25 février 2011

Tunisie : le problème des élites

C’est dans la période précoloniale et coloniale, entre 1830 et 1956, que s’est opéré le processus de transformation des élites tunisiennes.C’est un fait très important qui a accompagné l’accès de la Tunisie à la modernité et continue de le faire. Dans la réflexion globale de Noureddine Bouarrouj, ce thème des élites est celui qui esquisse la dialectique entre intérieur et l’extérieur qui détermine le processus d’émancipation du pays, sa tunisification, dans le même mouvement qui la détache de l’Empire ottoman, l’aliène ensuite à la France puis la libère de la colonisation. De l’élite interne arabo-musulmane de l’époque ottomane, on passe à l’élite francophile tournée vers l’Europe, puis à l’élite tunisienne qui effectue une synthèse entre les deux postures dans la lutte pour l’indépendance et donne toute son originalité à la Tunisie.
Une lecture attentive permettra de déceler dans les lignes de forces dégagées par Noureddine Bouarrouj, des échos directement liés à la question qui taraude aujourd’hui les Tunisiens: de quels dirigeants avons-nous besoin pour guider le pays dans l’étape qui s’ouvre devant lui ? La réponse est sans ambigüité : des élites réellement représentatives doivent nécessairement être liées aux profondeurs du pays en participant à ses combats. Une élite liée à l’extérieur, quelles que soient ses intentions, et elles sont souvent louables, est vouée tôt ou tard à l’échec si elle ne réussit pas la jonction avec les forces intérieures, traditionnelles et modernes.

La nouveauté, par rapport à cette réflexion qui remonte à près de vingt ans, réside dans l’absence d’une élite issue de l’insurrection tunisienne déclenchée le 27 décembre 2010. À cela s’ajoute l’absence d’une élite quelconque, porteuse d’une vision claire et d'un projet pour l’avenir. La force potentielle du mouvement fondamentaliste découle de la faiblesse de l’élite progressiste, libérale ou compradore, qui semble incapable d’opérer une jonction avec les masses, à l’intérieur du pays (à l’exception notable de l’UGTT), et qui maintient avec l’extérieur (l’Europe et les États-Unis) des liens de dépendance très étroits, alors même que cet extérieur est dans une position hostile à l’égard de l’ensemble arabo-musulman, et en particulier envers le combat légitime du peuple palestinien.





Avant le choc de la modernité, on appelait élite, en Tunisie, chez Ibn Khaldoun, al khassa, opposé à al amma, les particuliers, les élus, les choisis : ils ont des particularités qui les distinguent du commun. Cette distinction peut être scientifique, théologique, militaire, sociale.

Dans la constitution tribale c'étaient les Koubbar (notables). Cela a un sens proche de l'aristocratie, puisque la khassa est plus ou moins héréditaire, liée à des fonctions créés par le pouvoir et les milieux socio-professionnels. Porteurs de distinction par naissance ou sociologiquement, ils ont une fonction et des privilèges.

Cela ne couvre pas l'élite dans le sens moderne du terme qui est liée au domaine culturel et surtout intellectuel, et qui n'est pas directement, ou obligatoirement, attaché au pouvoir établi.

Facteurs de la naissance de l'élite dans le sens de médiateur, de porte-parole.

Le choc avec le monde extérieur, subi par le monde musulman, l'avancée brutale et rapide de l'Europe moderne et du capitalisme naissant, incitent les États et les dirigeants à créer une sorte de corps spécial qui a pour fonction d'être à la fois un intermédiaire avec les puissances occidentales et l'interlocuteur de ces puissances.

Il s'agit d'avoir des gens qui peuvent être également les agents, les facteurs de l'introduction des techniques et des sciences modernes, des traducteurs qui vont voyager et ramener des idées de réformes et des techniques à adopter.

Il s'agit donc de créer des élites à même de comprendre l'Occident, dans le souci de se moderniser.

En Égypte et en Tunisie, dans l'Empire ottoman en général, les États ont envoyé des missions (ba'athaat) en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France. Les chefs de ces États ont recruté aussi des personnalités occidentales pour former sur place, surtout des hommes d'armée moderne, des techniciens, des ingénieurs et des formateurs : dès 1840, Ahmed Bey, qui a senti le choc de l'occupation de l'Algérie, a pensé à former des cadres modernes : naissance de l'école du Bardo qui a produit les cadres qui ont formé l'école Sadiki. Le même mouvement s'observe en Turquie et en Égypte... (la même chose s'est passée dans tous les empires : Russie tsariste de Pierre le Grand, Japon Des Meiji…)

L'élite commence avec cette formation de cadres par ces États qui ont essayé de parer la montée en puissance de l'Occident.

