5 février 2011

À PROPOS D'UN "CHANGEMENT"

Entretien avec Noureddine Bouarrouj
Transcription intégrale d'un entretien paru dans le N°5 de la revue Cahiers tunisien -Avril/Mai 1990

Il y aura bientôt un an que je fréquente le dirigeant tunisien du PTT (parti tunisien du travail), Noureddine Bouarrouj, que j’ai cherché à connaître, poussé par une curiosité née en moi au sein du PCT (parti communiste tunisien), où je militai. J’ai découvert en lui un homme politique qui a une vision exceptionnellement pénétrante des rapports de force en Tunisie. Ses réponses aux questions qui suivent permettent d’apprécier la perspicacité et la profondeur de son analyse du présent politique tunisien.
Mondher Ben Milad

QUESTION. Le parti tunisien du travail a soutenu le changement du 7 novembre 1987. Quelle est votre appréciation aujourd’hui?

N.B.  Il faut rappeler la raison pour laquelle nous avons soutenu le changement du 7 novembre. Nous l’avons fait parce qu’il y avait une crise majeure à l’échelle de l’Etat, et même de la société, qui risquait de dégénérer. Elle était essentiellement en rapport avec le problème de la succession qui n’était pas résolu. Il y avait une sorte de rivalité permanente à l’échelle de l’Etat qui mettait la Tunisie dans une situation de paralysie réelle. Dans ces conditions, le changement autorisait à croire dans son caractère positif, dans la mesure où il mettait fin à une crise permanente et à une paralysie des organes de l’Etat. Par ailleurs, les objectifs de la Déclaration du 7 novembre sont essentiellement positifs, puisqu’ils mettent l’accent sur la démocratisation du pays, sur la fin de la présidence à vie, et montraient que le nouveau président était persuadé qu’il fallait répondre à certaines aspirations que la classe politique et toute la population attendaient depuis très longtemps. Voilà pourquoi nous avons soutenu le changement. Cependant, nous avons mis en garde contre un changement qui resterait uniquement à l’échelle du sommet de l’Etat, et ne ferait pas intervenir la population. Nous avons dit que pour que ce changement soit réel et aboutisse à des résultats concrets, il fallait que les masses populaires soient associées. Or, nous pouvons constater que, jusqu’à maintenant, beaucoup de choses ont certes changé, beaucoup de lois sont intervenues dans le bon sens, mais les masses populaires ont été toujours maintenues en dehors du processus. Ce qui fait qu’actuellement, malgré tout ce qu’on a pu enregistrer comme éléments positifs dans la vie démocratique, le changement est resté limité, et nous sommes en train de vivre une grande déception.

QUESTION. Quand vous parlez des masses populaires, à qui pensez-vous ?

N.B. C’est d’abord au peuple. Il faut avoir la démarche consistant à lui expliquer les objectifs de l’Etat, et à l’associer à la politique générale du pays, par des interventions multiples sur le terrain. Or, il me semble que les ministres et les diverses autorités ainsi que les dirigeants des partis politiques ne s’adressent pas au peuple tunisien. Il n’y a pas de responsables pour aller vers la population pour, non seulement expliquer les changements, mais pour écouter aussi les masses. Il n’y a pas non plus de mobilisation des masses populaires pour qu’elles puissent intervenir sur le cours des événements et orienter le changement dans le sens de la satisfaction de leurs intérêts.
Quand je pense «masses populaires», je vise principalement l’UGTT. Or, force est de constater que le pouvoir a fait traîner pendant un an la solution du problème de l’UGTT, et qu’il a fallu aux dirigeants syndicaux légitimes des efforts considérables pour surmonter les difficultés et éviter les embûches afin que l’UGTT retrouve son cadre et son organisation. Tout cela montre une volonté de briser l’élan des masses populaires pour les empêcher de jouer pleinement leur rôle.

QUESTION. En adhérant au Pacte national, l’UGTT n’apporte-t-elle pas tout de même l’adhésion des masses qu’elle représente?

