15 février 2011

Tunisie : Au nom de la tribu ( complément à « Islam et laïcité »)

L’excellent site d’information et de débats, Nawaat de Tunisie, vient de publier un appel rédigé en arabe, signé par un «Comité permanent des familles des martyrs et des blessés».

L’appel s’adresse à «l’armée nationale et populaire», aux gens «nobles» au sein de l’UGTT, à messieurs Fouad M’Bazzaa et Mohammad Ghannouchi, ainsi qu’aux «nobles gens parmi les avocats, les journalistes et les hommes libres».

Les signataires se réclament des tribus hamama, Majer, Frechich, Mrezig, Jridiya, ouled Ayar et ouled Oun, présents sur les territoires de Bouzid, Kasserine, Tala, le Jérid, Douz, Tataouine, Makther, Siliana, Ksar Gafsa.

En plus de cette revendication tribale très nette, les signataires se revendiquent de l’arabité et de la religion musulmane au nom desquelles ils fustigent les «résidus», ou le «parti de la France», accusés de «chevaucher la révolution», «d’occuper l’espace de l’information pour injecter leur poison laïc à nos enfants et à notre jeunesse»; eux qui sont incapables de s’exprimer correctement en arabe, ni même en  dialectal.

"À ceux-là, parti de la France, nous disons, notre révolution est arabe, comme ses slogans, et la religion de la révolution est l’islam et notre prophète est Mohammad (le salut soit sur Lui). Qui n’accepte pas cette vérité éclatante, n’est pas autorisé à parler au nom de la révolution".

À leurs yeux, même «Ben Ali, les Trabelsi et le RCD, étaient plus cléments, car, au moins, ils n’ont pas défié le Coran, en allant jusqu’à demander que la femme puisse avoir une part d’héritage égale à celle de l’homme. Ils ne s’en sont pas pris à notre Prophète, nous parlaient en arabe et n’étaient pas des alliés de la France comme ceux-là qui ont trahi le sang de nos martyrs».

Les signataires veulent se démarquer radicalement de Moncef Marzouki, «qui a vendu sa religion et son arabité en se posant en chantre de la laïcité et du libéralisme», et du « mouvement Ennahdha qui brade la religion et l’arabité pour le pouvoir, au point de devenir un soutien du Code du statut personnel, qui ne respecte pas ce que dit le Coran».
Ils revendiquent un retour à la polygamie. Et, au nom d’une "légitimité révolutionnaire" demandent à diriger le pays «pendant dix ans», comme les "Sahéliens l’ont dirigé 55 ans au nom de la légitimité acquise pendant la lutte nationale".


Ce texte  illustre à la perfection, la réflexion que développe Noureddine Bouarrouj dans «Islam et laïcité». Il montre bien que le peuple se réclame comme le vrai dépositaire de la religion, et comme le censeur d'un pouvoir que les hommes politiques tentent de dissocier du religieux. C’est très clair : les signataires préférerait à tout prendre le régime du «tyran» déchu que celui que cherchent à instaurer les partisans de la "laïcité".

Ici, il faut se remémorer cette phrase de N.Bouarrouj :

"L'Etat peut s'isoler avec le politique, mais le problème majeur reste que le peuple confond l'islam avec la révolte et avec l'État. Il ne reconnaît à l'État cette séparation que s'il défend ses intérêts, sinon c'est la révolte".

Bien sûr, il s’agit, ici, des intérêts d’une fraction du peuple tunisien liés à sa composante tribale,  dont la  vision de l’arabité et de l’islam est indifférente à  l’évolution de l’islam en tant que civilisation (Omrane), tolérant, ouvert aux réformes quand elles visent le bien public et l’adaptation au siècle, surtout dans le sunnisme malékite qui caractérise la Tunisie. C’est donc un islam où l’aspect tribal est hégémonique, avec son côté révolutionnaire - la menace de faire table rase -, qu’Ibn Khaldoun a bien souligné.

Il fait penser à l'esprit de la «révolte arabe» menée par les wahhabites contre les Turcs, dont parle N.Bouarrouj, où l’islam n’est qu’un verni; l’élément tribal étant nettement dominant. À la limite, l’islam lui-même n’est pas nécessaire, puisque la tribu —et la polygamie, existaient avant lui!
Chez les tribus, relève Hicham Djaït dans La Grande Discorde, «les liens de sang, prennent le pas sur la pure fidélité idéologique». (Gallimard, p.45).

Tout cela devrait nous inciter à aborder l’islam, loin des clichés et des fantasmes, comme une réalité bien vivante, sans cesse en prise avec la société, ses contradictions, ses crises et les problèmes du temps.

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