Leurs caractéristiques par rapport aux anciens cadres, les khassas : du point de vue de la langue, le contenu va être totalement nouveau, essentiellement extérieur et moderne (histoire, géographie, acquis de la science et de la technologie). D'où des heurts avec l'ancienne élite intellectuelle traditionnelle et le début du conflit des pouvoirs entre les traditionnels et les modernes. La place de ces derniers, a été de plus en plus forte dans l'État.

Un élément posera problème. La langue étrangère a-t-elle été un instrument, un moyen, d'apprentissage seulement, ou bien va-t-elle devenir elle-même une donnée, un contenu de la formation ? C'est un conflit très important qui va prendre une grande place avec la naissance des nationalismes. Cette même élite va être confrontée à ce problème du comportement à l'égard des langues nécessaires pour accéder au savoir moderne, et à celui de la promotion de leur langue qui s'impose à eux politiquement pour défendre leur nationalisme face aux entités étrangères.

Ces cadres doivent-ils êtres des nouqqal ? traducteurs du savoir pour qu'une élite locale, dans la langue arabe, puisse accéder au savoir universel ?
Mais le problème s'est posé aussi en ces termes : avons-nous les moyens de tout traduire ? Peut-on garder une seule langue, la nationale, et attendre les traductions ? En Tunisie : quel enseignement et dans quelle langue? Est-ce la Zitouna qui doit continuer à former les élites; la Khaldouniya devant enseigner les sciences traduites en arabe ? Khereddine s'est prononcé pour Sadiki et pour un enseignement s'effectuant directement en langue française, avec continuation des études en Europe, sans  attendre que chez nous il y ait des universités nationales. Il vaut mieux en attendant enseigner les langues étrangères.

Le problème demeure actuel, un siècle et demi après. La vitesse à laquelle s'accumulent les données de la science force les étudiants à passer directement par la langue, sans attendre les traductions. En France même, on est obligé de passer par l'anglais.
Dans l'école traditionnelle se pose le problème de son mode de fonctionnement à l'égard d'acquis étrangers.

Dans le passé, la civilisation arabe a eu affaire à cette question dans deux cas. Quand elle a commencé, elle a découvert que les civilisations antérieures (Grèce, Inde, Perse...) ont accumulé un grand savoir qu'il fallait continuer et renforcer. Il fallait donc traduire, faire bayt al hikma. Il s'agissait d'acquis tout faits qu'il suffisait de traduire et les Arabes, en pleine ascension, avaient la capacité de mettre en chantier tout ce savoir et de pourvoir les besoins en traducteurs. Beaucoup de gens croyaient que la situation pouvait et allait se renouveler. Or, actuellement, c'est une situation inverse. La Science fournit des nouveautés sans s'arrêter. A cette vitesse on est toujours dépassé et une course est vaine.
La modernité nécessite l'apprentissage d'autres langues. La langue nationale ne peut plus suffire pour accéder aux acquis qui sont en train de se faire. En dix ans la science a progressé plus qu'en deux mille ans : c'est une croissance exponentielle. Le nombre actuel de savants est égal à celui que l'humanité a produit pendant toute son histoire.

La Nahdha (le mouvement arabe de  Réforme du début du XIXe siècle) a cru pouvoir faire comme la Renaissance européenne. Mais il y a une différence entre l'ascension de la civilisation européenne qui a appris et continué ce qui a été fait par les anciens. Le mode arabe ne peut à la fois faire renaître son propre passé et prendre à la Renaissance européenne.
La Nahdha n'avait rien à rattraper.


Qu'allons-nous faire de nos élites ? Arabiser les modernes ou moderniser les anciens ?

En Tunisie du moins, l'élite moderne avec ses caractéristiques propres va se retrouver en concurrence directe avec une élite ancienne demeurée dans le cadre des pratiques traditionnelles. L'État éprouve le besoin de moderniser son appareil d'en haut. Or, en haut, les résultats ne sont pas bons. Les cadres formés ont certes permis à l'État de survivre, mais au XIXe siècle, le capitalisme s'est mis en marche. Ils vont se trouver confrontés avec les convoitises et des arrière-pensées impérialistes et expansionnistes de l'Europe.

