7 mars 2011

ISLAM ET RÉVOLUTION

Indépendamment du débat politique sur la place de l’islam en Tunisie, et compte non tenu des controverses que les Européens développent de leurs propres points de vue, l’islam a été une révolution interne à la société où il a vu le jour. Il a littéralement révolutionné l’être arabe et orienté son activité dans un but également révolutionnaire: celui de changer le monde. C’est d’ailleurs cet aspect qui a frappé Napoléon, comme l’illustre, entre autres,cet extrait de sa Correspondance, au chapitre « Observations sur la tragédie de Mahomet », il écrit : «Il a détruit les faux dieux, renversé le temple des idoles dans la moitié du monde, propagé plus que qui que ce soit la connaissance d’un seul Dieu dans l’univers… Mahomet fut un grand homme, intrépide soldat…. Grand capitaine, éloquent, homme d’État, il régénéra sa patrie et créa au milieu des déserts de l’Arabie un nouveau peuple et une nouvelle puissance».

On ne peut pas, aujourd’hui encore, considérer l’islam en dehors de ses données objectives, c’est-à-dire des peuples qui le représentent, arabes surtout. Leur comportement n’a pas besoin de se réclamer de l’islam pour être musulman. L’absence de slogans ou de bannières (sauf exceptions minimes) remarquée au cours des révoltes actuelles, ne signifie pas que l’islam n’y joue pas un rôle. Le facteur révolte est toujours sous-jacent dans l’islam arabe. Et c’est pour empêcher les révoltes que de terribles dictatures ont été armées jusqu’aux dents, après que les puissances coloniales ont été repoussées par des soulèvements musulmans. C'est aussi pour empêcher les révoltes que les pouvoirs locaux s'attachent le service d'ulémas qui leur sont dévoués, quand ils ne se proclament pas "islamiques".

C’est ainsi qu’une religion, considérée comme «fataliste», prônant la «soumission» contient en elle-même de quoi changer la condition des peuples dont elle est le référent, quand il le faut, et de façon parfois radicale.

Les deux textes de Noureddine Bouarrouj qui suivent portent sur cet aspect révolutionnaire. L’Islam, une Révolution arabe, décrit les conditions de l’avènement de l’islam comme affirmation d’une nouvelle nation, en opposition— par leur dépassement—, avec le christianisme et le judaïsme. Le second, Une Révolution sociale, analyse le rôle joué par la prééminence de l’argent, une fois devenu un facteur social déstructurant, et trouve des échos immédiats dans l'actualité arabe.




I — Une Révolution arabe

L'islam est une révolution politique des peuples arabes, en leur sein; une proposition d'unification, d'un modèle pour les sortir des divisions. C'est une sorte d'apport au nationalisme arabe. C'est un fait. D'ailleurs, personne ne peut dissocier l'Islam en Arabie saoudite de l'arabisme.

Mohammad est arabe et il le dit ; il est de Qoreish et il l'affirme ; le Coran est arabe et Dieu a sanctifié cette langue en la choisissant. Et même la remontée vers Ismaïl opère un enracinement lié au devenir d'un peuple.

Avant d'être une réflexion religieuse, l'Islam est essentiellement le moyen de donner aux Arabes une unité pour devenir autre chose qu'une dispersion de tribus disséminées dans différents empires. C'est une destinée liée à la destinée des peuples arabes.

C'est une révolution intérieure à la fois religieuse et culturelle. Une révolution au sein de la religion : les Arabes et Qoreish et la Mecque sont le centre d'une religion ; leur base est religieuse.
Qoreish n'a de prééminence que religieuse, la Mecque est un centre à cause de la Qaaba qui est un Temple.

Cela rappelle, bien que ce soit différent, le Christ qui, tout en étant juif fait une révolution dans le judaïsme. Il est arrivé, il a trouvé la loi judaïque, les prêtres judaïques et c'est dans leur propre sein qu'il fait la révolution. Il leur dit : vous ne comprenez rien, Il y autre chose qui dépasse le cultuel auquel vous êtes attachés.

