13 mars 2011

Nord/Sud : une frontière idéologique

Ce texte  date de 1991 et il demeure d'une importance fondamentale. Noureddine Bouarrouj y analyse les conséquences de l'effondrement de l'Union soviétique du point de vue arabe et musulman. Cet événement a mis un terme à une certaine représentation du monde qui avait cours jusque-là, connue par  l'expression de "rapports Nord/Sud".

Cette analyse montre la fausseté de cette approche et démontre qu'elle a servi à dissimuler le plus important, "ce qu'on ne dit jamais", c'est-à-dire le regroupement du Nord sur une base raciale (blanche) et idéologique (chrétienne). À partir de là, d'autres représentations  s'écroulent, comme celle de l'universalité de la civilisation occidentale, ou bien celle de l'"internationalisme prolétarien", ou bien encore celle qui repose sur l'idéologie des "droits de l'homme". Même le concept de laïcité revêt une tout autre signification!

Cette réflexion qui met à nu les relations internationales est aujourd'hui plus essentielle que jamais. Ce que N.B. prédisait en 1991 a pris corps et se développe. Dès lors, quelle attitude adopter à l'égard de ce Nord en train de changer ? Comment, de son côté, l'Europe va-t-elle envisager ses rapports futurs avec son Sud, à présent que l'ordre ancien qu'elle a soutenu est en train de s'écrouler ?




La nouveauté aujourd'hui du point de vue mondial réside dans le fait que le monde anciennement socialiste a rejoint le monde occidental, faisant réapparaître et redéfinir une frontière désignée fallacieusement comme étant celle entre le Nord et le Sud.

Elle est fallacieuse parce qu'elle veut mettre seulement l'accent sur le côté économique entre des pays développés et des pays non développés, et parce qu’elle donne à la source du conflit entre Nord et Sud une forme de disparité de développement économique essentiellement, qui laisse à l'Occident une fonction d'aide ou de charité.

Or, derrière cette apparence, ou le côté économique est certes fondamental, il y a autre chose. La nouvelle frontière n’est pas comme on le dit, judéo-chrétienne, mais chrétienne-blanche, où l'on a introduit la Russie jusqu'à sa frontière sibérienne. C'est-à-dire que la frontière n'est pas géographique entre le Nord et le Sud, puisque la Turquie, qui est au même niveau que la Grèce n'est pas incluse dans le Nord et avec elle tout l’espace qui va jusqu’à l'Afghanistan… C'est là  que passe la frontière avec l'Orient, parce que la Chine ne rentrera pas dans le Nord, et parce qu'elle est à la fois au Nord et au Sud, et même le Japon n'est inclus dans le Nord que d’un point de vue uniquement économique : il continue à être considéré, tout en occultant cet aspect, comme le loup blanc du monde occidental.

C'est pour dire donc que le côté économique n'est pas le plus fort. C'est important, car les pays d'anciennes civilisations (la Chine, l'Inde, le monde islamique et, derrière eux, l'Afrique), qui ont émergé dans l'histoire moderne lors de la Conférence de Bandoung, sont rejetés. L'Amérique latine n’en fait pas partie parce qu’elle a été considérée et l’est encore, comme chrétienne. Même si du point de vue économique, certaines régions et certains pays ont des difficultés de développement économique, surtout dans les Caraïbes; ils ne seront jamais classés dans le Sud. Parce que l'hégémonie blanche chrétienne y est déjà établie, ils sont considérés comme des pays appartenant à la civilisation chrétienne.

Ce facteur idéologique est si important qu’il explique pourquoi, même à l’époque coloniale, l'Afrique du Nord n’a pas été intégrée dans le «Nord». Car pour cela il faut les deux, la race et la religion. La lutte idéologique devient la plus forte quand l'un des deux disparaît. Précisément, avec les Arabes et les Turcs, l'Afrique du Nord qui appartiennent non seulement à la race blanche mais est géographiquement très proches du centre du monde blanc et chrétien, la différence idéologique monte d'un cran.

La nécessité de souligner la frontière, n'est plus ni économique, ni raciale, mais idéologique. C'est pour cela que s'il y a un heurt très fort, avec un coefficient plus fort que tous les autres heurts, il a eu lieu entre les Arabes musulmans d’un côté et le monde occidental chrétien, de l’autre. Les Arabo-musulmans ne peuvent être exclus ni par l'éloignement géographique, comme pour la Chine, ni par l'éloignement racial, ni même du point de vue économique parce qu'ils sont aussi développables et intégrables, et qu’il n'y a pas grande différence entre la Grèce et la Turquie, le Portugal et le Maroc, la Sicile et la Tunisie. C'est le fondement religieux qui crée la distance.  Pour que la frontière puisse se rationaliser, il n'y a que l'idéologie. C'est pour cela que le heurt avec le monde arabe et musulman est au cœur de l'actualité, au centre des problèmes.

Là, je tire la première conclusion: le problème que tu as évoqué, c'est celui d'Israël. Israël a fondé son État et la propagande de son État sur plusieurs facteurs. L'un de ces facteurs, pour gagner l'opinion occidentale et pour se faire classer dans le monde occidental, c'est le développement. Et c'est vrai qu'Israël est un pays développé, avec 60% des Juifs qui viennent du monde arabe, une majorité de population qui, en principe, n'était pas trop différente de celle du monde arabe. C'est sur ce critère du développement qu'on a fondé le mythe israélien. Deuxième point : Israël, dans toutes les manifestations culturelles, sportives, pour ne pas être seul dans son Moyen-Orient, participe avec l'Europe. Or, puisque l'Occident est dans une marche de réunification avec les siens dans le monde chrétien et blanc, Israël va se trouver de plus en plus dans une situation géographique d'isolement. Parce que, on va écarter, de fait, et la Turquie, et la Perse et le monde africain, Israël va se trouver comme un îlot obligatoirement isolé dans un monde qui est classé idéologiquement comme hors du monde occidental, inintégrable idéologiquement  .

Plus ce monde va se développer, plus la frontière idéologique va monter. Une frontière qui a une valeur énorme, et dont l'islamisme actuel est l'une des formes de prise de conscience, dans la mesure où les islamistes sont en train de prendre de la valeur en raison de l’impossibilité d'intégrer la civilisation du monde occidental, et parce que le monde occidental a lui-même choisi un critère inavoué qui est le critère idéologique pour faire sa nouvelle frontière.
Ce n'est pas un critère économique, ni un critère des droits de l'homme et, pour mieux le masquer, on parle de droits de l'homme universels, alors que le monde occidental fait un “droits de l'homme” idéologique, et plus on monte en épingle la laïcité, plus cela signifie que ce n'est pas la laïcité qui est le fond du problème : elle n’a d'importance que pour bien marquer un territoire.  La définition de l'homme n'est plus l'homme universel, mais l'homme blanc, chrétien. L'idéologie des droits de l'homme cache cette nouvelle réalité d'une Europe en train de se réunir en incluant les Polonais, les Russes… parce qu'ils appartiennent à cette famille. Il faut rappeler que les  États-Unis, leaders du monde capitaliste, avouent que leurs véritables bases sont religieuses, et reposent sur l’hégémonie des Blancs. Tout le reste est de seconde zone. Maintenant on n'ose plus le dire, on dit que Noirs et Blancs sont égaux, tout en montrant dans la réalité que les Blancs sont plus égaux que tous les autres.

De même, plus on fait l'Europe, plus les choses apparaissent clairement.

La contradiction est celle-ci : Avec Gorbatchev, le monde de l'Est a compris que cette frontière idéologique,— communisme et capitalisme—, est fallacieuse : nous ne sommes pas différents, nous appartenons au même monde occidental chrétien, nous avons la même vision économique du monde, nous recherchons les mêmes choses et nous nous sommes faits bêtement la guerre. Comme les guerres ont été bêtement faites entre la France et l'Allemagne, la guerre idéologique est aussi  bête : nous sommes de la même race et de la même civilisation. Les autres c'est autre chose : les Chinois sont autre chose, les Hindous, le monde musulman…, C’est là que se trouve une frontière, mais pas entre nous.

C'est pour cela que cet effondrement de l’Union soviétique n’est pas explicable si on le met sur le compte de l'économie sur laquelle on veut mettre l’accent.

L'Allemagne de l'Est s'est effondrée brusquement et a pu se réunir du jour au lendemain à l'Allemagne de l'Ouest. Cela prouve que l’approche sous l’angle de l’économique n’est pas pertinente.

Il y a autre chose de plus fort. De même, le soutien qu'on apporte aujourd'hui à Gorbatchev, à mon avis, n'a pas son explication uniquement dans les problèmes intérieurs. Il s’explique en raison de deux phénomènes importants :
1- dans l'empire russe il y a cinquante millions de musulmans, et là, la frontière apparaît,  qui n'ont d'autres aire où aller que celle arabo-musulmane, en fait asiatique : les Tadjik, les Ouzbecks… Si tous ne veulent pas de l'effondrement de l'Union soviétique, ce n'est pas pour la Lituanie qui appartient au même monde, que les Soviétiques la gardent ou pas, cela est secondaire.
2- La Chine est une frontière. Quand je vois que le conflit sino-soviétique a été l'une des bases du tracé réel de ce qu'on est en train de faire maintenant, c'est-à-dire, chez les Soviétiques, la solidarité que donnait le marxisme, n'a pas pu franchir cette frontière idéologique, historique et raciale. Elle a duré exactement de 1949 à 1958, à peine dix ans, et après, ce qu'on croyait être la solidarité nouvelle du monde marxiste, s'est arrêtée. En 1962, c'est la rupture définitive et les Soviétiques sont revenus à leur famille, alors qu'ils avaient la Chine comme allié unique et principal, qui pouvait vraiment contrer l'Occident si cette soudure idéologique marxiste était plus forte que la soudure chrétienne-blanche. Les difficultés auraient pu être surmontées et on n'aurait jamais eu cet effondrement de l'amitié sino-soviétique.
Maintenant, ce qu'on pense être la réconciliation des Russes et des Chinois ces temps-ci, est une question d'États sans aucun contenu idéologique.