L'Europe elle-même va encadrer des cadres locaux avec une politique bien nette  en fonction des ambitions de chaque État impérialiste : comment gagner ces cadres ? La France, la Grande Bretagne et l'Allemagne se disputaient la formation des cadres de l'Empire ottoman ; chacune voulant donner à ces cadres la formation, les techniques et les savoirs qui ne pouvaient pas mettre en cause ses projets d'expansion, ces cadres ne pouvaient accéder qu'à un savoir limité. On envoyait les cadres dans les pays européens pour y suivre des formations, y compris militaire, mais à un niveau insuffisant. Le monopole scientifique, militaire, existait. Les rivalités entre les puissances ont été la seule faille qui a permis de faire passer quelques technologies. Quand la France ne voulait pas former des cadres tunisiens, les Italiens se proposaient. L'Allemagne a fourni des armes aux Marocains entre les guerres de 1870 et 1914 et a formé des cadres de ce pays. Ces rivalités inter-impérialistes permettaient aux puissances du tiers-monde d'avancer un peu.

Jusqu'à maintenant, les Arabes progressent en profitant des interstices dans le bloc des puissances, leurs contradictions.

Tout ceci se pose en haut, entre États. Or, le mot élite ne correspond pas à cette donnée de formation de cadres pour un État. La fonction et la caractéristique modernes des élites résident dans leur indépendance. Comment les cadres et les élites vont-il quitter ce rôle de dévoués de l'État pour devenir des élites liées à des nations, à une opinion publique, à des couches sociales ? Comment vont-ils devenir une élite dans le sens moderne : une intelligentsia contre les États, et la base des révolutions ? Se rappeler cette exclamation du  bey Abdelhamid :   "C'est moi qui les ai envoyés, ces Jeunes Turcs, en Allemagne pour qu'ils étudient, et il viennent me renverser" ?

Rapport entre élite et intellectuels.

L'élite est essentiellement intellectuelle chez nous. Mais de quelle nature ? Il y a deux types d'intellectuels et deux types d'élites, mais une seule accède à un rôle dominant et l'accapare, c'est l'élite moderniste. L'autre, subordonnée, sinon inexistante, est de souche arabo-musulmane.

Avant, à l’origine de  l'intelligentsia européenne, il y avait les philosophes des Lumières. Ils ont mené le combat d'idées contre l'hégémonie des hommes de l'Église, le pouvoir absolu et aristocratique. Ce sont les pionniers. Ils ont été les créateurs, les initiateurs des idées modernes, à l'origine de plusieurs branches d'hommes de pensée. Celle qui se définit aujourd'hui comme marxiste va se revendiquer du rôle révolutionnaire des penseurs et des philosophes dont la pensée est définie par Marx comme essentiellement transformatrice du monde et non spéculatrice. Cette élite fournit les armes spirituelles à la classe révolutionnaire, sur la base d'une critique de tous les fondements de régimes établis, comme les philosophes des Lumières l'ont fait à l'égard de l'Église et de l'Ancien régime. Il s'agit de fournir les armes scientifiques pour la transformation de la société.

A côté, ou à l'opposé, il y a l'école intellectuelle, qui joue un rôle culturel, et exprime les contradictions dans le régime capitaliste sans le remettre en cause, mais tout en le critiquant à partir de ses propres valeurs.  Ces contestataires de pouvoir établi, ce sont les romantiques qui ne quittent pas le terrain de la bourgeoisie qu'ils critiquent de l'intérieur, sans remettre tout en cause. Protestataires, ils entrent en conflit avec le pouvoir politique quand il est infidèle à des valeurs morales, de civilisation (idéal). Ils acquerront une sorte d'indépendance et seront en conflit avec le pouvoir, le régime, la pensée dominante. Ils sont des éclaireurs et une conscience. Ils ne s'expriment pas au nom d'une classe, mais de toute la société. Ils remplacent l'Église. Ils sont les hommes de l'éthique du monde. Ils touchent à l'économique, le social, le politique. Zola - (J'accuse) - s'oppose au nom de son art à l'institution armée, à la justice dont il conteste un jugement. Ils acquièrent une notoriété dans leurs arts qu'ils mettent au service de grandes causes. Ce n'est pas leur fonction d'être des philosophes ou des politiques. Ils sont dans le domaine de l'art et se réfèrent à l'éthique.

Comment allons-nous avoir cette catégorie ? En Europe, ce ne sont pas des élites ; ils remplissent une fonction sociale autre : celle de censeurs du pouvoir.

