2 mars 2011

KHÉREDDINE

 Les événements que connaît la Tunisie donnent à ce texte de Noureddine Bouarrouj (daté du 28 mars 1990, à l'occasion du centenaire de la mort de Khéreddine) une acuité dramatique. Noureddine, sollicitant sa seule mémoire, y retrace à grands traits les conditions dans lesquelles un homme exceptionnel, mais sans base sociale, a tenté de sauver l'État tunisien en essayant de le réformer pour redresser son économie, son système éducatif, sa justice et ses finances. Et ce, malgré les forces intérieures qui œuvraient  à sa ruine, et les forces extérieures (France, Grande-Bretagne, Italie) qui ne cachaient pas leurs appétits coloniaux. Ces réformes de Khéreddine ont montré qu'il était possible de restaurer l'économie et la souveraineté du pays, puisqu'elles ont été couronnées de succès. 
C'était justement la raison qui faisait de lui un homme à abattre.

Comme l'a montré Noureddine dans sa réflexion sur les élites, cet échec n'en est pas véritablement un, dans la mesure où, grâce notamment à Sadiki, Khéreddine a posé les bases de la formation des élites qui joueront un rôle décisif dans la préparation de l'avènement du Mouvement national, en bénéficiant de ce qui a fait défaut à Khéreddine : bases sociales et un lien avec les masses.

Le deuxième aspect dramatique de ce texte réside dans l'importance de la corruption au plus haut  niveau de l'État (le poisson pourrit par la tête) qui créée une résonance particulière, près d'un siècle et demi après les faits, entre les comportement d'un Khaznadar et celui du clan Ben-Ali/Trabelsi, avec la complicité de puissances européennes complaisantes.

Où se trouvent, aujourd'hui, les élites capables de redresser la situation d'un pays sinistré après un faux "miracle économique" reposant sur le sur-endettement, la soumission aux puissances (Banque mondiale et FMI se sont substitués à la Commission financière de sinistre mémoire), la paupérisation des masses, un appareil répressif sur-dimensionné, et l'alignement sur l'idéologie ultralibérale qui va avec ?





C'est un mamelouk. Son enfance n'est pas connue. Il est d'origine circassienne (nord-ouest du Caucase) un Tcherkesse, du nom des habitants d'une région frontalière entre la Russie et l'Empire Ottoman. Il a été pris et vendu comme esclave à Stamboul. Il a été acheté par un personnage important représentant des descendants soi-disant de la famille du Prophète : Naquib el Achraaf. Il y en avait en Tunisie et dans d'autres pays. C'est un personnage sur lequel s'appuient les pouvoirs locaux, et qui a un rôle honorifique et un rôle de mobilisation: il cautionne certains actes de l'État. Donc, il a été élevé par un personnage religieux comme compagnon de son fils et il lui a donné la même éducation. Malheureusement, à la mort du fils, le père a revendu Khéreddine.

C'est déjà un esclave formé. Il serait né, d'après mes calculs, autour de 1825 et il va arriver par l'intermédiaire d'un acheteur sfaxien d'esclaves qui en fait cadeau au bey. Les Circassiens, et surtout les Tcherkesses, étaient des esclaves appréciés.

Il va être élevé dans les palais et continuer son éducation entre les mains de maîtres tunisiens,. Il parachève l’apprentissage du turc, de l'arabe, du Coran… À l'âge de seize ou dix-sept ans, il est mis entre les mains d'un capitaine français, recruté en Tunisie comme conseiller militaire dans la période de Ahmed Bey qui commence son règne en 1840, et qui est l'un des beys réformateurs, qui veut réformer l'armée.

Khéreddine se prépare à l'académie dans la cavalerie. Il ne peut pas, sans avoir au maximum dix-huit ans, acquérir un premier grade dans la cavalerie. En cinq ans, il atteint le grade de lieutenant colonel. J'ai remarqué que le Français qui va l'éduquer est lui-même un capitaine qui va avoir un rôle politique dans les gouvernements de Jules Ferry et de Gambetta : c'est  un militaire et un homme politique, puisqu'il va être ministre dans la IIIe République.