Pour revenir à Israël, il va lui-même être confronté avec ce problème quel que soit sa force : c'est un bastion comme il a été toujours défini, avancé dans un monde qui va lui être de plus en plus étranger et plus les autres s'unissent, plus on ne saura pas quoi faire de lui, ni ce que sera sa fonction. Vu qu'on a renoué avec l'URSS, que la frontière Est-Ouest a disparu, à quoi Israël maintenant peut servir ?

Aujourd'hui, la frontière Est-Ouest retrouve sa signification ancienne, de l'Orient et de l'Occident. L'Est idéologique représente toutes les civilisations anciennes contre l'Europe qui est la nouvelle civilisation. La réalité n'est plus Nord-Sud. Les Vieux pays — nous, on nous dit jeunes, pour nous diminuer, pour nous dire  que nous avons du chemin à faire, moi je dis vieux pays contre nouveau pays, se représenter les États-Unis à la tête de vieux pays, c'est ridicule, c'est un paradoxe incroyable, tandis que les jeunes pays ont à leur tête l'Egypte, l'Inde, l'Irak, la Chine, c'est le monde à l'envers!. 

Si nous voulons pratiquer une réflexion là-dessus sans tomber dans l'idéologie ancienne, des guerres religieuses, il faut donner à voir les critères sous-jacents que l'on veut refouler, occulter, en faisant semblant de faire croire que ce sont des questions secondaires dont parlent les fondamentalistes, et pas les gens biens pour lesquels la race, la religion ne font plus partie de leur horizon, qui ne voient plus que l'homme sans couleur, sans Dieu, ni rien…  Certains concepts ont été occultés, refoulés, alors que dans la pratique ce sont eux qui sont au centre des problèmes. Ce qu'on ne dit pas, c'est lui l'important, pas ce qu'on dit. Il ne s'agit pas de remettre à l'ordre du jour le racisme et les guerres de religion, mais il faut dire qu'ils n'ont pas été dépassés, qu'ils restent sous-jacents derrière le discours de l'Occident.


  — Il y a eu quand même, pendant la période post-révolution française, en même temps que l'expansionnisme vers l'Egypte puis la conquête de l'Algérie, un discours d'annexion de l'Afrique du Nord dans le nationalisme français…


— Ce que tu me dis va permettre d'affiner ma pensée. Hier j'ai entendu une réflexion sur l'écologie du professeur Cousteau, avec un démographe international, comme j'ai fait l'écologie et la démographie un peu à l'université, et la démographie est un problème majeur. Il rentre dans notre réflexion. Il y a eu une période du XVIII siècle où le point de vue démographique était  secondaire pour l'Occident. Il était depuis le XVIIème le seul qui était en démographie ascendante. La France était le premier pays d'Europe en pleine expansion démographique. Pour elle, le tiers-monde était un tiers-monde vide, sauf l'Inde et la Chine lointains. L'Afrique du Nord et le monde arabe étaient vides et ne faisaient pas peur. Quand tu penses qu'en 1830, l'Algérie avait trois millions à peine alors que la France était déjà un pays de trente-quarante millions. C'est dire l'écart ! Toute l'Europe était en expansion démographique et n'avait pas peur, mais, dès le début du XXe siècle, le redressement démographique des pays colonisés et l'abaissement de la démographie des pays colonisateurs ont commencé à poser des problèmes. Les années cinquante ont vu le doublement de la population mondiale avec les 3/4 de la croissance démographique intéressant les pays du tiers-monde. C'est alors le monde à l'envers : les peuples dominants commencent à ressentir le poids démographique du reste du monde, non comme un poids économique ou de civilisation dans l'immédiat, c'est au contraire un boulet, mais, avec le temps, tu ne peux pas t'en passer.

Exemple de la France avec de Gaulle, qui était un homme qui dit certaines vérités qui ne sont prononcées par personne. Pourquoi a-t-il décidé de détacher l'Algérie de la France ? Il a dit un mot que personne n'a jamais relevé. Il a dit "nous ne pouvons pas, nous, dépendre de dix millions d'électeurs algériens". C'est clair, les Algériens ne peuvent pas être Français. Cela signifie qu'ils ne peuvent pas être à égalité avec les Français. Un Algérien peut être une minorité, en tant qu'Algérien dépendant du Français et si cela n'est plus possible, il est hors de question de le mettre à égalité avec le Français. Donc les droits de l'homme sont de la rigolade. Dans la pratique politique, l'homme algérien ne peut pas être l'équivalent de l'homme français!

Au début de l'empire, la France était plus nombreuse que toute la population de son empire colonial. Le choc a commencé dans les années quarante quand l'Empire a commencé à avoir cinquante millions. Et l'Europe  aujourd'hui est heureuse, très heureuse de réinclure en son sein, démographiquement, la Russie, comme aujourd'hui les Israéliens sont contents d'avoir récupéré les Juifs russes. Mais toutes ces récupérations ne peuvent pas faire oublier que si les Juifs récupèrent trois millions, le monde arabo-musulman va récupérer cinquante musulmans de l'ex-URSS, cinquante millions en pleine expansion.

Hier on a donné les deux chiffres suivants : d'ici la moitié du siècle prochain, l'humanité passera de six milliards à douze milliards, un doublement. L'Amérique latine doublera, l'Afrique triplera sa population, le Sud-Est asiatique sera quadruplé, la Chine doublée, l'Inde aussi : c'est le monde nouveau qui est en train de hanter tous les démographes. Ils prétendent que la croissance ne peut pas être infinie parce que la terre est limitée, mais elle est limitée pour qui ? [allusion à un entretien avec Claude Lévis Strauss, dans Le Monde] Ils sentent qu'ils vont être un îlot hors de ce monde, la citadelle assiégée.

Tout cela pour souligner que le tracé réel des frontière est autre, il n'est pas avouable sous sa forme réelle, mais c'est ce tracé qui est en train d'apparaître et il faudrait que nous aussi on commence à recentrer notre stratégie idéologique en fonction de cela et non pas continuer à s'inspirer d'une stratégie idéologique qui laisserait supposer que l'Occident incluerait en son sein tous ceux qui atteindraient un certain développement ou un soi-disant niveau démocratique, non. La Turquie peut avoir le régime le plus démocratique, plus avancé que celui de la Grèce, elle ne sera pas admise et, si elle est admise, c'est dans un État de guerre contre les autres, comme un pilier militaire de l'Occident, mais pas admise comme occidentale à part entière. Dans notre réflexion, non seulement il faut laisser tomber l'utopie communiste, unifiant le monde entier sans distinction de races, mais sur la base d'une construction d'un monde sans classes, il faut maintenant oublier l'ancienne utopie, née du XVIIIe siècle, celle de la Révolution française d'unir les hommes sur la base de l'émancipation de chaque individu, et qui est aujourd'hui abandonnée.


On ne parle pas aujourd'hui de l'échec de l'idéologie humaniste bourgeoise. Au contraire, elle est reprise comme étant la réalité nouvelle après l'échec du communisme. Or, moi je pense, que  les idéologues eux-mêmes ressentent la fragilité  de cette idéologie qui est née à partir de la Renaissance, avec l'homme-individu, la croissance-indéfinie, et le progrès continu… Si les socialistes la déclarent comme étant devenue une utopie irréalisable, dans les conditions qui sont les leurs, parce qu'ils ne peuvent pas accorder le progrès à tout le monde, ("La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde", Rocard dixit), nous aussi nous devons être conscients que cela n'est pas possible, même si nous nous attachons à cette utopie qui est humaine, et à laquelle on veut croire, mais qui n'est pas aujourd'hui entre les mains de l'Occident comme une véritable valeur, mais comme une idéologie de manipulation.


 Beaucoup de nos intellectuels s'indignent de voir l'Occident enfreindre ce qu'il prêche, sans se rendre compte que l'Occident ne croit plus dans ce qu'il prêche, qu’il a abandonné le bien et le mal, et qu’il est en train de tracer ses contours (ses frontières) en revenant au tribalisme le plus primitif, à la solidarité, la hamiya , à ce qu'appelle génialement Ibn Khaldoun, la 'asabiyya , sous forme ultramoderne.
Nous, il ne faut pas qu'on marche.

L'entreprise faite dans l'Occident pour trouver effectivement un humanisme qui peut concerner le monde entier, est une entreprise valable et les premiers hommes
  qui l'ont développée ont été des gens sincères. Mais ils se sont heurtés à de vrais obstacles, que ce soit celui de l'Eglise, de la féodalité en tant que système social, l'obstacle des hiérarchies, des castes, etc.


Depuis la Renaissance, jusqu'à la Révolution française, leurs idéaux ont vraiment fait avancer le monde. De même, ils ont été relayés par les marxismes qui ont vu que ce même idéal a abouti à un échec du fait que les révolutions bourgeoises ont abouti à une nouvelle forme d'exploitation, à de nouveaux privilèges et à de nouvelles discriminations et ils ont tenté avec autant de sincérité de rétablir les choses, mais il y a eu un deuxième échec. On n'ose pas maintenant le dire, vu l'attachement à cette utopie qui a été tellement proche de l'universalité, qui a entraîné même les Chinois, qui a traversé le monde et qui a surtout pris en charge le monde dans sa totalité.


Or, l’humanisme a abouti lui aussi à un échec. Où se trouve l'échec ? S'il a lutté en Europe contre le capitalisme et contre les privilèges et l'exploitation, et s'il a lutté aussi contre le colonialisme et toutes les formes d'impérialisme et qu'il a abouti à certains résultats, il n'a pas englobé sérieusement des problèmes de ce qu'on appelle les civilisations anciennes. Il a tenté, mais toujours cette phrase me revient, de Lénine, qui a pressenti l'importance de cet enjeu : si le socialisme n'arrive pas à impliquer dans ses luttes les peuples asiatiques, si la classe ouvrière ne trouve pas l'alliance avec des peuples que l'on croit arriérés, et qui sont les Perses, les Chinois, les Turcs, les Arabes, le monde ancien, si les communistes n'arrivent pas à les mettre dans leur jeu, ils ne pourront pas l'emporter. Il faut trouver avec eux une alliance comme celle qu'ils ont trouvé au niveau intérieur avec la paysannerie, sans laquelle elle n'aurait jamais pu faire déboucher la Révolution, car même arriérée, la paysannerie est une classe nombreuse et efficace. Donc Lénine a perçu l'importance dans la révolution de ces peuples anciens, parce qu'ils formaient la majorité et parce que leur critique du capitalisme est une critique nouvelle, leur façon de rejeter ce qu'il y a dans le capitalisme d'hypocrite, de non humain, constitue une force énorme.