Il y a eu toujours en Europe des contre-pouvoirs, des juges du pouvoir, contre le roi absolu; un arsenal juridique pour contrôler le côté arbitraire du pouvoir (constitutions, lois, codes). On ne juge pas selon son bon plaisir, on est tenu par des lois. Y a-t-il un autre espace où ces lois ne sont pas suffisantes ? C'est sur ce terrain, celui de la conscience, que jouent les intellectuels qui s'adressent à la conscience collective en l’absence de l'existence des lois.

Comment cela s'est-il passé chez nous ?

Chez nous, c'est au nom de la loi divine que l'on essaie d'arrêter le bras du bey. Les religieux intercèdent. Le bey a toujours eu besoin de les avoir avec lui. La religion investit le bey, en lui donnant le pouvoir mais le limite : la loi de Dieu est au dessus de la loi du prince. Or, la plupart des princes se soumettent aux religieux, les salarient. Les islamistes aujourd'hui se révoltent contre les religieux de palais. On trouve chez eux une volonté de jouer le rôle d'intellectuels indépendants du pouvoir.

Mais qui jouait ce rôle avant eux ?

Quand les religieux classiques sont acquis au pouvoir central et lui accordent tout ce qu'il exige, où se trouve le recours, le dernier refuge ? A qui s'adressent les gens pour redresser une injustice et limiter le pouvoir du bey ? Il n'y a pas de Pape. Ils vont vers les hommes de bien : les marabouts, éléments intercesseurs auprès du bey. Des hommes inspirés par Dieu qui ne se réfèrent pas aux textes. Ils sont aussi des hommes que le pouvoir peut investir par des privilèges, mais il reste qu'ils disposent d'un pouvoir autre que celui des théologiens. La preuve : la soumission de Ali ben Ghedhahem a été obtenue par le chef maraboutique à qui le bey a promis la grâce de l'insurgé, mais le bey s'est rétracté par la suite.

Ce qu'on appelle homme de bien, ou marabout, est  celui dont le juge n'est pas le prince, mais la population. C'est auprès d'elle qu'il doit gagner son rôle d'homme béni. C'est comme l'intellectuel. Il fonde une zaouia, il a une opinion, des partisans ; c'est presque un parti. Il peut être orthodoxe ou non, dévoué ou non au pouvoir. Il est lié à des formations socio-économiques : Sidi Mehrez, sultan l' mdina, toute une corporation. Les agents du bey ne peuvent pas pénétrer l'enceinte sacrée des marabouts.


Les intellectuels, dans le social, naissent dans la société, en dehors du pouvoir. Ce dernier peut les récupérer, mais ils conserveront leur autonomie. Ils jouent les intermédiaires en s'opposant et en cautionnant, contre les théologiens réguliers qui sont souvent liés au pouvoir central. Où vont naître les intellectuels laïcs ? dans quelles interstices ?

Les cadres qui ont accédé à la modernité vont être formés dans les pays occidentaux. Leur modèle va être celui des intellectuels et des philosophes de ces pays, et ils vont développer les mêmes idées et les mêmes activités.

Certains cadres vont jouer ce rôle dans la bourgeoisie auprès du pouvoir central. Ils vont s'inspirer des exemples de ministres et de cadres des États européens qui ont collaboré avec le pouvoir central (Choiseul avec Louis XVI), au service de l'État. La différence est énorme, et c'est là où l'on s'aperçoit que l'on ne peut pas récupérer ces deux éléments.

Choiseul, ou les ministres bourgeois qui ont servi la monarchie, avaient déjà une base sociale en conflit avec la base sociale de la monarchie, qui est une certaine aristocratie avec laquelle le trône est souvent en contradiction, surtout quand il y a des frondes de féodalismes. Mais les bourgeois étaient mécontents et Choiseul et d'autres se sentaient les porte-parole de ces couches et avaient des fortunes déjà indépendantes de celle du roi. Parfois même, les banquiers bourgeois étaient les prêteurs aux aristocrates et sentaient déjà qu'ils étaient à la tête d'une force économique et sociale indépendante du pouvoir politique.