En 1854, Khéreddine a presque 28 ans. Il connait le français et un peu d'italien et, bien sûr, l'arabe. La cour du bey est cosmopolite (médecins italiens, soldats français, etc. ). Il est chargé d'aller en France par Ahmed Bey pour défendre les droits de l'État contre Ben Ayed.

Ben Ayed a laissé une trace très importante en Tunisie. C'était un homme de confiance dont la famille a travaillé avec les beys et avec un ministre très important, Khaznadar, qui supervisait tout le trafic maritime entre la Régence et les ports de la Méditerranée. Il a ramassé une fortune colossale.
Pour la sauver il charge Ben Ayed, son associé, d'aller déposer l'argent en France et d'acheter des biens immobiliers. Le bey réclame cet argent détourné et dépose une plainte auprès des autorités françaises. Ben Ayed prend la nationalité française et demande aussi la naturalisation de Khaznadar qui est refusée parce que non résident en France.

Khéreddine réussit avec plusieurs avocats à mettre le procès en marche. Napoléon III fait intervenir une commission de conciliation qui arbitre en faveur du bey. Ben Ayed est obligé de débourser vingt millions de piastres. Khéreddine achève donc avec succès cette mission de 1855 à 1857. C'est le début de sa carrière.

Qu'est-ce qui se passait en France à l'époque ? C'est la montée du capitalisme avec la création des grandes sociétés. Khéreddine va parachever sa culture avec ses observations sur le terrain. Comme il va avoir affaire aussi aux milieux des finances et de la justice, il va gagner en expérience. Sa carrière militaire s'achève, la période diplomatique et politique s'ouvre.

En Tunisie, en 1857, c'était le Pacte fondamental (‘Ahd al-Aman) sous Sadok Bey.

Un Juif à Tunis, Sfezz, insulte la religion musulmane dans un état d'ébriété. Il est  arrêté et traduit pour cette insulte devant des juges. C'est la première fois que ça arrive. Les juges le condamnent à mort .  Le bey refuse la grâce et le Juif est exécuté.

Dès son exécution, toutes les puissances occidentales présentes en Tunisie et qui avaient tous les moyens de dissuader le bey, sont intervenues, et la Goulette fut investie par les corvettes des puissances occidentales qui, après avoir laissé faire l'exécution, interviennent au nom des droits de l'homme.

Ils ont présenté tout de suite un Pacte à la signature des beys. Il représente plusieurs clauses (11 articles), de nature économique et commerciale pour l'essentiel, pour faciliter la pénétration économique étrangère. Deux points concernent les Juifs : il faut qu'ils aient des assesseurs juifs devant les tribunaux, et l'égalité concernant la conscription (kor'aa) qui doit être tirée au sort et non pas déterminée arbitrairement.

Le bey est acculé à signer dans un contexte dramatique.
Il n'y a eu aucune relation sérieuse des faits. Qui est ce Juif ? Dans quel contexte l'affaire a été montée ? Il n'y a pas un pays au monde où l'on insulte plus la religion musulmane qu'en Tunisie! Deuxièmement, le bey est influençable. Il ne fait rien sans demander conseil autour de lui et il savait quelle importance avaient les puissances étrangères qui s'érigeaient en protecteurs des Juifs et des nationalités chrétiennes.

Quand il y a eu cette capitulation, les Tunisiens et particulièrement Khéreddine vont profiter des concessions du Bey qui va être obligé de réformer la justice et plus généralement l'État. 

Ils vont accélérer le mouvement.
Sous Sadok Bey, en 1861, va être instaurée la première constitution tunisienne. Khéreddine est nommé président du Grand Conseil, al majliss al aala, d'une quarantaine de personnes choisies. C'est donc le premier président d'assemblée.

En 1863, il va être obligé de démissionner. C'est l'époque où commencent les premiers emprunts tunisiens par ce même Khaznadar. Khéreddine s'y est opposé, parce qu'ils n'étaient pas justifiés et, surtout, parce qu'ils vont entraîner le doublement de l'impôt de capitation (al majba). Quand le Conseil a voulu jouer son rôle à propos du budget, le premier ministre et le bey n'ont pas suivi. Le Conseil devenait fictif. Khéreddine se retire et le Conseil s'affaisse.
Ce n'est pas un homme à jouer les potiches.