Le seul humanisme réel, universel, qui peut parler au nom de la majorité des hommes ne peut être que la création (l’intégration) de tous ces pays qu'on veut aujourd'hui cantonner uniquement, chez les capitalistes, comme un réservoir de main-d'œuvre et chez les marxistes européens, comme une sorte de réserve de la classe ouvrière, des supplétifs, et pour l'humanisme occidental des “droits de l'homme”, comme des élèves qui seront toujours en train d'apprendre le développement et la démocratie. Or, il faudrait qu'ils passent de ce stade de consommateurs d'idéologies, de consommateurs d'humanisme fait et conçu en Occident, et qui a échoué en Occident et dans le monde, surtout.



La démocratie n'est pas un échec dans le monde occidental, elle est un échec parce qu'elle n'a pas réussi dans le reste du monde. Nous qui représentons son échec, puisqu'elle ne nous a jamais reconnu le droit à cette démocratie (si la France avait accepté que les Algériens votent, il n'y aurait jamais eu de guerre d'Algérie), si le droit de vote était aujourd'hui reconnu aux étrangers résidant en France, il n'y aurait jamais eu de Vaux-en-Velin.


La démocratie est restée circonscrite, les droits de l'homme aussi, et ce sont eux qui disent que nous sommes incapables de nous élever à la démocratie, que nous devenons un danger. Mais si nous devenons un danger, c'est parce que eux ne veulent rien partager avec nous : économiquement, ils nous exploitent et idéologiquement, ils nous discriminent. Ils n'appliquent ni les principes du socialisme ni ceux de la démocratie à nos pays. Donc ils sont dans une citadelle qui est rassurante pour eux. Ils n'aident au développement que les pays de race blanche en qui ils ont confiance : «seuls les nôtres nous intéressent, que les autres se débrouillent». Voila le deuxième échec.

C'est à nous de faire nos idéaux. Ce qu'ils ont fait est valable et ils l'ont fait en continuateurs des civilisations anciennes, mais ils se sont heurtés au même problème : quand ils ont accédé à un certain niveau de civilisation, ils n'ont pas trouvé un moyen d'inclure dans cette civilisation les autres. Ils ont été une civilisation fermée de privilégiés, et non pas comme la civilisation arabo-musulmane, qui a été celle de fécondeurs de peuples. L'Islam a fécondé non seulement le monde arabe, mais les Turcs, les Monghol, les Noirs. Alors que eux se sont maintenu dans la sphère chrétienne et blanche ancienne, perpétuant la marginalisation des autres peuples et même la christianisation de certains peuples, notamment noirs et asiatiques, n'arrive pas à les tirer de la marginalisation, alors que l'islamisation intégrait des peuples entiers qui prennent la relève des Arabes, comme les Berbères, les Perses, les Monghols et les Turcs. C'est là une donnée importante qui est en train d'apparaître et dont il faut tenir compte. Ne serait-ce que pour que les libéraux et les marxistes chez nous ne continuent plus à être malgré eux parfois les utopistes, un peu de l'Occident.

Ce qui se passe en Iran et le maintien de l'effervescence islamiste sont annonciateurs des changements qui sont en train de se produire dans le monde et des difficultés de trouver une voie à eux. Nos islamistes, leurs critiques sont justes quand elles sont anti-occidentales, mais leurs propositions sont elles aussi atteintes de cette sclérose : ils n'ont pas un projet humaniste universel. Ils prennent le contre-pied de l'Occident en se fermant parce que lui se ferme.



Or, pour nous, la seule proposition valable, et elle ne viendra pas de l'Occident, c'est ce qu'ont pressenti de façon un peu utopique et messianique certains Occidentaux qui ont cru à un certain moment donné que, peut-être, la libération viendra du tiers-monde. Nous avons rejeté cette idée qui nous paraissait saugrenue du point de vue rapport de force, du point de vue capacités économiques et sociales, mais cette idée nous devons la reprendre en disant que nous luttons pour un monde où l'Occident et ses valeurs, nous les faisons nôtre, comme l'Occident a fait siennes à un certain moment avec les valeurs islamiques et les valeurs des civilisations de l'Antiquité. Or, vu ce paradoxe qui fait que nous sommes des pays qui formons l'humanité dans sa majorité, mais en raison des disparités économiques, il n'y a pas de correspondance entre notre force démographique et les moyens économiques dont nous sommes privés, puisque une minorité s'est accaparée la technologie, l'économie, la science et s'est assise géographiquement dans une forteresse, ceux qui doivent refaire le monde n'en ont pas les moyens, ne serait-ce que pour le moment, puisque les couches modernes privilégiées ont pris toutes les précautions pour que le monde ne change pas. C'est à partir de là que la critique doit être faite.

10 mars 2011

Z, UN TUNISIEN DU TROISIÈME TYPE

C’est quoi un Tunisien du 3e type ?

Une catégorie ? Une dimension? Une espèce spéciale ?
Les trois à la fois.

Une catégorie en retrait, tout en étant très impliquée; une dimension hors de l’espace et du temps, par sa capacité à saisir le trait universel; une espèce en voie d’apparition : le Tunisien de demain.

Cela fait des années que, comme beaucoup d’autres inconnus, je fréquente cet anonyme, si bien nommé. Non pas X, mais Z, comme Zorro.

Le trait de sa plume, comme le fouet de l’illustre cavalier masqué, marque en effet l’infâme d’une cicatrice indélébile.

C’est un journaliste de la caricature. Un art difficile.
Art: survit au temps.
Difficile: de ne pas se tromper.

C’est tout le mérite de Z.

D’année en année, d’un événement l’autre, Z a fait la chronique impitoyable d’une sinistre dictature en restant toujours drôle. Sa cible : les hommes en mauve, les RCdistes, une certaine Tunisie dont Ben Ali était le nom. Le dictateur, sa coiffeuse et toute sa smala, Z en a fait des caricatures jusqu’à plus soif : dénonciatrices toujours, cruelles comme la réalité de ce temps-là (qui ne reviendra plus, on l'espère), et toujours drôles.
Pas seulement drôle.

Il y a de la classe dans ces dessins, une capacité de hauteur. Peut-être observe-t-il du haut du Bou-Kornine, la montagne qui surplombe le lac de Tunis et qui fait figure de mascotte dans ses caricatures.

Du haut de ce mont, il regarde la volaille du Palais, et les laquais en mauve, comme il observerait les flamants roses dans le marais salant.

Il croquait aussi à belles dents les journalistes de services, les serfs journaleux, dont il commentait par ailleurs les délires.

Car Z ne se contente pas de dessins. Il commente. Il tient son journal de la Tunisie. Et ses commentaires attirent les commentaires. De sorte que son site, (http://debatunisie.canalblog.com/), si vous n’avez pas encore deviné, a fini par rassembler à un plateau de débats, le plus souvent d’une tenue irréprochable.
Normal.
Qui s’assemble se ressemble.

Ce n’est pas pour autant le consensus. Non.

Les critiques fusent parfois. Les débats se font vifs. Mais toujours dans le respect. Jamais cela ne s’envenime.

Ainsi la caricature de Rached Ghannouchi de retour en Tunisie en tenue de pop-star! Certains n’ont pas aimé que parmi la foule d’accueil, il y ait une fan qui lui montre sa poitrine nue! Un trait de génie qui, tout en s’inspirant des scènes des fans des stars anglaises, est à la fois un clin d’œil à… Ghannouchi, pouvant signifier: «Tu ne sais pas ce qui t’attend», et une prise de distance par rapport au même Ghannouchi, qu’il croque presqu’avec tendresse: «Je ne partage pas tes idées».
Et tout est dit.

Sa série de croquis sur les «Ben Simpsons» est un chef d’œuvre. L’art est souvent défini par la capacité de dire le maximum avec une grande économie de moyens. C’est ici le cas. Vous voulez suivre les différentes phases par lesquelles la Tunisie est passée depuis la fuite du dictateur jusqu’à la formation du cabinet Béji Caïd Essebsi?

Regardez les Ben Simpsons, façon Z: tout y est dit. Lisez ensuite les commentaires. Là, vous entendrez la voix du chœur, c’est-à-dire celle de l’opinion dans sa diversité, comme dans le théâtre grec.







Et vous avez une idée de ce que pourra être un jour une démocratie à la tunisienne: jamais sans une dose d'humour!

9 mars 2011

NOUREDDINE BOUARROUJ : L’ISLAMISME ET NOUS.

Dans la conjoncture actuelle maghrébine et arabe, il m'a semblé utile de publier ce long entretien que j'ai eu avec Noureddine Bouarrouj,  suite aux événements algériens de 1992 , et qui a été l'occasion de passer en revue la plupart des aspects liés à l'islam politique dans le monde arabe, ainsi que les problème liés aux formes de pouvoir. Ce texte n'a pas pris une ride. Mieux, sur de nombreux points, il était très en avance par le diagnostic qu'il porte sur la réalité arabe, sur les dérives autoritaires, sur la fossilisation d'États devenus monstrueux.



Propos recueillis en janvier 1992 à la lumière de l’actualité algérienne dont voici un rappel succinct :

Le premier tour des élections législatives en Algérie a eu lieu le 26 décembre 1991 et s'est soldé par une ample victoire du FIS assuré d'avoir une majorité absolue au Parlement.

Le deuxième tour, prévu pour le 17 janvier a été annulé de facto à la suite d'une intervention de l'armée qui a contraint le président Chadli Bendjedid à démissionner le 11 janvier.







QUESTION : Sous le vocable d'intégrisme ou de fondamentalisme, les médias mettent tous les islamistes sous un signe d'égalité, comme si des différences fondamentales de nature étaient inexistantes entre les mouvements islamistes iranien, saoudien, soudanais et algérien, ainsi qu'entre le FIS algérien et les autres mouvements islamistes maghrébins, indépendamment de leur degré de radicalisme.