Le drame, chez nous, c'est que nos cadres qui sont formés à l'extérieur se sont imprégnés de ces modèles et de ces idées dont ils ne sont pas les producteurs. Eux-mêmes sont souvent des créatures dévouées au prince auquel ils doivent leur fortune. Ce sont les mamelouks pour la plupart qui n'appartiennent qu'à la couche favorisée dont la fortune dépend essentiellement du prince. Khéreddine n'appartenait pas à  la bourgeoisie. Leurs idées ne trouvent pas une couche sociale prête à s'en emparer. Leurs idées importées ne trouvent d'échos qu'auprès des intellectuels de certaines couches balbutiantes de la bourgeoisie interne. Ils sont déracinés, des créatures du prince qui ont subi une mutation en Europe mais ne peuvent pas appliquer dans leur milieu les idées qu'ils apportent, sauf à un niveau individuel. Ils commencent à s'intéresser aux couches montantes qui ne sont pas les leurs. Il faut qu'ils trahissent leur caste, leur classe pour trouver client. Quelle différence avec un Choiseul!

Khéreddine, quand on prend son cas ne trouve un écho qu'auprès de quelques éléments de la Zitouna, lettrés traditionnels en liaison avec les éléments  des corporations les plus avancés (manufacturiers de chéchias, grands commerçants, les Ben Ayed...) Mais il n'est pas de leur classe. Aucun rapport avec eux, le mamelouk.

La question de l’élite se pose dans des conditions extrêmement difficiles : formation extérieure, pas de base sociale, porte-paroles de qui ? de quoi ?

Ils commencent à avoir une certaine indépendance avec l'affaiblissement de l'État, internationalement et intérieurement.

Ils sont les seuls à être en contact avec les puissances montantes : ils jouent avec les puissants.

Ce contact va devenir essentiel pour l'État, le plus souvent indépendamment de leurs maîtres. Cas de Khéreddine qui négocie les affaires les plus importantes de l'État : la dette. Le général H'sine aussi.

Ils échapperont même à l'autorité du bey qui a besoin d'eux., car la seule voie de salut pour lui étant les réformes.

Les puissances occidentales auront besoin d'interlocuteurs comme eux, nécessité faisant loi.

L'ambigüité vient du fait que l'assainissement de l'État, et la prééminence, jusqu'à la colonisation directe, des puissances étrangères, fait qu'ils vont être les plus grands défenseurs de l'État et que leur raison d'être, en tant qu'élite, est que l'État continue.

Ils sont souvent entrés en conflit avec les puissances occidentales. Ils ont été des réformateurs qui se sont heurtés aux privilèges intérieurs et se sont opposés aux puissances extérieures qui ne voulaient pas des réformes.

Mais ils ne sont pas des élites.

Leur seul secours pour résoudre leurs contradictions, c'est de trouver une issue dans la résistance des forces nouvelles à la colonisation. C’est ici que se fait la mutation.

Ces forces nouvelles étaient de deux catégories : celles qui agissent au nom de la religion, de la tradition, de la défense de la société ancienne par des moyens et des méthodes traditionnels ; puis les intellectuels, même traditionnels, qui ont tenté de s'opposer en empruntant certains éléments à l'étranger. Ils s'intéressaient  aux réformes et transformations nécessaires à la limitation du  pouvoir absolu du prince dont ils souffraient et les abus de l'empire ottoman sur les minorités. Ces éléments étaient sensibles aux idées venues d'Europe, défendus par les cadres réformateurs de l'État. Ils ont trouvé auprès de ces derniers des soutiens qu'il ne faut pas négliger.

Ils ont utilisé des idées européennes pour contrer les idées anciennes.

Ils ont trouvé aussi un appui, un encouragement chez les utopistes bourgeois, surtout au XIXe : rôle des cercles des francs-maçons. Avec son aspect universel, le franc-maçonnais recrutait des adeptes au sein de l'Empire ottoman : les "cercles du progrès" auxquels participe Al Afghani, Ataturk..., des cadres de l'État...

C'est un élément extérieur, mais qui ne suffisait pas. Les cadres resteront liés aux structures de l'État, à leurs maîtres dont ils ne peuvent pas s'affranchir. Les cercles n'ont pas d'accointances avec les profondeurs du pays. Ils sont surtout internationaux, à l'échelle de l'Empire ottoman, implantés chez les minorités (arméniens, juifs, grecs...) où triomphait un idéal universaliste.

L'élément principal c'est l'échec de tous ces cadres réformateurs par l'action même des puissances occidentales, ainsi que les résistances des privilèges au sein même des structures tunisiennes de l'État.

Ils sont battus, exclus. Mais leur expérience est-elle pour autant un échec ? Ils vont devenir, surtout avec la colonisation,  leur émancipation à l'égard du pouvoir et de leurs désillusions à l'égard de l'Occident, le noyau et les promoteurs de ceux qu'on va appeler l'élite : des gens qui ne sont plus au pouvoir, qui luttent contre le monde moderne avec des moyens modernes.

