1 février 2011

Tunisie : une Révolution ?

Dans son sens le plus convenu, le mot de Révolution souligne la prise, généralement violente, de l’appareil d’Etat d’un pays, qui passe des mains d’une classe sociale à une autre; de l’aristocratie à la bourgeoisie (Révolution française); de la bourgeoisie au prolétariat (Révolution bolchevique, bien que le prolétariat y joua un rôle minoritaire); de la bourgeoisie au paysannat et au prolétariat ( Révolution chinoise). Le cas de l’Iran n’échappe pas à ce schéma. Ce fut une Révolution portée par un clergé structuré qui se mit au service des classes les plus démunies, avec le soutien, au départ, de la gauche et d’une fraction de la bourgeoisie. Comme la plupart des révolutions, elle fut l’objet d’une agression extérieure, par Irak interposé, de la part des classes dominantes à l’échelle internationale; ce qui permit au clergé d’assurer le monopole de l’appareil d’Etat en éliminant la gauche et en marginalisant le «bazar». Mieux, le clergé élimina l’armée du chah, remplacée par celle des Gardiens de la Révolution et s’attela à pourvoir le pays d’un appareil de production intégré aux besoins d’un pays indépendant. L’embargo dont l’Iran est victime accélère ce processus qui profite ainsi des contradictions de l’impérialisme occidental. C’est ce qui confère sa radicalité à cette Révolution et explique l’animosité dont elle est l’objet de la part des classes dominantes toutes tendances politiques confondues, ainsi que la mobilisation internationale visant à l’isoler et à la maintenir assiégée.

Il y a aussi les Révolutions nationales. Elles visent la reconquête d’un pouvoir confisqué par une puissance coloniale. C’est le cas aujourd’hui de la Révolution palestinienne qui cherche à se libérer, quoi qu'on dise, d’une colonisation européenne et américaine, maintenue en vie par un soutien multiforme et permanent, notamment militaire et financier, et qui peut revêtir la forme d’une intervention  directe.

Ce qui se passe en Tunisie n’a rien de commun avec ces exemples. Il évoque par certains aspects le cas portugais qui était moins une révolution qu’une passation de pouvoir au sein de factions d’une même classe dirigeante; celle-ci ne pouvait plus assumer le rôle de puissance coloniale, et était désireuse de rejoindre le modèle de développement des autres Etats européens postcoloniaux.
En Tunisie, il s’agit, à l’étape actuelle tout au moins, d'une forte déstabilisation de la classe dirigeante. Devenue néocoloniale, par soumission aux classes dirigeantes internationales, (comme c'est le cas de tous les régimes arabes issu d'un mouvement national de libération), elle est secouée par des forces issues de l’intérieur du pays qu'elle gérait comme une réserve de main-d’œuvre. De ce point de vue, on pourrait parler d'une nouvelle étape dans la lutte pour l'indépendance du pays. Mais, les forces insurgées n’ont pas de direction politique capable de s’emparer de l’appareil d’Etat et pour mettre le cap sur de nouveaux horizons. Pendant plus de quarante ans, les Bourguiba en herbe qui pouvaient canaliser et orienter les luttes populaire et les amener jusqu’à la prise du pouvoir, ont été systématiquement broyés dans les geôles de l’Etat policier. Il n’y a plus guère, sur le terrain, et fort heureusement, que les dirigeants de base de l’UGTT qui ont déjà payé de leurs personnes à Redayef il y a deux ans. Mais le syndicat n’a pas une vocation révolutionnaire. Il a seulement joué, quand on l’a laissé faire, un rôle historique pour l’intégration des populations de toutes origines, par le travail salarié et autour de moyens spécifiques de lutte, universellement reconnus. Ajoutons à cela le fait que ce sont seulement les dirigeants syndicaux qui vont au contact du peuple, l’écoutent et apprennent de lui. Aucun homme politique tunisien, ni de l’appareil ni de l’opposition, ne le fait. Rien que cette réalité devrait nous faire réfléchir.
Un autre point important mérite d'être souligné, c'est le rôle du syndicat de la magistrature qui est monté en premières lignes pour affronter l'Etat policier. Les avocats, faut-il le rappeler, jouèrent un grand rôle contre la colonisation.

S’il faut garder leur sens aux mots pour qu’ils ne soient pas dévoyés et avec eux les phénomènes qu’ils désignent, il vaut mieux éviter l’emploi du mot de révolution pour désigner les événements dont la Tunisie est le théâtre. Il faudrait plutôt parler d’une révolte, voire d’une insurrection générale, au stade actuel tout au moins. C’est ce sens qui est le plus proche du mot arabe de ‘thawra’.

S’il existe en Tunisie des classes, la particularité du pays, comme de tous les pays arabo-musulmans, à l’exception notable de la brève expérience du Yémen du Sud-, consiste à réfuter la réalité de la lutte des classes, au nom de l’islam ou au nom du nationalisme arabe, ou des deux à la fois. L’islam politique comme le nationalisme, se sont toujours relayés pour combattre la lecture marxiste de l’histoire, dont même les capitalistes admettent la pertinence. C’est comme si les contemporains du Prophète, s’étaient appuyés, pour le dénigrer, sur le fait que le Coran reprenait le contenu de la Bible, ou comme si les Abbassides avaient été stigmatisés pour avoir diffusé la philosophie grecque! Cette rhétorique absurde qui continue à alimenter le discours politique arabe est elle-même une production…de classe.