N.B.  Oui, certainement. Les masses ouvrières disposent maintenant d’une organisation qui a les moyens d’agir, de peser sur la politique actuelle et peut contribuer à donner à ce pacte national une certaine orientation. Cependant, l’UGTT continue encore de subir les conséquences du coup de force de 1985. Jusqu’à aujourd’hui, elle n’a pas atteint un objectif financier fondamental, celui du retour du prélèvement à la source du 1% pour la centrale syndicale. Comment l’UGTT peut-elle retrouver une activité normale, alors qu’elle n’a pas encore récupéré ses moyens?

QUESTION. Peut-on se prononcer sur l’attitude des masses vis-à-vis des tergiversations du pouvoir?

N.B. La question est importante, en effet. Mais avant d’y répondre, je voudrais expliciter encore notre conception du rôle des masses populaires, en ajoutant deux remarques afin d’évaluer leur attitude profonde.
1) Les conceptions anciennes du Destour, de l’encadrement des masses persistent. C’est un parti de gouvernement, un parti d’Etat qui cherche par des moyens multiples à garder les masses populaires dans le cadre de son organisation, en ne reculant pas devant l’adhésion forcée, et en pratiquant le clientélisme sur une large échelle. La carte du parti permet, en effet, surtout dans l’esprit des couches populaires, de faciliter l’accès aux services administratifs et de fournir certains moyens pour faciliter la vie. Cela n’a pas changé. Et ce n’est pas la démocratie. Les gens continuent d’être dans l’obligation d’adhérer au parti gouvernemental.
2) Ceux qu’on appelle les partis d’opposition, qui se sont réclamés de la démocratie, n’ont pas réussi, ni avant ni après le 7 novembre 1987, à l’exception des islamistes qui sont un cas à part, à entrer en contact avec les masses populaires, et ce, pour des raisons multiples. Ils ont, de leur propre chef, accepté de négocier avec le pouvoir, au niveau du sommet. Le pouvoir faisait des propositions à des états-majors et les consultations de ces derniers se déroulent avec leurs comités centraux, leurs bureaux politiques, mais pas avec les masses populaires. Tous ces partis artificiels n’ont pas d’assises populaires et leur audience ne dépasse pas le cadre de cercles d’adhérents ou de sympathisants. Il n’y a qu’à voir les résultats très médiocres des législatives du 2 avril 1989, auxquelles ils ont accepté de participer, malgré notre mise en garde.

QUESTION. Pactisant avec le pouvoir, les partis peuvent-ils se réclamer encore de l’opposition?

N.B. Cette question est très délicate. Il convient peut-être, d’abord, de distinguer deux types de partis. Le part islamiste, Al-Nahdha, et tous ses satellites, plus ou moins connus, disputent au parti du pouvoir l’encadrement et l’emprise hégémonique sur la société. Ils lui disputent aussi le pouvoir proprement dit. Leur projet de prise du pouvoir par tous les moyens est évident. Leur coup d’Etat avorté, préparé pour le 8 novembre 1987, en témoigne. Le pouvoir d’Etat qui, dans leur conception, ne peut être que théocratique est le prélude et le moyen de l’application de leur programme de mise au pas de la société dans sa totalité. Que le pouvoir et son parti cherchent des modalités d’entente avec eux, en leur faisant de plus en plus de concessions, ou qu’il entre en conflit avec eux, le parti islamiste restera inchangé. Le parti des islamistes représente un cas spécial.
Quant au MDS, le plus important des autres partis officiels, ses efforts pour se doter d’une base populaire, n’ont pas été jusqu’à maintenant fructueux, bien qu’il ait toujours cru pouvoir attirer les couches déçues par le Néo-Destour. Son ambition à disposer d’un poids électoral pour devenir le parti de l’alternative politique l’a pousser à «flirter» avec les islamistes qui n’ont pas hésité à lui fournir leurs voix aux législatives de 1981. Enfin, si le MDS demeure un parti légaliste quant aux moyens de parvenir au pouvoir, son accointance avec les islamistes, qui, eux aussi, ont besoin de son légalisme pour cautionner leurs entreprises aventureuses, l’expose à devenir le complice de leur aventure.
Pour les autres partis, la question du pouvoir et de l’encadrement des masses populaires ne se pose même pas sérieusement.

QUESTION. On assiste à des tentatives de regroupement entre partis de l’opposition officielle, alors qu’ils ont déjà un consensus autour du Pacte national. Comment interprétez-vous ces initiatives?