Ils vont montrer comment promouvoir en dehors de l'État ancien la lutte contre les États extérieurs. Ils deviennent les premiers dans cette lutte qu'ils continuent en liaison avec le peuple. C'est l'avant-garde et le porte-parole de la nation. Quand Al Afghani devient un grand homme dont le rayonnement embrasse toute l'aire islamique, c'est après son échec politique avec l'Angleterre, une fois devenu un vizir déchu qui a vu qui l'a liquidé. Il devient  le conseiller des princes avec lesquels il restera en conflit. Il deviendra un homme d'intervention publique qui expliquera à toute la nation comment lutter contre l'étranger.

Il maîtrisera l'arabe, mais ne s'en contentera pas. Il apprenait d'autres langues et visitaient d'autres pays, tout en s'exprimant dans le contexte de l'arabité : c'est l'élite typique, l'occidentaliste, un homme politique de formation, un polyglotte, mais aussi le formateur d'une élite.

En Tunisie, comme dans l'empire ottoman ceux qui vont quitter le service de l'État, vont voir leurs écrits et leurs paroles diffusés. Ben Dhiaf, en arabe, d'autres en français. Il y aura un mélange de l'élite : l'occidentalisée et l'arabe, une collaboration.

En Tunisie, dès la liquidation de l'État, le premier souci de la colonisation a été de chercher à liquider les élites antécédentes ou de les soumettre, les neutraliser en les instrumentalisant en supplétifs intellectuels au service de l'occupant. Ceux-là n'auront pas de rôle historique d'élite, mais celui de simple intermédiaires, des conseillers : les mawali.

Ceux qui sont en rupture, l'occupant va tenter de les arrêter. La première chose que la France a faite a été de renvoyer les étudiants que Sadiki a envoyé se former en France, à Louis Le Grand.

Ceux qui ont quand même accédé sous la colonisation elle-même, à travers Sadiki, les lycées (ceux du makhzen pour les grandes familles de l'État) vont devenir, eux, les Jeunes Tunisiens, premiers adversaires de la France en dépit de leur amour pour les idées qu'elle incarne.

Le pays sentira le besoin de secréter cette élite, mot qui concerne essentiellement une minorité très distinguée par des choses externes, adaptée aux moyens de lutte moderne imposée par le choc du modernisme dans ses aspects les plus négatifs. Ce sont des intellectuels qui ont une connaissance spécifique, non pas de leur culture, mais de celle du monde. Ils ont connaissance des nécessités de l'évolution des sociétés en liaison avec celles du monde extérieur. Ce ne sont pas des intellectuels à la fonction intérieure et en liaison avec le pouvoir local.

Cette minorité est à la fois du pays et hors du pays, et elle est reçue comme telle par l'Occident qui va lutter pour l'acquérir et l'influencer, car elle est la plus proche de ses idées et la plus éloignée du peuple, tout en étant l'ennemi le plus acharné de l'Occident dont elle connaît le côté dominateur. Ce  sont des intellectuels engagés contre la domination extérieure au nom du nouveau et de l'ancien. D'où leur difficulté à entraîner l'opinion.

Leur fonction est en effet mal perçue. Ils auront des difficultés à faire reconnaître aux couches anciennes les plus populaires qu'ils jouent un rôle en leur faveur. Ils sont souvent les mouches du coche, changeantes, évolutives.

Ils se battent pour se faire reconnaître comme élite du pays par les couches avancées du monde extérieur. Ils écrivent en français pour convaincre des Français. Leurs meilleurs interlocuteurs sont les intellectuels du monde moderne, les censeurs de la civilisation, les héritiers des idées du XVIIIe, libéraux ou socialistes.

Il a fallu que cette élite gagne des deux côtés : se faire reconnaître par le peuple et par le colon. Le qualificatif d'élite n'est pas seulement donné de l'intérieur, mais aussi par l'extérieur qui doit la reconnaître en tant que telle. Leur mode d'action, les formes de leur combat, les imposera comme élite avec sa spécificité propre. Tout en les combattant, l'Occident cherche à les investir, à limiter les dégâts. C’est ainsi, dans les pays du tiers-monde, l'élite n'est pas l'intellectuel, mais celui qui s'engage dans un combat contre l'Occident tout en voulant réformer son pays, n'oubliant jamais à quelles contraintes extérieures nos États sont soumis. Difficulté de la fonction.

À SUIVRE…

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