NB : Ces différences existent.

Du point de vue de la conception de la prise du pouvoir, en Iran, les islamistes ont choisi la voie révolutionnaire, celle de la rue et des mouvements de masse, pour s'emparer du pouvoir. Ils n'ont accepté aucune alliance avec une autre force, même libérale (celle de Bazargan).
La révolution a été menée contre un régime totalement contre-révolutionnaire lui-même issu d'un mouvement contre le peuple puisque le chah est revenu en 1954 reprendre le trône dans les chars du général Zahidi dans un coup d'État fomenté par la CIA. Ce régime d'occidentalisation forcée a régné grâce à la répression qu'il a érigée en système au point de devenir légendaire dans ce domaine avec la tristement célèbre SAVAK. Il s'agit donc d'une dynastie totalement rejetée par le peuple.

Le régime saoudien est fondé sur le wahabisme qui date du XVIIIe siècle, et l'essentiel du pouvoir, ainsi que sa forme, ne sont pas ceux d'un État islamique, mais d'un Etat tribalo-islamique. C'est une fraction de tribu - une dynastie tribale- qui gouverne le pays et c'est sa marque essentielle. 
 L'islam est au service de cette aristocratie tribale qui se perpétue elle-même.

Au Soudan le gouvernement est issu d'un coup d'État contre le régime honni de Numeiry qui était en fin de parcours. C'est une révolte populaire à laquelle ont participé plusieurs mouvements dans un pays où sévit une guerre civile avec le Sud en révolte permanente, et où l'armée joue un rôle important, ainsi que les tribus.

En Algérie, avec le FIS, la situation est totalement différente. Comme tous les mouvements modernes, il n'a jamais été d'une homogénéité totale du point de vue des orientations idéologiques. Deux tendances se disputent sa direction. L'une, radicale, est pour la prise du pouvoir par des moyens révolutionnaires, et l'autre accepterait, même si ce n'est que tactiquement, la voie électorale. Les partisans de cette voie ont eu le dessus et jouent la carte de l'accession au pouvoir par la voie pluraliste des élections démocratiques, en dépit des confrontations avec des factions de tendances armées.

D'autres différences :

Dans l'Iran chiite, l'organisation des religieux est structurée depuis le XVIe siècle, avant tout mouvement de prise de pouvoir. Ce qui n'est pas le cas en Algérie où la forme que prend le FIS n'est pas celle d'une hiérarchie préexistante d'ulémas, mais d'un parti politique avec une idéologie islamiste qui n'a de rapport avec la religion que par l'idéologie et non par une hiérarchie d'ulémas. Abbasi Madani n'a aucun titre d'uléma. Ce n'est pas un  religieux.

En Arabie saoudite, la séparation est nette entre, d'une part, les hommes du pouvoir dont l'assise n'est pas un parti politique mais la famille des Saoud, et d'autre part, les hommes de religion qui fonctionnent comme un gouvernement sunnite de croyants. Chacun est dans son domaine : le wahabisme s'incarne dans les hommes de religion tandis que le pouvoir s'incarne dans une dynastie.

Entre le Soudan et l'Algérie des éléments de comparaison existent. Dans les deux pays il y a eu un mouvement national de libération, ce qui n'est pas le cas de l'Iran, ni de l'Arabie saoudite. Cependant, le mouvement islamiste au sein du mouvement national algérien et soudanais est historiquement déphasé du fait que les mêmes mouvements n'ont pas eu lieu au même moment.

En Algérie, le mouvement religieux qui a soulevé les tribus contre le colonialisme, tout en n'étant pas un mouvement mahdiste, a été, à la fin de la première moitié du XIXe siècle, le mouvement de l’émir Abdelkader. Il est comparable au mouvement du Mahdi au Soudan au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le mahdisme n'est pas la source des deux mouvements. En Algérie, le mouvement d'Abdelkader a une connotation nationale, bien que l'émir soit lié à une zaouia. C'était un maraboutiste. Mais son mouvement visait la défense de la terre. 

Au Soudan, le mahdisme est demeuré vivace et attaché à des mouvements de libération nationale et aux partis nouveaux qui ont constitué la base des institutions de l'Etat indépendant.

Par contre, en Algérie, Abdelkader a été relayé par des mouvements politiques généraux, et des partis politiques, parmi lesquels il y avait une tendance liée au réformisme d'Al Afghani et de Mohamed Abdou ainsi que de la zitouna tunisienne, avec un certain retard. De ce fait, la plupart des ulémas algériens qui vont constituer une composante du mouvement national, se référent à la pensée musulmane moderniste qui n'a rien à voir avec le maraboutisme ni avec le mahdisme. Pour eux, l'islam jouait le rôle d'identité et de moyen de lutte et de référence contre le colonialisme et l'assimilation, car l'Algérie subissait une colonisation de peuplement.
Certaines tendances du FIS peuvent être considérées à cet égard comme issues de ce mouvement des ulémas qui était une composante du FLN.

Ces différentes approches qui se référent à l'État islamique et à la charia ne doivent pas nous cacher cependant un certain rapprochement entre tous ces mouvements, lié à une montée de la réaction religieuse dans la plupart des pays musulmans, suite à l'échec des tentatives de modernisation, qu'elles aient été menées par des réactionnaires, comme le chah, ou par des nationalistes progressistes comme Nasser. 
Ces mouvements sont liés aussi à l'actualité du monde occidental qui soutient essentiellement Israël avec son aspect religieux.

Peu importe qu'on dise aux Musulmans que l'Occident poursuit ses croisades contre l'Islam, ou que l'Occident, pour conserver ses privilèges et son hégémonie mondiale, empêchera par tous les moyens l'évolution des sociétés musulmanes : le résultat est le même. Que l'on combatte l'Islam au nom de la religion chrétienne ou juive ou au nom de la République ou de l’impérialisme, le Musulman ne voit pas la différence. Il voit bien, en revanche, que les valeurs qui ont servi la promotion du combat sioniste, qui sont des valeurs antiracistes et laïques, ont abouti à l'érection d'un État religieux, explicitement conçu comme un Etat strictement juif. 

Dès lors, le réveil de l'islam, sous toutes ses formes, sunnite, chiite, wahabite… constitue une donnée moderne qui a une certaine actualité, avec son aspect idéologique anti mode de vie occidentale, avec des différences politiques, mais avec une coloration d'ensemble qui les rapproche.

QUESTION : Qu'est-ce qui constitue la spécificité du FIS et pourquoi les médias français s'intéressent-ils si fortement à lui ?

N.B.: Le FIS peut être considéré comme une réaction à la politique française à l'égard de trois problèmes fondamentaux : 

- le monde arabe en général et la Palestine en particulier;
- le Maghreb du point de vue de la politique étrangère de la France;
- l'émigration arabe en général, maghrébine en particulier, algérienne pour l'essentiel.

Plus la  politique française dans ces trois domaines prend un aspect non conforme aux aspirations arabes, plus la réaction en Algérie prend la forme d'un retrait par rapport à tout ce qui représente et symbolise la France (langue, religion, médias, mode de vie…).

Deux éléments constituent un facteur conjoncturel important : les élections en France axées toujours sur un point central : l'immigration (avec un battage médiatique), l'opportunisme de la gauche et le racisme déclaré du Front national, mouvement anti-arabe en général et anti-algérien en particulier. Le FIS apparaît, vu dans ce contexte algéro-français, comme un élément qui exprime le repli des Algériens sur l'identité islamique, comme le Front national représente un repli sur l'identité française.

L'un des problèmes des Français réside dans le fait que l'Arabe, en particulier maghrébin, ne correspond pas dans la pratique à l'image qui en a été donnée pendant plus d'un siècle. La déception de se tromper se mêle au ressentiment envers celui qui pousse à la reconnaissance des erreurs accumulées à son encontre. Face à cet Arabe qui se révèle, contre toute attente, indomptable et loin d'être résigné, on redouble d'agressivité plutôt que d'accepter la remise en cause de l'ignorance séculaire engrangée contre lui et toujours prorogée en tant que source de fanatisme et d'agressivité, de manipulation de l'opinion. C'est à cela que sert l'ignorance.



Contrairement à une idée répandue, les Français n'aiment pas remettre en cause leur histoire et leurs institutions. Ils confirment ainsi qu'ils sont bien les enfants de la révolution de 1789, devenus ses conservateurs.Leur défaite en Algérie, pays où ils continuent à aligner les déboires et les déceptions, résultats d’une politique erronée, basée sur une perception francocentriste des choses, est là pour leur rappeler quelque part dans leur inconscient, qu'elle a été la victoire de la volonté et de la valeur des hommes contre la force brute d'une modernité qui ne s'arme de "valeurs" que pour détruire toutes celles qui s'opposent à sa progression aveugle et dévastatrice

QUESTION : Pourquoi la forme de repli en Algérie est-elle islamique ?


N.B.: La réponse se trouve en partie dans l'histoire, en partie dans l'actualité.

Dans l'histoire : c'est la colonisation française qui a créé le Français musulman et fait de l'islam l'identité de l'Algérien. A la différence de ce qui s'est passé en Tunisie et au Maroc, pays placés sous protectorat et où la nationalité était différentielle, en Algérie, parce que l'on a soustrait unilatéralement les juifs en en faisant des citoyens français à part entière, l'Algérien qui n'est pas juif devenait le Français musulman. Sa principale caractéristique par rapport au Français est l'islam.

Pendant des années, l'Algérie a vécu avec cette identité qui lui a été plaquée par la France. Et quand la lutte nationale s'est achevée, l'Algérien, pour marquer sa différence, a retrouvé l'identité musulmane, avec plus de force que le Tunisien ou le Marocain.

Même aujourd'hui encore, les Algériens les plus marqués par la laïcité, à travers la France, représentent un sujet d'étonnement de la part des Français; ce qui semble paradoxal.

Tout en identifiant l'Algérien à l'Islam, l'idéologie coloniale a, en Algérie plus qu'ailleurs, attaqué l'islam et a voulu le réduire au maximum par une politique d'assimilation. Ce qui a été à l'origine de la première riposte dirigée par les ulémas à travers le mouvement des medersas et de l'apprentissage de la langue arabe dans les écoles privées.

