qui impose ses lois. Les produits qui correspondent au goût du consommateur moderne deviennent dominants et éliminent avec le temps tous les produits réservés à la population locale, comme, en Tunisie, l'orange miski (douce). Plus grave encore, le cas des dattes : plusieurs variétés dont chacune correspond à une période de l'année et à un type de conservation : alik, kinta, kintich, hamra, etc… sont en train d'être éliminées par la degla, effectivement la plus noble, mais destinée aux marchés extérieurs. Les dattes vivrières sont exclues de ces marchés. Des espèces aux exigences agricoles rustiques, plus résistantes et qui pouvaient être utiles pour des croisements fruitiers, sont en train d'être éliminées, définitivement.

Certaines populations locales qui se disent modernes n'apprécient plus les produits de la terre locale. Elles perdent le sens, le goût, les moyens d'apprécier. Il y a une déperdition du mode de vie, d'une certaine qualité de la vie qui était très appréciée par nos parents. La gamme de nos goûts se restreint au lieu de s'élargir. C'est pareil pour les fleurs. Les Arabes qui aimaient beaucoup le parfum se fournissent de l'extérieur. L'usage de certaines plantes locales est en train de se perdre définitivement. La dévalorisation des produits locaux s'accompagne d'une standardisation et d'un appauvrissement du goût. L'artisanat, qui ne s'inscrit plus dans la durée devient un produit fragile de pure forme destiné aux touristes : les meubles en bois blanc sont peints.

La cause de la dégradation des valeurs culturelles du tiers-monde et du progrès des valeurs occidentales, c'est le marché.
Exemple : deux musiciens formés au Maghreb, représentatifs de son patrimoine musical andalou, Enrico Macias et Fouiteh, un Marocain : le disque du premier lui procure une fortune, parce que s'exprimant en français et mis en formulation musicale française qui lui conserve son originalité, le second qui a maintenu le fond et la forme arabes ne vend pas le un-centième de ce que vend le premier. C'est la loi du marché qui fait aussi que celui qui compose la musique Raï en Algérie, gagne moins dans son pays qu'à l'étranger, car le jeune de l'immigration, même s'il connaît moins bien le vrai Raï, saura l'adapter au marché français et gagner. Traduit, un livre arabe rapporte plus que le livre original. La même idée, exprimée en français, rapporte plus cher que lorsqu'elle est exprimée en arabe. La langue arabe, malgré les 170 millions de locuteurs, apparaît comme locale, alors que la langue française permet de toucher le marché international. Les consommateurs de la culture déterminent la culture elle-même et sa survie. Une mère maghrébine apprend à son enfant le français parce qu'il lui permettra plus sûrement de trouver du travail, c'est une donnée alimentaire élémentaire. Mais aussi le langage de l'affection, de l'amour de l'intimité avec la mère finira par se faire aussi en français.

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