19 février 2011

Religion et rationalisme

Voici le dernier volet de la réflexion de Noureddine Bouarrouj sur l'islam en prises avec la modernité. En plus de la dimension historique qui remonte aux origines et pose le problème de la légitimité des pouvoirs ; en plus de la dimension sociale, qui met en scène des sociétés cherchant à se conformer à une religion dont elles sont les dépositaires et ses défenseurs en dernier recours; en plus de la dimension juridique où se pose le problème de l'adaptation de l'esprit de la religion à sa pratique entre tolérance et rigueur; il y a une dimension philosophique qu'il convient de souligner, et qui a trait aux rapports avec la rationalité. 
La réflexion de Noureddine montre, ici, que, lorsque la rationalité enregistre des échecs, cela favorise une remontée de l'irrationnel dans le religieux. La traduction pratique de ce constat suppose que, pour empêcher une éventuelle régression sur le terrain de la religion, les Tunisiens sont condamnés à bâtir une démocratie qui soit à la hauteur des attentes des masses populaires qui l'ont conduite et dont les slogans n'étaient pas religieux, mais réclamaient  travail et dignité.


La religion musulmane a toujours  voulu se réclamer d'une certaine rationalité, parce que le Coran se réfère toujours aux savants : al 'akiloun.

C’est une religion de démonstration fondée sur  l'argumentation. Pour elle, le monde et son ordre reflètent, pour l'homme logique, une présence concrète de Dieu.

L'islam n'est pas une religion de la subjectivité profonde, du mystère, de la sentimentalité; il ne s'approprie pas l'irrationnel humain et le mystère de Dieu. Il est proche du déisme des philosophes du XVIIIe.

La religion musulmane se sent très sûre d'elle face aux rationalistes et croit même trouver chez eux de quoi renforcer ses convictions et ses assises.

Au Moyen-Age, avec l’école des mo'tazalites, on a vu la tentative de concilier la religion et les principes rationalistes. Même chez les sunnites, Al-Ghazali, homme de conciliation, a dit que la "hikma", résultat des spéculations philosophiques, ne peut que servir la religion, elle n'est pas antinomique. Averroès s'appuie sur la religion.

Pour les sunnites, cependant, il faut que la rationalité soit au service de la religion, et la foi proprement dite doit rester indépendante. Il faut faire confiance à la Révélation, car  la science humaine, limitée, ne peut pas constituer un appui pour la foi.

Un courant récent tente même de redécouvrir dans le Coran ou le hadith des prémices ou des allusions aux découvertes scientifiques. Le Coran contient beaucoup d'éléments de référence à la vie, au cosmos, qui permettent à nombre de scientifiques de trouver des échos, ou d'interpréter comme tels, certaines sourates qui peuvent concorder avec des découvertes scientifiques.

On arrive à ce paradoxe que dans beaucoup de facultés de sciences et d'ingénieurs les islamistes sont majoritaires
Leur courant s'oppose au courant formaliste qui explique tout ce qui se passe de surnaturel selon la volonté divine et interprète le Coran à la lettre: Innahou ala kulli chay'ounn qadîr. Il n'y a pas de lois pour Dieu; Il peut tout faire.
C'est ce courant philosophique qui a dérangé jusqu'ici ; celui de la qadariya : liberté ou prédétermination ? Responsabilité ou fatalité ?

Au centre de la querelle entre modernistes et fondamentalistes, se trouvait la question de la responsabilité : on ne pourrait pas demander des comptes à l'homme si l'on nie sa responsabilité qui le distingue de toutes les autres créatures. La raison permet de discerner entre le Bien et le Mal. Les autres religions acceptent le fatum : l'islam reste une école de responsabilité et d'action, même si cela semble en contradiction avec l'état actuel des musulmans.

Le fatalisme semble s'inspirer du mot soumission/abandon à la volonté et à la transcendance du Dieu. Créateur et régulateur du monde, Ses lois ne peuvent être changées par la volonté des hommes : wa lam tajida li sunnati'llahi tabdîlan. Tu ne trouveras pas de substituts aux lois de Dieu.
Le croyant et le philosophe s'appuieraient sur la nécessité qui découle des lois qui régissent le monde, et qui ne sont ni fantaisistes, ni obéissant au bon plaisir, pour affirmer qu'elles doivent régir le monde et la société. Ce ne sont pas des lois capricieuses et, contre leur fatalité, on ne peut rien.

Mais le modernisme met l'accent sur la possibilité de connaître ces lois. L'islam n'a pas prêché l'agnosticisme : le monde est ouvert aux musulmans, et il leur faut faire l'effort de le connaître. Le fataliste fait une interprétation erronée de la soumission à Dieu. Il s'en remet à Dieu et se contente de l'ignorance, en n'utilisant pas ce don de Dieu qu'est la raison. C'est la mauvaise interprétation de la religion par les fatalistes qui a conduit la oumma à cette sorte de paralysie, d'abdication devant le fatum.

La modernité réactive donc une bataille qui a déjà eu lieu dans le passé. On constate que chaque fois que les modernistes ont, par leur action, ou par leurs théories, apporté des solutions à des problèmes concrets, ils peuvent acquérir immédiatement un crédit auprès de la population et même des ulémas traditionnels. Ce fut le cas pour la lutte nationale. Mais chaque fois que la société se trouve dans une impasse et qu'il y a un échec, même provisoire, ont voit resurgir auprès des masses l'impatience, suivie de la résignation, et remontent à la surface les interprétations fatalistes exploitées par les classes et couches sociales qui ont intérêt à maintenir la situation sans changements.

Chaque fois aussi que la science moderne bute contre un problème tel que la maladie, ou engendre des applications négatives (la guerre, l’atome, la pollution…), on voit, comme dans toutes les religions, remonter à la surface, des gens qui cherchent à exploiter les doutes, l'irrationnel, le surnaturel, pour contrer l'école rationaliste.

Ceux qui ont cru chez les modernistes musulmans à une victoire totale et définitive s'appuyant sur la rationalité conquérante, (les positivistes), se sont trouvés démunis face à la remontée de leurs adversaires qui ont eu la prudence de critiquer les aspects négatifs de la modernité dont souffrent les masses populaires.
Certains modernistes sont victimes de leur grande assurance et du manque d'esprit critique à l'égard du progrès, de leur manque de discernement. D'où des effondrements entiers, des reniements de certains confrontés aux piétinements de la science. Combien de marxistes, se  trouvant désarmés face au courant conservateur se sont ralliés aux interprétations irrationnelles et rétrogrades !

Il y a chez eux, cette atmosphère de trouble devant les échecs enregistrés par le monde communiste et par la science elle-même; un malaise généralisé, habilement exploité par tous les tenants de la tradition, devenus assurés, surtout dans les pays musulmans, surtout qu'ils ne nient pas la science en bloc, mais s'attachent à lui indiquer beaucoup de limites : l'homme, disent-ils, s'est cru trop puissant ; maître de l'univers ; une notion contraire à la foi ; il a oublié Dieu. Il ne doit être que le gestionnaire et non le maître de l'univers et de la nature.

La résistance de la religion sur ce terrain dans des pays sous-développés est d’autant plus dramatique que les problèmes sont restés sans solution : famine, misère, maladie. Nous nous trouvons dans cette zone où l'islam s'affirme comme l'expression du symptôme de l'échec de la science. Il y a un terrain favorable, car , depuis l'expérience de la Turquie, toutes les solutions cherchées hors de l'islam ne sont pas parvenues à des résultats probants :  le chah, Nasser, l'étatisme socialiste…

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