Mohammad a fait exactement pareil. La seule différence, et c'est là la force de l'islam actuel, c'est que cette révolution s'attaque à trois données en même temps qui sont liées de façon très complexe.

IL s'attaque au polythéisme, c'est-à-dire à l'idolâtrie, c'est une donnée première, tout en disant que cette idolâtrie, il faut la dissocier comme une déviation de la religion réelle qui existait, qui est celle d'Abraham et celle des hanafites.

L'Islam n'est pas une donnée créée par Mohammad, mais le retour à l'unification de Dieu, les autres étant des déviations. C'est donc un retour aux sources pour purifier la religion. C'est le même geste du Christ quand il rentre dans le Temple et chasse les marchands : le Temple, il faut le purifier. La Mecque de même.

Il effectue un retour à une religion pure en la débarrassant des scories que le temps et l'ignorance ont accumulées : ça c'est interne.

Chez les Arabes, l'affiliation est lointaine avec Abraham et il n'a pas beaucoup d'intermédiaires. Il y a deux ou trois prophètes arabes qu'il cite qui ne sont pas très connus, comme Essalah… Ce retour vers un ancêtre très lointain est une donnée interne arabe. Mais il va se heurter aux religions monothéistes préexistantes. C'est la deuxième donnée.

Pour les Chrétiens, le problème ne se présente pas de la même façon qu’avec les Juifs. Ce sont des Arabes, et la discussion tourne avec eux au niveau religieux. Mohammad, dans la religion chrétienne, est contre la notion de trinité qui a fait de Jésus le fils de Dieu, mais il reprend les dogmes premiers (pas de dissociation, Dieu est unique). Il s'agit d'Arabes gagnés par le monothéisme, mais d'un monothéisme qui a dévié. Mohammad se pose comme le continuateur de ceux dont le message a été mal compris.

Le heurt le plus fort va être avec les juifs. Ils sont arabisés linguistiquement, mais ils ont une langue sacrée, un livre, la Torah, qu'ils considèrent comme lié à leur peuple. Les juifs se considéraient déjà, tout en étant dans la société arabe, comme non seulement ayant une religion, mais formant un peuple, qawmou israïl : ils ne se considèrent pas comme Arabes. C'est là où la religion de Mohammad a un aspect universel. Tout en étant une révolution au sein des Arabes pour les faire accéder au monothéisme et les faire accéder à ses sources premières, elle devient aussi celle qui doit ramener tous les autres peuples à ces sources en leur faisant transcender l'erreur des Chrétiens et l'étroitesse ethnique des Juifs. D'où cette idée que c'est une continuité à toutes les autres religions. Ce qui est un élément excessivement fort qui dépasse le cadre arabe : le retour à Abraham qui n'était ni juif, ni chrétien, mais qui était musulman, croyant en Dieu et dont personne ne peut mettre en doute la foi, avant même Moïse et avant Jésus.

-Les Juifs aussi s'en réclament.

-Bien sûr, mais à partir de Moïse. Chez les juifs, Abraham est un ancêtre, mais celui qui leur a apporté la Torah, le fondateur du judaïsme, c'est Moïse, ce n'est pas Abraham. Abraham est pour tous, Arabes et juifs; son peuple est sémite dans l'ensemble, c'est un aïeul. Son fils Jacob (l'autre étant Ismaïl) va être le fondateur des tribus d'Israël, banu Israïl, dont la religion, le judaïsme, va être codifiée après par Moïse.

L'un des rôles de la religion musulmane est de révolutionner les Arabes en leur inculquant la prise de conscience de leur unification nécessaire. En réalisant cela, en les faisant rentrer dans leur histoire, il a fait une révolution dans leur religion. Il a réussi avec les Arabes et avec beaucoup d'autres peuples, mais les autres, les Chrétiens et les Juifs sont restés à l'écart et la révolution arabe s'est taillée une place à part à côté des autres dans un heurt de reconnaissance et de non reconnaissance. Pour les juifs, globalement, c'est la non reconnaissance : ils ne peuvent reconnaître qu'un prophète d'ascendance juive, c'est une question de nationalisme.

