9 février 2011

Tunisie : Le meilleur devoir du bac-philo






Dans son livre, Entre Bourguiba et Hannibal, Identité tunisienne et histoire depuis l’indépendance, l’historien Driss Abbassi, rapporte une anecdote fort instructive.



Nous sommes à la fin de l’année 1969. Bourguiba, au faîte de sa puissance, dominait tout.

Il était convaincu que la langue française était garante du progrès, avait du mépris pour l’Orient et était totalement opposé à l’arabisation de l’enseignement.

Son ministre de l’Education nationale, Mohamed Mzali, lui-même professeur d’arabe, voulait l’arabisation de l’histoire, « parce qu’il y avait une crise du régime. Peut-être aussi par conviction ou par ambition personnelle », selon le témoignage de l’historien Mohamed Hédi Chérif. Ce témoignage est confirmé par Mohamed Sayah, qui occupa pendant 18 ans des postes de premier plan dans l’appareil destourien : « je me souviens, dit-il, que Driss Guiga, (Ministre de l’Intérieur de l’époque), a voulu sensibiliser Hédi Nouira (alors Premier ministre) dans l’une des réunion du Bureau politique de l’importance de l’arabisation d’un autre point de vue : il a présenté lors de cette réunion une copie d’un devoir de philosophie du baccalauréat en langue française qui reçut la meilleure note, dans lequel l’élève aborde la question de l’Etat en tant qu’appareil de répression (…). Le souci du Ministre était donc sécuritaire ».

Driss Abbassi ajoute ceci :
Parlant du même événement, Mohamed Hédi Chérif nous confiait à propos de cette copie du baccalauréat « où il n’y avait que la référence à Marx et au communisme (que) Bourguiba avait réagi vivement en disant : comment se fait-il que les élèves ne connaissent pas Montesquieu, Voltaire… ? L’historien considère « que pour Bourguiba c’était un échec ».

Cette anecdote est instructive à plusieurs égards.

1- Elle souligne que la génération de l’indépendance a atteint ses limites, avec le bagage intellectuel qui était le sien. Pour Bourguiba, c’était l’humanisme bourgeois. Il était révolutionnaire au nom de cette idéologie, qui était celle de l’occupant, et il avait su habilement la retourner comme une arme tactique contre lui. Mais l’indépendance n’était pas portée seulement par les forces internes que Bourguiba incarnait à l’époque. Elle était également mue par des changements externes profonds accélérés par l'irruption de la pensée marxiste dans le mouvement de l'Histoire. Il y avait notamment l’Union soviétique et l’appui multiformes, notamment en armes, qu’elle apportait aux mouvements de libération dans le Tiers-Monde, comme l'Egypte et l'Algérie. Le marxisme avait un tel prestige qu'il contribuait aussi, à l’échelle internationale, à la formation d'une opinion publique favorable aux indépendances.

2- L'auteur du devoir de philo de 1969 n'a pas eu pour rien la meilleure note! Il ne s'est pas trouvé, au sein du Bureau politique du parti, quelqu'un pour le contester. Et Bourguiba, lui-même, à réagi en bottant en touche! Cet élève méritant a certainement rappelé que, selon Marx,  la classe détentrice de l’appareil d'Etat, détient le monopole de la violence. Qui peut aujourd'hui le nier? Par ailleurs, Le marxisme ne fait que prolonger la philosophie des Lumières, et la philosophie tout court. C’est une avancée de l’esprit rationnel dont personne, aujourd’hui, ne remet en cause la pertinence et qui s’inscrit dans l’universel, que cela plaise ou non. Les expériences communistes réelles qui s’y réfèrent ou s'en réclament, est un autre sujet de débat. Donc, Bourguiba ne pouvait plus suivre. Il était dépassé, resté mentalement au XIXe siècle. Qui plus est, s’il était un si ardent défenseur de Montesquieu et de Voltaire, pourquoi n’a-t-il pas posé les bases d’un Etat démocratique ? Mieux : pourquoi ne l'a-t-il pas voulu?

3- L’arabisation, en tant que programme politique impulsé d’en haut, intervient, à la lumière de cette anecdote, comme un outil de régression de la pensée pour l’empêcher d’atteindre un niveau permettant à chacun d’identifier l’Etat comme un appareil répressif, qu’il ne faut pas placer entre n’importe quelles mains et qu'il faut surveiller par des contre-pouvoirs distincts et bien établis. Atteindre un tel niveau de savoir permet d'élever la responsabilité du citoyen. En effet, celui qui sait ne peut nier sa responsabilité. Celui qu’on maintient dans une semi-ignorance ne sera jamais « mûr pour la démocratie ». Ce n’est pas que la langue arabe diffuse ou maintient l’ignorance. Elle est innocente de l’usage que le pouvoir en fait! C’est un outil, ni plus ni moins. Il ne préjuge pas de la qualité de l’œuvre qui dépend de celle de l’artisan et de la volonté qui l'anime. Imposée comme outil officiel d’accès à la connaissance, la langue arabe empêche cet accès de se faire directement. Car le savoir, qui est un patrimoine universel, est véhiculé en français et de plus en plus en anglais. D’ailleurs, dans le même livre de Driss Abbassi, les héros de ces manuels en arabe sont surtout occidentaux. Imposé par le pouvoir, l’arabe permet donc de contrôler le savoir étranger que l’on veut mettre à la portée de l’élève tunisien.
C’est donc un moyen de censure.
On comprend mieux, après cela, la secousse que représentent, pour ces pouvoirs, l'irruption des moyens électroniques de communication, qui, non seulement permettent un accès direct à la connaissance et à l'information, mais sont aussi une redoutable arme de guerre.




Hédi Dhoukar


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