De plus, un attachement sentimental à l’islam, irrationnel et symbolique a toujours caractérisé l'Algérie qui, réellement, connaît mal la langue de sa religion et est dans un état de méconnaissance de l'islam traditionnel dont les forces ont été corrompues ou réduites par la colonisation. Les Algériens n'ont pas été en liaison avec les institutions traditionnelles, comme les Tunisiens avec la Zitouna, les Marocains avec la mosquée des Qarawiyins, les Egyptiens avec El-Azhar, les Iraniens avec Qom, etc… D'où leur peu de connaissance de l'islam que semble compenser beaucoup d'émotion et de ferveur. Alors qu'en Tunisie et dans les autres pays arabo-musulmans la colonisation n'a pas touché à la sécurité religieuse des gens, les Algériens, peu rassurés sur leur religion pendant la colonisation, sont restés avec un islam de premier degré, inquiet et idéalisé, menacé et lointain.

Dans l'actualité : dernièrement, la guerre du Golfe, et l'esprit de croisades qui s'est déchaîné en France dans certains milieux, a accentué encore plus en Algérie le sentiment anti-occidental et même anti-Français. Et c'est, paradoxalement encore, l'accentuation des échanges avec l'Algérie qui a amplifié ce phénomène. Au lieu d'ouvrir le peuple algérien à l'Occident, cette promiscuité "médiatique" n'a pas fait aimer l'Occident : les antennes paraboliques ont permis aux Algériens, placés dans la position du voyeurs, de recevoir en pleine figure une image de l'Arabe destinée à la consommation intérieure française, sommaire, caricaturale.

L'Européen se trouve ainsi placé devant un paradoxe : il croyait que l'Algérie, dès qu'elle aura rejeté le FLN, se rapprochera de la démocratie et des droits de l'homme, la voit sortir la forme la plus haïssable par la France : le fondamentalisme.

Cette relation à la fois intime et répulsive, quand elle n'est pas révulsive, que vivent les Algériens avec la France, un autre élément d'actualité non négligeable l’a réactivée : c'est l'arrivée de la gauche française au pouvoir qui a été une source de déceptions à travers le comportement des socialistes à l'égard des problèmes de l'immigration et du monde arabe en général. De ce fait, les dernières illusions qui ont alimenté le courant démocratique et progressiste en Algérie ont tari. À cela est venu s'ajouter la déception générale des masses maghrébines, et même d'une partie des intellectuels, à l'égard du communisme et de l'ex-URSS. La désagrégation des pays de l'Est a ouvert une voie plus grande pour l'islam dès lors que la force qu'on pensait représenter, dans l'Occident, l'allié des peuples du tiers-monde, ou bien a disparu, ou, pire encore, a été corrompue pour devenir l'alliée des forces conservatrices anti-arabes et anti-musulmanes.

Enfin, depuis quelques années, sur la question palestinienne, la position du PS  voulant maintenir dans les déclarations officielles la balance égale entre les Palestiniens et Israël, parce qu'elle n'a pas été réelle dans les moments décisifs où l'on a vu souvent les socialistes reculer chaque fois que s'exerçaient sur eux les pressions d' Israël ou des Etat-Unis, ont achevé de décevoir les Arabes qui ont vu une grande partie de la gauche se comporter comme une alliée totale dans les faits de l'Etat d'Israël et ne servir que des paroles aux Arabes.

Le comportement anti-arabe et anti-islamique des médias français en général qui se manifeste notamment à l'occasion des conflits du Proche-Orient ou des problèmes de l'immigration, accentue les réactions de rejet et de repli, sans parler des atteintes racistes, dont les victimes sont surtout algériennes, et qui achèvent de discréditer tous les discours officiels.

Parmi les retombées politiques en Algérie, il y a aussi le discrédit qui frappe le mouvement d'Aït Ahmed : Il appelle à la démocratie et au pluralisme, encouragé en cela par l'Occident, mais une ambiguïté pèse sur lui du fait que les élections ont confirmé que son implantation est presque exclusivement kabyle, et cela représente un réel danger de différenciation entre Arabes et kabyles que la colonisation a toujours tenté d'exploiter. Comme l'a dit un manifestant interrogé à la Bastille : « Nous sommes fiers d'être kabyles et que la Kabylie soit le centre de la démocratie ». Le risque de voir s'exaspérer les différences comporte aussi celui de rejeter une partie de la population vers le FIS qui s'affirme tout à la fois le porte-parole de l'islam et de l'arabité.

On a d'ailleurs souligné récemment en France, notamment par le biais du secrétaire d'Etat à la francophonie, que la revendication berbériste est liée au maintien du français contre les tenants d'une arabisation totale. Il en résulte une accentuation de la différenciation culturelle déjà soulignée, avec le risque que cela comporte non seulement d'isoler la Kabylie dès lors qu'elle se trouverait en état d'opposition culturelle et politique avec le reste de l'Algérie, mais aussi d'accentuer dans la majorité la revendication arabisante et anti-française.

Alger, la place où se mettent en scène les affrontements, est une ville où les populations arabe et kabyle sont mêlées. C'est pourquoi la manifestation d'Aït Ahmed entre les deux tours peut être perçue comme une volonté de mesurer un rapport de forces sur la place d'Alger. Or l'Algérie a une fragilité dans ce domaine que l'Occident est toujours tenté de jouer, comme en encourageant l'armée à intervenir.

L'Occident en général croit actuellement que l'ennemi a toujours été le FLN, attaqué non plus comme un mouvement de libération mais comme un parti unique au nom de l'idéologie des droits de l'homme et de la démocratie. Mais ceux qui s'opposent au FIS au nom de cette idéologie sont faibles, surtout après la guerre du Golfe et dans le contexte de la montée en France du Front national et ce que cela implique comme contre coups discriminatoires à l'encontre des Algériens dans ce pays. Ils se trouvent sans influence pour affronter le FIS.

Les Occidentaux ont cru que tous les peuples qui quittent le socialisme vont venir vers lui ; cela n'est pas aussi évident dans les pays musulmans et particulièrement en Algérie où le peuple est échaudé par les forces de la démocratie. Il a notamment connu la falsification de la démocratie par les élections truquées de la colonisation et il a vu les forces de droite comme de gauche liguées pour maintenir cette colonisation avec son contenu discriminatoire et attentatoire à son identité nationale. La désagrégation du FLN ne peut que profiter à un genre de libéralisation nationale avec l'islam, car la question culturelle revient avec plus de force que la question démocratique dans un pays où, plus que partout ailleurs, l'identité avait été mise en cause.

Dans ce contexte, le FIS développe une personnalité qui lui est propre :

 1/ Il a une réalité sociologique caractérisée par l'urbanisme sauvage qui n'a pas été seulement le fait d'éléments naturels, mais aussi celui de la guerre d'Algérie qui a poussé une partie de la population rurale à gagner rapidement les villes où elle a été gérée par les islamistes en raison des aspects intégrateurs de l'islam. Les islamistes ont associé à cette intégration psychologique des populations rurales des hauts plateaux, la technique plus traditionnelle des mouvements de libération : la solidarité qui se manifeste à travers des aides diverses. En période de crise c’est un bienfait (mouvements de bienfaisance et charité musulmane sont des moyens de solidarité valables pour pallier aux déficiences de la société moderne, surtout quand on associe devoir religieux et devoir social).
            
2/L'islam du FIS est un islam très pratique, simplifié, adopté par des couches sociales défavorisées. C'est un islam de campagne dans les villes.
Mais, pour beaucoup d'Algériens, l'islam est une redécouverte, un continent à explorer. Ils n'ont pas eu le temps d'avoir une culture, en passant sans interruption de la lutte nationale à la lutte économique. Le FIS profite largement du fait que l'acculturation de l'Algérie a été un phénomène de grande envergure. La colonisation a mis l'Algérie dans une situation presque d'analphabétisme culturel. C'est le seul pays du Maghreb qui a eu recours après son indépendance à des enseignants arabes du Proche-Orient qui n'ont de culture qu'islamique et qui n'avaient aucune prise sur le fait algérien.

QUESTION : Comment comprendre l’accueil favorable fait au coup de force militaire entre les deux tours ?

N.B.: La mauvaise façon de faire pour contrer les islamistes est celle qui combine divers moyens : l'alarmisme (éradication), la tentative de les opposer au berbérisme, l'idéologie occidentale ou l'armée. Ces moyens ne peuvent que conforter le mouvement islamiste et le radicaliser. L'expérience passée et plus de trente ans de règne du FLN ont conduit la société algérienne au FIS pour exprimer ses doléances, mais, en même temps le peuple algérien et ses composantes ont changé après l'expérience du parti unique et du manque de démocratie. La recherche de la démocratie est réelle et chargée d'intensité, mais elle s'effectue à travers des formes musulmanes : la quête de justice et de solidarité. Ce n'est pas en votant FIS que la société va oublier ces problèmes. D'autant que c'est un fait indéniable que les islamistes soulèvent de vrais problèmes : dépréciation de l'État, dégénérescence du FLN… Leur tentative d'une sorte de reprise en main du mouvement national rappelle que, malgré tout, le FLN est quelque part le père du FIS. Qu'on se rappelle sa politique d'arabisation rapide, la construction de mosquées, l'utilisation idéologique de l'islam lors de la phase de Boumediène, un homme qui a une culture essentiellement musulmane et qui a ouvert un large paysage à l'islam en Algérie (Grande mosquée de Constantine), comme il a inclus l'islam dans la Charte, et maintenu le statut personnel inchangé avec tout ce qu'il a de discriminatoire à l'égard de la femme…

De plus, le peuple algérien, davantage que le marocain ou le tunisien, a une expérience de prolétarisation : il a une composante ouvrière réelle moderne. En plus, les rapports avec l'Europe ne se limitent pas à l'élite, mais impliquent des populations qui ont pu expérimenter réellement la vie moderne et en avoir une idée dans la durée. Les tendances un peu simplificatrices, passéistes, au sein du FIS, ne peuvent pas aller loin. Les islamistes sont obligés de prendre en compte les acquis mentaux du peuple algérien et sa sociologie.