N.B. Les partis reconnus sont tous signataires du Pacte national, y compris le parti Al-Nahdha, par l’intermédiaire de Noureddine Bhiri, de même que l’UDU qui a été reconnu après la signature du document. Ils ont donc accepté un consensus de fait avec le parti du pouvoir, en courant le risque, dès le départ, de s’installer dans l’ambigüité. Le Pacte national veut être en effet un document moral qui ne doit pas doubler la Constitution et qui s’efforce de trouver les points communs à tous les Tunisiens. En ne cherchant à ne retenir que les dénominateurs communs des partis signataires, il affaiblit automatiquement le sens même d’opposition et amoindrit tout ce qui fait l’originalité et la lutte des partis. En outre, le Pacte ne définit rien de particulier. C’est un pacte d’honneur qui demande un simple engagement moral. Cela veut dire que c’est le parti destourien qui continue à mener la barque. Et c’est ainsi qu’on a entendu parler d’opposition-décor et que le risque du retour au parti unique existe bel et bien avec le consensus unique.

QUESTION. Vouloir réduire les islamistes, cela peut-il se comprendre comme justification du regroupement de l’opposition et du gouvernement dans le Pacte national?

N.B. On serait en pleine contradiction, puisque les islamistes sont dedans.

QUESTION. Votre parti compte parmi ceux de l’opposition non officielle. Pourquoi n’avez-vous pas demandé un visa de légalisation?

N.B. La question du PTT est assez particulière, à plusieurs niveaux. Premièrement, le PTT n’a pas encore déposé de demande de reconnaissance. Il a attendu la loi sur les partis. Il a observé qu’elle est en retrait, même sur les projets de loi anciens, de l’époque de Mzali, puisqu’il stipule que deux partis ne peuvent pas être reconnus s’ils ont les mêmes objectifs. Or, le PTT est un fraction dissidente du
PCT. Il a en principe les mêmes objectifs, mais il se distingue par ses analyses politiques et son étude des moyens d’atteindre ces objectifs. Les limitations apportées par cette loi sont très graves. C’est la raison pour laquelle le parti a estimé qu’il n’était pas nécessaire de déposer une demande, d’accréditer l’illusion qu’on peut s’organiser avec cette loi, et d’essuyer un refus. Il faut d’abord lutter contre cette loi pour la changer. Le PTT est donc le seul parti qui appuie le regroupement des partis non officiels, sans avoir déposé une demande de reconnaissance.

QUESTION. Le fait d’avoir changé votre nom, en abandonnant la dénomination du «Parti communiste tunisien-7e Congrès», constitue-t-il une rupture des amarres avec le PCT officiel?

N.B. Bien sûr, c’est un fait. Nous avons changé de nom pour des raisons multiples. Cette question se posait depuis longtemps. Mais nous avons gardé le nom de communiste, après la scission avec le parti, pour rappeler tout d’abord que le marxisme en Tunisie n’était pas représenté par le PCT, qui a choisi une optique et un comportement qui n’ont rien à voir avec le marxisme. Nous avons donc voulu marquer notre attachement au marxisme. Depuis, il y a eu un autre parti en Tunisie qui porte le nom de communiste, c’est le POCT. Par rapport à ces deux partis nous avons des différences : le PCT continue a être le seul reconnu par les autres partis internationaux, et le POCT continue à être reconnu par le parti albanais et par les autres partis qui se réclament de cette conception du marxisme. Pour nous, qui avons déjà choisi dans le marxisme l’indépendance à l’égard de tous les autres partis, parce que nous estimons que le marxisme est un patrimoine international et que chacun peut s’en inspirer et le pratiquer comme bon lui semble et en toute indépendance, la reconnaissance par les autres partis n’a jamais été un label de marxisme. Il y a déjà deux parti communistes tunisiens qui croient aux relations avec les autres partis communistes du monde. Ne croyant pas à cet esprit dogmatique de chapelle, nous avons abandonné la dénomination de «communiste», sans renoncer à l’utilisation de l’outil marxiste, et nous l’avons fait avant que n’éclate la crise du communisme dans les pays de l’Est, et pour des raisons strictement tunisiennes. Nous avons toujours dit, de toute façon, que le marxisme se voit à son application.

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