Pour les chrétiens, qui ne font pas intervenir l'élément ethnique, ils continuent à penser que leur religion est la fin de l’Histoire et que Mohammad n'a pas compris le christianisme dont il a fait une interprétation fausse. C'est presque un chrétien dévoyé.

C'est une révolution qui n'a pas réussi à submerger le christianisme et le judaïsme. Mais, vu qu'elle est retournée à Abraham et à la lutte contre le polythéisme et l'îdolatrie, elle semble avoir une attitude plus première. Elle revient à des choses non élaborées. Pour les Chrétiens, il leur semble que leur religion, dans sa complexité, est une religion plus élaborée que l'Islam. Mais Mohammad dit que ce sont les complications qui ont été introduites qui ont faussé la religion.
Cela dit, les peuples les plus avancés du point de vue civilisation pourront inclure plus facilement un christianisme compliqué, surtout les Grecs, puis les Romains, avec une donnée sociologique interne, liée à l'esclavagisme dans ces sociétés où le judaïsme et christianisme offrent un soulagement purement moral.

La religion musulmane, avec le retour au monothéisme dans son origine, va s'étendre chez deux sortes de peuples : les peuples qui en sont encore au polythéisme, des sociétés encore en émergence, et aux peuples qui n'ont pas atteint le monothéisme par la voie juive ni chrétienne : les «majous»,  Perses,  Turcs,  Hindous,  Chinois...

L'Islam n'est donc pas une révolution arabe seulement. En tant que religion, elle ne gagne pas la partie, mais elle s'impose aux Juifs et aux Chrétiens.

Jusqu'à présent,  les Chrétiens et les Juifs n'ont pas accepté ce nouveau venu. Les Juifs parce qu'il n'est pas dans leur lignée et les Chrétiens parce qu'ils considèrent qu'ils ont achevé l'Histoire, puisque Dieu est venu et qu'il est mort, on ne peut plus faire d'autres religions. Ils se sont mis comme les marxistes dans une fin de l'histoire. C'est pour cela que l'Islam, pour eux semble toujours un défi. Comment, après la fin de l'Histoire, il y a eu une autre religion ?

Le troisième facteur sur lequel a joué Mohammad et qui est très important, mais on verra qu'il ne se terminera pas, c'est que Mohammad, aussi, comme les autres, a fermé l'Histoire, —il est le Sceau des Prophètes— mais dans une ouverture aux autres peuples qui n'ont pas atteint le monothéisme et qui seront candidats à l'Islam. Dans les trois religions Dieu parle aux hommes par l'intermédiaire des hommes, là où les musulmans vont se découvrir beaucoup de problèmes, c'est qu'il y a d'autres façons de contacts avec Dieu.

Dans le christianisme, l'Histoire s'est arrêtée après que Dieu ait parlé aux hommes, mais l'Église représente le Saint-Esprit et la continuité du contact avec Dieu jusqu'à l'éternité. Chez les musulmans, qui ont chassé cette perspective, et pour lesquels le contact avec le divin s'est achevé avec Mohammad, on doit tout trouver dans le Coran.

Mais le contact social des hommes avec Dieu comment va-t-il être ?
Je pense que la seule voie qui a été légalisée, tout en ne l'étant pas réellement, c'est la voie des saints. Chez les chiites, c'est net, ce sont les awliyas. Ils ont choisi la continuation de la prophétie par l'imamat. Chez les sunnites, à côté de cette solution ambigüe, avec la noubouwa qui continue, on a inclus l'idée qu'avec les saints il y a une chaîne continue et c'est là où le soufisme va devenir une branche de continuité du contact avec le divin,  à la fois individuel et social, par l'intermédiaire des saints.

Dans la complexité de ces éléments, l'Islam a quelque chose qui va faire sa force. C'est pour cela que ceux qui ont voulu expliquer l'expansion rapide de l'islam se sont heurtés à plusieurs hypothèses  : religion très simple, liée à des peuples sans civilisation, originels… Cette façon de dire que dans l'islam il y a la force de l'originel et d'un peuple neuf, ne voit pas que, tout en n'ayant pas pu emporter la victoire totale contre les deux autres religions, l'Islam  s'est quand même taillé un empire dans les régions où le christianisme est établi —Byzance et le pourtour méditerranéen—, parce que l'islam aussi a critiqué et  a vu  dans sa complexité dogmatique  l'origine de l'affaiblissement du christianisme.