L'argumentation occidentale elle-même ne prend pas en compte ces réalités : l'appréciation est erronée et ses objectifs ne sont pas conformes aux attentes du peuple algérien et à ses problèmes.
On ne peut contrer le FIS avec ces arguments, ni avec le FLN qui a failli, ni avec les arguments du gouvernement tunisien et marocain qui ont failli eux aussi.

La gauche doit avoir une appréciation politique et lutter de façon politique contre les tenants du FIS en tenant compte des réalités historiques et en ayant une autonomie de réflexion qui suppose de n'être pas instrumentalisé par les idéologies occidentales.

Le mouvement islamiste en Algérie peut s'expliquer par plusieurs facteurs : la crise économique, les problèmes non résolus, l'idéologie défaillante du FLN et la corruption qui a atteint des niveaux insupportables, les relations tendues avec l'Occident… tout cela peut expliquer en un sens pourquoi un peuple comme le peuple algérien en arrive à chercher des solutions dans le mouvement islamiste.

QUESTION : Ce sont de fausses solutions ?

N.B.: Le problème prioritaire du FIS est celui de soustraire le pays de l'influence de l'Occident grâce à l'islam qui représente la manière la plus radicale de s'opposer à lui. Or, là-dedans, il y a une contradiction fondamentale : en apparence, l'attachement à l'identité islamique, le retour à la pratique islamique originelle, semble détacher les Algériens de l'Occident : on se soustrait au mode de vie, à la consommation, à l'imitation de l'Occident. Mais il ne s’agit que d’apparence. Elle a bien sûr une certaine valeur réelle parce qu’il est vrai qu'en se soustrayant à ce mode de vie on peut pratiquement penser avoir sa propre voie. Mais cette voie a des limites immédiates. Vu l'état de la société, de l'adoption de certains modes de vie, il est absolument impossible, pour aucun mouvement, de se soustraire de certaines réalités telles que la médecine, les sciences, l'enseignement, les moyens modernes de communication, etc.. On peut s'habiller comme on veut, mais on ne peut se passer de l'électricité, c'est-à-dire d'importer une technologie qui permet de faire marcher les choses… Au niveau de la structure d'un pays, cette rupture préconisée avec l'Occident n'est que satisfaction personnelle d'amour-propre, et correspond peut-être aussi, à un certain niveau populaire, où les besoins sont réduits par manque de capacité de les satisfaire.

Le mouvement islamiste se place en proposant un mode de vie soi-disant islamiste qui cautionne et rend acceptable la misère et les privations dans les milieux populaires et chez les laissés-pour-compte. Il y a une sorte de démagogie, de ce côté, chez les islamistes qui n'éclairent pas les gens sur les différenciations sociales, les luttes de classes, etc..., mais les pousse dans leurs manques qui deviennent presque une vertu : plus je suis pauvre, plus je m'écarte du pêché, plus je suis dans le bien.

Le type même de cette société est l'Arabie saoudite : on a des satisfactions individuelles d'amour-propre, notamment à la maison, mais la société est totalement aliénée par les formes les plus graves du capitalisme, qui importe tout, jusqu'à ses gadgets. C'est la contradiction fondamentale de l'islamisme. En prétendant rompre avec l'Occident, il ment. Il opère la rupture de façon uniquement verbale et au niveau des apparences.

Le mouvement islamiste ne se donne pas non plus les moyens de rompre avec l'Occident sur le terrain économique en accédant à une réelle autonomie et en se donnant les moyens d'une participation à la compétition économique. Aucun mouvement islamiste n'a un vrai programme allant dans ce sens. Par rapport à d'autres mouvements politiques arabes, c'est celui où il y a le plus d'arriération. L'argent le moins bien géré du monde arabe est celui des émirs saoudiens et autres. Ce sont des gens qui se font gruger un maximum par l'Occident capitaliste, parce qu'ils considèrent que la technique, la gestion moderne capitaliste, n'est pas la bonne ou, pire encore, ils n'ont pas de techniciens, ou ils font régresser les techniciens qui connaissent le monde occidental vers l'idéologie du refus de cette gestion. Ils ne prennent pas en charge cet élément fondamental de la dépendance qui est la gestion économique indépendante pour limiter les effets de cette dépendance et profiter des failles et des contradictions du système capitaliste.
Les problèmes réels ne sont pas pris en compte et ils ne peuvent pas sortir le pays de la crise économique.

Sur le plan de leur conception de l'organisation de la vie politique du pays, il y a aussi une contradiction : tout en cherchant à avoir les masses et à se revendiquer d'une certaine démocratie quand il s'agit de lutter contre les tenants du pouvoir, les islamistes n'ont pas de propositions positives pour créer des institutions, ni pour préconiser des moyens nouveaux. Leurs propositions sont réduites presque à des clichés : le mot ‘choura’ qu'on sort pour en faire une institution démocratique est un mot fourre-tout où l'on peut placer ce que l'on veut.

Pour l'Algérie, ils ne peuvent pas être différents totalement du niveau social et de la conscience atteinte par les masses : il faut qu'ils se conforment à la réalité, mais ils ne peuvent pas la dépasser. Donc ils ne présentent rien de plus que les autres partis sauf une seule chose qui est négative : n'ayant rien à proposer, ils rentrent dans les institutions existantes qui peuvent être améliorées par d'autres partis, mais ils y entrent pour ne pas les laisser évoluer. Quand ils rentrent dans une institution, c'est pour la bloquer. Puisqu'ils n'ont pas de projet, puisqu'ils ne savent pas gérer les institutions nécessaires à une société qui est en évolution, ils ne peuvent que rentrer dans ces institutions pour les figer sous prétexte d'avoir le peuple avec eux. Mais ils n'ont pas de buts et l'Etat islamique n'est pas un Etat qui a une façon d'évoluer avec la société: c'est une conception et, quand on l'atteint, on reste dedans. Il ne faut surtout pas changer.

Comment conserver l'Etat auquel ils parviendront sans aucun dynamisme politique ni économique ? Ils ne peuvent qu'entrer dans une société comme celle de l'Arabie saoudite : une société figée avec la même caste au pouvoir, les mêmes structures sociales…
Les mouvements islamistes profitent de la désagrégation de l'État, de la corruption, de toutes les tares économiques, sociales, etc,  pour préconiser des choses qui pétrifient la société. Leur solution est présentée comme psychologiquement bonne, rassurante au niveau de l'intérieur de chaque musulman : retour à soi, sentiment d'appartenir à un monde. Le reste, l'économie, c'est uniquement une gestion qui ne diffère guère de celle qui a cours : la seule différence est que le gestionnaire doit être musulman.

QUESTION : La résurgence du mouvement islamiste ne serait que le résultat d’une faillite de l’État national ?

N.B.: On ne peut combattre ces mouvements qu'en gardant à l'esprit le fait que ceux qui sont à la tête des États sont arrivés à la fin d'un parcours et qu'ils sont en train de dégénérer tout en luttant contre la solution islamiste qui n'en est pas une, mais qui est le symptôme de cette dégénérescence. Il faut donc combattre cette dégénérescence et refuser de croire qu'il n'y a pas d'autres alternatives qu'entre un pouvoir dégénéré et un pouvoir figé par les islamistes. Il faut les contrer en proposant autre chose. Or la question qui se pose maintenant est comment être à la fois contre le FLN et proposer du nouveau, et comment ne pas laisser les islamistes profiter de la chute et de la dégénérescence des autres. 

Dans le conflit qui a eu lieu entre Bourguiba et les tenants de l'utilisation de l'Islam, Bourguiba a choisi un verset qui exprime le choix des Musulmans plutôt que le choix abstrait de l'Islam : "Fa qoul a'malou, fasa yara allahou a'malakoum wal mou'minoun" : la question n'est pas de dire soyez dévots, mais agissez et  Dieu vous jugera sur vos actes.

Là où ils ont été battus, c'est quand Bourguiba leur a dit : ceux qui préconisent le retour à la religion, qui abandonnent les luttes et les Musulmans à leur triste sort, celui de ce bas-monde, et qui ne trouvent pas de solution ou ne s'intéressent pas aux solutions réelles, modernes, efficaces, pour sortir nos pays et nos peuples de la dépendance, de l'humiliation ; ceux là ne font rien de bon. Par contre ceux qui inventent, qui prennent et qui adoptent des solutions les plus modernes pour contrer l'ennemi, ceux-là libèrent les Musulmans réellement. Or, dans tous les états arabo-musulmans, les peuples ont suivi les couches sociales qui avaient réellement une conscience nationale, anti-impérialiste, parce que à chaque pas ils montraient l'efficacité de leur voie.

Mais, malheureusement, parce que les mouvements politiques modernistes ont dégénéré, sont usés ou ont abouti à des impasses, il y a, dans le mouvement islamiste actuel en Afrique du Nord, une forme de contre-révolution nationale, une sorte de revanche, la tentation d’un retour à un État antérieur aux luttes nationales.

En Algérie, c'est le rêve d’un retour à un état où la colonisation n'a pas eu lieu, c'est-à-dire à un État colonisable, celui de la décadence. Alors que les modernistes, comme Bourguiba, disaient qu'il faut partir de l'État tel que la colonisation l'a transformé, pour aller au delà et non pas pour retrouver le Bey, Abdelkader, les tribus, un État qui était, non une époque brillante, idéalisée, mais le prélude de la colonisation, non celui d'un islam pur, mais d'une société dissolue qui a perdu tout dynamisme, dont le tissu était déchiré et qui était placée sous le despotisme. Par une sorte d'ellipse, on trompe les gens en leur faisant miroiter que ce n'est pas ce retour qu'on préconise mais un retour vers l'État originel de Médine ou celui de la puissance islamique, on se demande par quel miracle!!

Tout ce que veulent les islamistes c'est effacer la colonisation comme si elle n'a jamais eu lieu, et avec elle, l'idéologie avec laquelle on a affronté les puissances coloniales.

En Tunisie, dans les années 40, en plus des ‘Hoffadh el-qor'an’ de chikh el Bawangi qui faisait apprendre le Coran dans les mosquées, de façon purement orale, comme on fait avec les aveugles, pour, à la fin de la journée de travail, empêcher les gens d'aller aux réunions du Destour, Bourguiba s’est heurté à une élite née dans la Zitouna. C’est elle qui proposait comme le digne représentant du pays ; ce ne sont pas les destouriens laïcs qui sortent des écoles franco-arabes. C'est le conflit qui a eu lieu entre Saout ettaleb et le Destour. Hoffadh el Qor'an et zeitouniens se retrouvent aujourd'hui comme composantes du mouvement islamiste.