Quoi qu’il en soit, les forces politiques tunisiennes sont historiquement réformistes, à l’exception de formations groupusculaires à la marge. La classe dirigeante tunisienne produit ses démocrates, ses nationalistes, ses communistes  et ses islamistes. Islamistes mis à part, ce sont des formations non représentatives,  en concurrence les unes avec les autres pour la direction des affaires. C’est, en définitive, le contexte international qui détermine les rapports de force entre elles. Certaines formations peuvent être tolérées et d’autre pas. La mobilisation contre Nasser et contre la Révolution algérienne, explique le discrédit qui frappa Salah Ben Youssef, avec l’appui notoire de la France. L’éviction de Ahmed Ben Salah, partisan de l’économie planifiée, au profit de Hédi Nouira, promoteur de l’économie libérale est intervenue après que Bourguiba ait réussi à tenir tête à Nasser et à Ben Bella en s’appuyant sur le «socialisme» de Ben Salah. La guerre du Vietnam a justifié l’élimination du Parti communiste et permit la mise en selle des islamistes pour chasser les «gauchistes» de l’université (et de l’UGET). La Révolution iranienne entraîna la  répression féroce des islamistes tunisiens après qu’ils eurent joué leur rôle contre la gauche. Aujourd’hui, les islamistes se proposent à nouveau comme une aile réformatrice de la bourgeoisie tunisienne pour l’aider à passer le cap de la violente épreuve qui vient de la secouer. Mais si l’on se soucie de savoir qui le peuple écoute, on serait forcé d’admettre que les islamistes et les syndicalistes sont les seuls à bénéficier d’une forte audience populaire. Ce sont ces forces qui sont également stipendiées par les tenants tunisiens du libéralisme " à fond la caisse". Le nationalisme arabe constitue aussi un courant puissant. Mais il ne joue pas de rôle dans les événements tunisiens. Ce qui peut changer suivant le cours que prendra la révolte égyptienne.

Les événements en cours rappellent de façon lointaine le moment où la Tunisie se battait pour l’autonomie interne, en arrachant des concessions aux forces mandataires. La Révolution en Algérie accéléra le processus vers l’indépendance formelle. Aujourd’hui, l’Egypte fait à nouveau irruption sur la scène internationale et les bouleversements qu’elle provoquera entreront forcément en intéraction avec le développement de l’histoire en Tunisie et dans le monde arabe. Si quelque chose de radical devait s’affirmer en Egypte, gageons que les forces de l’impérialisme feront tout pour chercher à lui opposer une Tunisie «raisonnable»! Mais l’histoire ne se répète pas, et elle a ses "ruses"!

L’élément nouveau à retenir réside dans l’absence de direction politique à ces mouvements. Il n’y a pas de Bourguiba, ni de Nasser. Cela fait leur force, mais également leur faiblesse. Leur force est de s’imposer comme des mouvements profonds au cours irréversible (ce qui n’empêchera pas les tentatives visant leur détournement par tous les moyens). Leur faiblesse réside dans l'absence d'objectif politique clair, autre que celui de détruire le système en place. Cela nous renvoie à un problème resté sans solution : quel type de pouvoir voulons-nous? Les nationalistes ont proposé un modèle qui a montré ses limites. Les islamistes proposent aujourd’hui une relève, mais ils suscitent des méfiances légitimes, car la religion n’a pas pour vocation d’assurer une direction politique, mais spirituelle. A moins de vouloir instaurer le règne du glaive et du Coran. Quant à la démocratie, tout le monde peut constater son extrême vulnérabilité au pouvoir de l’argent et à celui des puissances, et son facile détournement vers un Etat  au service exclusif des plus forts.

Au cours des années précédant de peu la colonisation de la Tunisie, on vit le ministre Khaznadar et ses acolytes voler le Trésor tunisien et le transférer à l’étranger, accélérant la ruine du royaume et sa mise sous tutelle coloniale. Khéreddine, tenta de sauver le pays avec l’adoption d’une Constitution prometteuse et des réformes innovantes, mais il était trop tard. Cet épisode entre en résonance avec les événements actuels. Ben Ali et ses acolytes sont chassés comme des voleurs et des éléments sains, et il s’en trouve forcément, essaient  de sauver les meubles. Mais aujourd’hui le contexte historique n'est plus du tout le même. La Tunisie ne fait pas partie du corps d’un «homme malade» que les puissances coloniales s’apprêtent à dépecer, comme c’était le cas du temps de l’Empire ottoman, mais d’un corps sain et vigoureux, jeune et plein de sève, celui d’un monde arabe qui se lève, se débarrasse de ses parasites, et pousse la porte de l’Histoire.

Hédi Dhoukar

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