Ce thème  reste d’actualité avec l'affirmation du monde musulman comme celui qui mène la bataille du Tiers-monde depuis la Seconde guerre mondiale.



II — Une Révolution sociale

Mohammad, ce n’est pas seulement le monothéisme. Ce n'est pas la promotion d'une nation arabe. C'est aussi et surtout la réponse à la crise d'une société où certaines valeurs primordiales étaient en train d'être piétinées par l'apparition des fortunes et des inégalités sociales.

Une bonne partie du Coran concerne trois personnes, trois statuts : le statut de tout ce qui est faible dans la société, al yatama, dont les parents prennent leurs fortunes, le Coran en est rempli. L'apparition de l'argent non plus comme un moyen d'échange mais de thésaurisation. Le passage de tout ce qui est communautaire entre les mains de quelques propriétaires privés, des chefs aristocratiques. Alors Mohammad a voulu moraliser la société au nom même de la morale de la société primordiale où il fallait respecter les gens.

En même temps que la révolution religieuse contre l'idolâtrie, contre le monothéisme juif et contre le faux monothéisme chrétien, il faisait une révolution sociale intérieure car des gens transgressaient la morale, les échanges des commerçants devenaient prééminents au détriment de la société et l'aristocratie cessait d'être au service de la société traditionnelle, abandonnait ses devoirs et ses prérogatives de direction, pour se préoccuper d'accaparer les biens des autres, et d'écraser les petits, les faibles.

Deuxième statut : les femmes n'avaient pas le droit d'hériter, et étaient sous tutelle. C'est Mohammad qui a introduit ce droit, parce qu'il sentait que la société était en crise et que des gens étaient écrasés. Il a été le porte-parole de toute une fraction de la société qui commençait à être écrasée par l'argent. C'est la révolution morale interne qui faisait de Mohammad une sorte de réformateur, et même de révolutionnaire, avec un retour vers une morale première.

Voila pourquoi en plus de son rôle religieux, il a eu un rôle de réformateur social dans une crise sociale. C'est un élément important de l'islam, mais auquel on n'accorde pas suffisamment d'attention. Il a associé le prêche religieux avec la nécessité de réformes sociales contre certains abus provoqués par un progrès, car l'argent est un progrès, mais qui écrasait les gens. Donc il tentait d'adoucir, par des adaptations, la mutation sociale qui était en train de s'effectuer, en préconisant des législations. 

Le troisième statut : al abd (l'esclave), qu'il ne fallait plus traiter comme avant. La hiérarchie d'avant était aggravée par la hiérarchie de l'argent en plus de la hiérarchie de naissance. La religion intervient pour cette réforme sociale en disant qu'il va y avoir un jour du Jugement. La révolution religieuse a commencé par un prêche où l'on faisait peur au transgresseur, à l'infidèle, mais s'est terminée par une révolution effective. Les pauvres se sont réunis en parti, ils ont fait une armée pour combattre les riches et changer l'ordre des choses. Et de révolution dans l'esprit, au niveau religieux, celui de la représentation, elle a débouché sur la nécessité de vaincre sur terre pour changer la société. 

Mohammad n'est pas venu, comme les autres Prophètes, annoncer la punition divine des pêcheurs. C'est lui, avec les hommes qui sont devenus ses disciples, qui a réglé le problème, sur terre. C'est un élément important de la forme de révolution de cette religion, et c'est pour cela qu'on ne l'aime pas. On dit que l'islam est une religion qui n'est pas spirituelle, qui est active, où l'on est dans la laïcité la plus pure, où le musulman n'est pas resté prêchant la bonne parole, il s'est lancé dans le qital (qutiba alaykoum al qitâl …) 

Combattre pour transformer la réforme en réalité.

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