C'est parce que la colonisation ne voulait pas encourager l'enseignement moderne et ne voulait pas accorder les crédits pour l'ouverture des écoles, qui était une demande essentielle, immédiate, elle poussait les gens vers la Zitouna. M. Pey, qui était un socialiste, est celui qui a encouragé le maximum la Zitouna en reconnaissant certains diplômes et en voulant restructurer la Zitouna pour que le mouvement moderniste, celui des sadiquiens, ne soit pas à la tête du mouvement national. Il a joué là-dessus et le mouvement de Saout ettaleb a été aussi un mouvement anti-nationaliste, tout en se drapant derrière l'enseignement de l'arabe et de l'idéologie islamiste.

En Algérie, les mêmes éléments existaient dans les années quarante, même sous d'autres formes. La différence vient du fait que la direction moderniste laïque a inclus les ulémas dans le mouvement.

En résumé, les islamistes apparaissent actuellement comme une sorte de continuité de lutte parce que les forces modernes ont atteint leurs limites et ont été figés dans des intérêts qui ne leur permettent plus de concevoir une contradiction très forte avec l'Occident, du fait qu'ils sont au pouvoir et qu'ils en profitent. Les islamistes apparaissent une fois résolu le problème de l'indépendance nationale, et pendant que ceux qui sont au pouvoir sont arrivés à des compromis avec l'Occident et que, du point de vue culturel, ils vivent avec les valeurs occidentales. Au niveau de la logique, cela semble réel, et c'est fondé sur certains points (la dégénérescence de certaines fractions du pouvoir), mais ce que disent les islamistes est faux : ils ont des modèles vides, des références historiques et religieuses tout aussi vides. La seule donnée est au niveau individuel.

QUESTION : N’y a-t-il pas, de la part des puissances occidentales, une politique d’instrumentalisation des islamistes ?

N.B.: Sans reculer trop dans le passé, l'Occident a toujours cherché effectivement à utiliser les islamistes ou les couches sociales se revendiquant de la religion. Cela s'est particulièrement accentué au moment de la montée du courant révolutionnaire marxiste ou socialisant qui s'est impliqué dans les mouvements nationalistes. L’Islam a été entrevu comme un moyen idéologique de contrer ces mouvements. Cet usage de l'islamisme s'appuyait aussi sur les couches anciennes, féodalo-tribales et haute bourgeoisie, pour contrer les mouvements modernistes qui ont affronté réellement l’Occident, dans la phase de lutte de libération nationale. Plus fortement en tout cas que les traditionalistes.

L'Occident avait une revanche a prendre sur ces mouvements qui l'ont quand même obligé à reculer et à concéder. De même, les islamistes et certaines couches sociales avaient aussi une revanche à prendre. Donc ils se trouvent sur le même terrain : chaque échec d'un mouvement national, tel que le FLN, trouve deux adversaires anciens tout prêt à profiter du vide laissé. De l'extérieur, c'est la colonisation ou l'impérialisme, et de l'intérieur la revanche des traditionalistes.

Le mouvement islamiste, comme tous les mouvements globalisants, a une base populiste, populaire et une base de haut. Cela ne concerne pas seulement les couches élevées du pays, mais aussi certaines potentialités de ces couches, mêmes petites-bourgeoises liées à des circuits traditionnels (le bazar en Iran, soubassement sociologique et idéologique de l'islamisme qui n'est pas négligeable).

Deuxième élément très important : Il y a des liaisons internationales, surtout quand il s'agit de l'Arabie saoudite et ses couches conservatrices fortes qui ont les moyens de leur conservatisme. Quand il s'agit du pétrole, l'Etat peut devenir aussi un élément moderne important entre les mains des couches anciennes pour gérer le pétrole en relation avec les puissances hostiles au nationalisme arabe et qui revendiquent une autre gestion du pétrole au profit du développement national.

Jamais le mouvement islamiste ne peut être compris sans ces deux composantes populaire et haute, avec l'avantage de traverser toutes les couches sociales : il passe du plus pauvre jusqu'au plus riche, comme le mouvement national. C'est ce que n'ont pas trouvé aujourd'hui les progressistes : un mouvement qui peut toucher toutes les classes sociales.

Les nationalistes  modernistes qui ont dirigé les mouvements nationaux ont trouvé des solutions quand il s'agissait de lutter contre l'extérieur et en partie des solutions pour relever un peu le niveau économique et social en le détachant de l'exploitation directe de la colonisation. Mais ils se sont heurtés à deux problèmes majeurs :

1/ l'économie qu'ils ont préconisé eux mêmes, qu'elle soit socialiste, semi socialiste ou totalement capitaliste, face aux entreprises de pénétrations économique du marché mondial n'a pas été à la hauteur. Ils n'ont pas  trouvé de riposte correcte à ces éléments vu le rapport de force dans le monde. Ils ont échoué et ils ont un point faible qui réside dans leur vulnérabilité à l'argent et au mode de vie occidental. L'Occident est corrupteur autant que le pouvoir.

2/ La question du pouvoir n'a jamais été dépassée. Ses tenants n'ont pas su trouver une solution ou un mode de gouvernement sans accaparement, sans monopole ou appropriation du pouvoir par une caste ou un homme, qui permette de faire jouer une légitimité, non pas éternelle, mais toujours renouvelée, pour rendre possible la relève des élites en fonction des changements. Ils placent leur pays devant ou le retour en arrière ou le vide devant. Quand ils échouent, le changement ne devient, comme en Union soviétique où les dirigeants croyaient avoir le pouvoir pour l'éternité, qu'un retour en arrière. Donc, chez nous, aux islamistes.

Tant qu'on n'a pas trouvé une façon de gérer la vie politique avec des institutions crédibles, tant qu'on n'a pas trouvé des phases intermédiaires qui permettent de trouver la fluidité de la vie politique, de l'ouvrir aux nouvelles générations et aux problèmes nouveaux, on fuit dans la technicité qui n'est pas une solution tant que les problèmes politiques demeurent. Ou bien dans le recours à l'armée qui ne pourra que se couper de la société civile.

On ne peut contrer les islamistes qu'en jouant le changement : exploiter les divisons des islamistes, renouer avec la société musulmane en n’oubliant pas que, dans nos pays, les citoyens, tout en étant des citoyens sont aussi des musulmans. Les modernistes doivent tenir compte de cette dimension et du fait qu'il y a une confrontation spécifique entre l'Occident et nous; où l'Occident tout en restant laïque est demeuré  hostile à l'islam. C'est un problème qui ne doit pas être laissé aux charlatans.

Tant qu'on n’aura pas pu, et pas voulu, adopter des solutions courageuses pour combattre ce mouvement sur les terrains où il se  manifeste réellement. Tant qu’on aura pas adopté vis-à-vis de lui, les moyens corrects qu'on adopte à l'égard de tout autre mouvement politique. Tant qu’on n’aura pas pu lui donner en même temps les moyens de se dévoiler par la pratique et qu’il restera un opposant perpétuellement victime, on ne peut rien faire de sérieux.  D'autant que c'est un combat à longue échéance. Le mouvement islamiste est un mouvement de longue échéance, comme un cours d'eau, il disparaît sous terre puis à un certain moment donné il resurgit à la surface.  Il faut donner aussi aux autres mouvements la possibilité de le combattre. L'État seul n’est pas le moyen, il y a d'autres forces dans la société civile qui doivent avoir les moyens de contrer ce mouvement. Il doit y avoir un jeu politique, avec les risques inhérents, mais il ne faut jamais prendre un islamiste pour définitivement perdu. C'est un Algérien ou c'est un Tunisien qui, dans une situation donnée de blocage intellectuel, de mécontentement et de désespérance, de dépit et de défi, de régression et de résignation aussi … a adopté l'islamisme, mais si la société bouge, si les perspectives s'ouvrent, il basculera et deviendra un militant fervent, actif pour la modernité. D'autant que les différences sociales ne sont pas grandes, en Algérie surtout où, excepté les groupes qui visent directement le pouvoir, la même famille peut abriter l'islamiste, le FLN et le démocrate.

Les islamistes ne sont pas en train de chercher une interprétation nouvelle de l'Islam. Ca n'intéresse personne. Ils ne sont pas comme les théologiens de la Nahdha qui ont voulu réellement découvrir la possibilité théologique qui démontre la compatibilité entre l'islam et la modernité. Les islamistes prônent les choses dans le vague et s'intéressent à l'islam pour prendre le pouvoir au nom de l'islam; il n'y a pas de théologiens dans le sens réel qui cherchent une solution réelle, nouvelle, dans l'islam.
Les gens qui ont réellement la foi ne sont pas en train de faire cette recherche et à plus forte raison ceux qui ne croient pas.

Il n'empêche, dans la pratique qui, le plus souvent domine, nous allons vers une société laïque où l'islam ne va pas jouer le rôle que certains lui accordent.
La réalité n'est pas le retour vers un islam quel qu'il soit. Avec une donnée : contrairement à ce qui s'est passé en Arabie saoudite, ce qui s'est passé en Iran et ce qui se passe en Algérie, malgré les différences entre ces deux sociétés, toutes deux ont été traversées par des courants modernistes très forts. Non seulement  le libéralisme, mais aussi le marxisme et je suis persuadé que les courants islamistes, dans leur langage et dans leur comportement pour acquérir les masses, ont adopté au cours de plusieurs années des références modernes (syndicats, revendications, égalité, démocratie, droits de l’homme, liberté d'expression…). La hiérarchie incluse dans les sociétés  anciennes et dans l'islam ne peut être acquise à nouveau qu'a travers au moins une logomachie marxiste ou libérale. Le mouvement islamiste en est pénétré, quel que soit son refus de le reconnaître : organisation politique, l'État, l'indépendance, l'impérialisme... A l'inverse, les mouvements modernistes sont en train d’être pénétrés par l'islamisme, à travers le spirituel.

LE PROBLÈME DU POUVOIR

Depuis les indépendances nationales, il n'y a jamais eu dans aucun pays arabe un changement de pouvoir par les urnes. C'est une règle qui peut être étendue au tiers-monde, mais elle vaut essentiellement pour le monde arabe. L'Amérique latine a son originalité, elle peut passer des dictatures les plus dures à l'organisation d'élections qui peuvent aboutir à des résultats positifs qui s'inscrivent dans la durée. En Asie, l'Inde et même le Pakistan, par tradition anglosaxonne, ont démontré, surtout en Inde, que les urnes sont une voie de possibilité d'alternative du pouvoir; au Pakistan, le relais entre les dictatures et les élections a toujours existé, mais dans les pays arabes, à part des périodes limitées en Syrie où il y a eu quelques élections qui ont donné telle ou telle forme de pouvoir, elles n'ont jamais été une base de prise sérieuse du pouvoir. Maintenant l'Algérie vient de confirmer, entre autre, que le passage par les urnes pour changer un régime ou un pouvoir, n'est pas possible. Pourquoi?

- Les Etats nations du monde arabe sont pour la plupart, —à part les monarchies qui ont des formes de pouvoir autres, ou le pouvoir exécutif est inamovible—, des républiques issues, ou de révolutions nationales ou de coups d'État. Donc leur seule légitimité, ils la tiennent de la force qui prime le droit. Leur légalité n'est pas fondée sur des élections et ils ne conçoivent pas que des élections puissent changer cet état des choses. Comme dans les pays socialistes qui sont aussi issus de révolutions, les élections sont surtout et uniquement utilisées pour confirmer la prise du pouvoir, pas pour le mettre en cause : s'ils confirment, on les accepte, s'ils mettent en question, on les renie. C'est ce qui vient de se passer en Algérie. Par ce qu'ils n'ont pas pu manipuler les élections pour qu'elles les confirment dans leur poste, les gens du pouvoir ont interrompu le processus électoral. C’est une donnée réelle.
            
- Il y a une deuxième donnée : la différence  est très marquée entre la société civile et l'État. Les États dans les pays du monde arabe forment une structure et une organisation excessivement fortes par rapport aux sociétés qui n'ont pas développé les moyens sociaux, (accès à un niveau élevé des citoyens du point de vue intellectuel, moral, économique…), et qui restent très faibles, (pauvreté, misère, exclusion, analphabétisme, bas niveau politique, associations modernes très limitées…). Face à cette société, l'État moderne, qui a adopté des institutions modernes (armée, police, État, justice, fiscalité, informatique…), et des moyens économiques excessivement forts, qui dispose de capacités de contrôle quasiment illimitées, devient un véritable monstre par rapport à la société. Dès qu'il se met en place et commence à fonctionner, il est difficile de le contrer. Le mot totalitaire est trop faible pour souligner cette énorme disproportion entre la forme de l'État moderne et la société qui n'a pas été modernisée et qui est pratiquement dépourvue de moyens modernes d'action. C'est cela  dans l'ensemble qui est à l'origine de l'impossibilité pour la société de peser sur l'État.

Les moyens d'opposition anciens de la société traditionnelle — les intermédiaires entre l'État et les citoyens — ont disparus sans être remplacés : organisations tribales, corporations, notables, ulémas, marabouts, etc… permettaient d'atténuer le choc entre un pouvoir étatique concentré, centralisé et la société. C'est pourquoi la concentration du pouvoir est rapide dans nos pays; dès que le parti a accompli sa tâche révolutionnaire, il est vite accaparé par un groupe restreint, un clan, une famille, une caste et finit toujours entre les mains d'un seul homme disposant de moyens énormes face à une société totalement dépourvue de moyens de défense, de résistance ou de riposte.
  
Est-ce la raison pour laquelle  les islamistes algériens n'ont pas concrétisé leur victoire?

Oui. Parce que tous les partis qui pensent ou croient que par l'intermédiaire d'élections ou parce qu'ils vont avoir une force dans la société civile peuvent parvenir au pouvoir, ne le peuvent pas. C'est une voie non passante, parce que la société face au pouvoir d’État n'a pas de moyens. Le problème se pose dès lors dans les mouvements islamistes. Il les divise entre ceux qui choisissent la voie violente, révolutionnaire, qui ne sont pas tous des radicaux, mais disent qu'ils n'y a pas d'autre voie que celle-là. Ils passent à la violence parce qu'ils savent qu'il y a une impasse par la voie démocratique. Et les autres qui par la force que leur offre leur enracinement populaire croient qu'il est possible, si on acquiert une légitimité populaire, de parvenir à imposer leur pouvoir en profitant des mécontentements et des contradictions de l'État. Mais ils se heurtent à l'épuisement : le pouvoir les laisse mijoter comme cela s'est passé avec les Frères musulmans en Égypte. Ceux qui choisissent la voie uniquement démocratique finissent par se trouver dans une contradiction : ils ont des succès réels grâce au soutien de la population, mais ils ont des échecs au niveau de la concrétisation de leurs objectifs. Vont-ils résoudre le problème ?

Aujourd'hui on le voit bien : ceux qui ont échoué dans le FIS sont ceux qui ont choisi la voie démocratique.
On le constate aujourd'hui en Tunisie, il y a une crise importante de l'État. Certains islamistes ont voulu conjuguer la pénétration non seulement de la société civile, mais aussi celle de l'État, par  l'intermédiaire de la fonction publique, de la police et de l'armée. Ce sont ceux qui ont tiré les leçons de ce qui se passe en Orient : les révolutionnaires moyen-orientaux ont compris depuis longtemps que les révolutions soi-disant populaires, les partis comme le baath et même les mouvements des Officiers libres en Égypte et au Soudan, n'ont pu prendre le pouvoir que par la conjugaison d'une influence populaire et d'une pénétration de l'armée ou de la police ou de l'État, c'est-à-dire en haut et en bas. C'est ce que le parti baath a accompli de la façon la plus évidente : il a vu que ce n'est pas en réunissant des millions de gens dans la rue qu'il peut prendre le pouvoir s'il n'investit pas l'armée, la police, les institutions. Or, il se révèle qu'en Tunisie les tentatives d'investissement des corps de l'État ont existé, avec le corollaire de la base populaire. En Algérie, pour le moment, c'est ce qui semble manquer parce qu'ils n'ont pas encore fait fonctionner leur pénétration dans les organes de l'État et il semble qu'ils ont été écartés de l'armée

En Tunisie, un démocrate comme Mestiri qui a toujours cru arriver au pouvoir en gagnant l'opinion et qui avait failli réussir lors de la crise de 1970, n'a jamais réussi parce que Bourguiba s'est montré jaloux de ses prérogatives de chef de l'État. Et Ben Ali, un homme qui n'a jamais pensé au pouvoir mais qui s'est trouvé à un moment donné, presque par hasard, dans l'institution répressive de l'État, l'armée puis la police, a réussi. De sorte que c'est l'homme de la répression qui a été investi avec le titre de démocrate et Mestiri qui a lutté pendant des années pour la démocratie avec un impact certain dans le peuple, se trouve aujourd'hui hors circuit !

- Quelle solution alors ?

Les systèmes politiques fondés sur l'islam sont mauvais. En revanche, le système politique bourgeois, basé sur le pluralisme et l'alternance, et qui est en partie le fruit de la réflexion des philosophes du siècle des Lumières sur les mérites et les défauts du système, alors dominant, de l'empire ottoman, est le seul qui ménage des sorties pacifiques des crises, et des sorties honorables pour les vaincus de la politique. Il est le seul qui favorise le changement, alors que ce n'est même pas le cas avec la démocratie américaine ou anglaise basée sur l'aliénation collective et qui se considère comme une fin en soi, à l'image de tous les absolutismes.

Quelques observations :
Depuis 1992, la situation n’a pas beaucoup changé.
La seule nouveauté réside dans l’apparition du phénomène du Hezbollah libanais dont les aspects nouveaux confirment les analyses de Noureddine Bouarrouj :
1-     C’est un mouvement qui semble avoir tiré les enseignements liés à la faillite des mouvements qui comptent seulement sur la popularité pour espérer résoudre des situations bloquées. Il s’est doté des moyens réels pour assurer sa résistance sans dépendre de l’État, et sans négliger l’importance des urnes et des rapports de force électoraux dans le seul pays arabe où il y a un jeu démocratique réel, même s’il se greffe sur le confessionnalisme et le clientélisme.
2-     Il repose sur une base confessionnelle, qui est aussi une base de classe, celle de ceux qui étaient autrefois placés au bas de l’échelle sociale. Il a contribué à relever les chiîtes et à les insérer fortement dans le jeu démocratique libanais. Il ne se pose pas en force confessionnelle, mais de libération nationale par rapport à Israël et de dénonciation des régimes arabes objectivement alliés d’Israël, comme le montre actuellement blocus de Gaza.
3-     En Palestine, nous pouvons constater la justesse de l’analyse de Noureddine : l’affaiblissement du mouvement national palestinien entraîne automatiquement une réappropriation du combat pour sa cause par la société palestinienne dont les valeurs sont nécessairement liées à l’Islam. Il n’y a pas de voie médiane. Celle de la démocratie et des droits de l’homme, n’est pas une voie passante. Israël, les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas voulu la reconnaître en admettant la victoire électorale du mouvement Hamas. Comme les généraux algériens face à la victoire du FIS, les Occidentaux ont choisi le coup de force. Le blocus de Gaza, la punition collective du peuple palestinien, rappelle d’autres blocus, comme celui de l’Iran pour faire tomber le régime démocratiquement élu de Mossadegh.
4-     L’émergence inattendue du mouvement Hezbollah et sa résistance militaire victorieuse face à Israël est la vraie nouveauté dans la région. Né de la conjonction entre la révolution iranienne, relativement en échec chez elle, et du nationalisme arabe en Syrie, condamné à l’impuissance, le Hezbollah bouleverse tous les plans dans la région. Ce mouvement montre une possible porte de sortie du blocage qui paralyse toute la région. C’est la préoccupation véritable qui se cache derrière la mobilisation occidentale et celle de certains régimes arabes contre l’Iran et la Syrie.