Il commence à rédiger son livre qui restera dans l'histoire : Aqwamou al-masalik fi ma'arifati ahwaal al-mamaalik (Le plus sûr moyen pour connaître l'état des nations). Commencé en 1863, il est achevé en 1867 Il est publié en arabe, en français (en partie) et il va chercher à le traduire en turc et même en persan, mais il n'arrivera pas à le faire en persan.

Entre 1863 et 1867, la Tunisie va vivre les calamités : la majba est doublée. En 1864, toute la Tunisie est en révolte. C'est la révolte de Ben Ghedhahoum. Toutes les tribus vont se révolter, majer, mechiche, et mieux que ça, c'est une révolte qui unit toutes les tribus, mêmes celles qui étaient divisées, makhzen et non makhzen, bachiya et hussayniya

En 1865, c'est la répression foudroyante, surtout au Sahel, parce que les populations y sont sédentaires. 

L'indemnité de guerre est exigée et un deuxième emprunt de vingt millions est contracté pour rembourser le premier.

On empruntera de l'argent sous quelle forme ?
Il arrive, exemples données par Khéreddine, sous forme de pièces d'artillerie, dont le prix est surestimé et qui n'ont pratiquement pas d'intérêt, de bâtiments maritimes en tellement mauvais état que les Tunisiens sont obligé de les brader plutôt que d'avoir à les réparer, et tout à l'avenant. 
L'argent reste en France à la disposition de Khaznadar et de ses acolytes de la "banque" Erlanger.

Le Bey s'est montré indulgent à l'égard de cette corruption et surtout de la fuite de son trésorier et homme de confiance, Nessim Chemama, qui, avec l'autorisation de Khaznadar, emportera et détournera des sommes colossales : deux ou trois fois le budget de l'État!

Un autre personnage d'une grande importance entre en scène : le général Hassine, qui va perdre tout son temps (de 1864 jusqu'en 1880), à tenter de récupérer cet argent en Italie où Nessim s'est installé (Livourne) . Nassim meurt, ses héritiers réclament leur bien en Tunisie, Erlanger se fait vendre l'héritage et gagne le procès. 
C'est ce même banquier qui accorde des emprunts à la Tunisie !

Tous ces gens qui volent l'argent de l'État achetaient leurs biens de consommation qu'ils vendaient aux palais, à la maison Rotschild de Paris qui a la spécialité de fournir les palais. Ce n'est pas en Tunisie seulement. Les commissionnaires de l'affaire d'Algérie, c'étaient des Juifs. On peut imaginer l'importance de l'argent qui partait. Cet Erlanger n'avait même pas la caution des banques! Il n'était pas à la tête d'une institution bancaire réelle. Il utilisait des commissionnaires. Il était un rabatteur. Ce sont ces affaires qui en ont fait ensuite un banquier.

En 1867, encore une calamité, la famine s'abat sur le pays. Les gens n'avaient pas de quoi manger et les boulangers ne s'ouvraient pas parce que les gens sautaient sur le pain. En plus, c'était l'année du choléra. La Tunisie qui comptait entre un million et un million deux, a perdu des centaines de milliers d'habitants. Certains villages étaient anéantis. C'est pourquoi on appelle aujourd'hui, à Tunis, par inversion du sens, Bab al-Assal (porte du miel) la porte qui s'appelait Bab el-mourr (Porte de l'amertume), par laquelle partaient, chaque jour, au cimetière, des dizaines et des centaines de cadavres.

Khéreddine est rappelé en 1869 en catastrophe pour présider précisement la Commission financière internationale imposée à la Tunisie en banqueroute totale. Les actions émises par la Tunisie ne valaient rien et l'État n'avait plus de quoi payer ses fonctionnaires, car n'ayant plus de budget. Pour obtenir un quatrième crédit, on lui a imposé cette Commission avec des financiers français, anglais et italiens. Le bey faisait des emprunts gagés sur les impôts.

Khéreddine, avec M. Villet, un administrateur français assez honnête, va travailler à épurer les comptes. En 1870, il s'aperçoit avec toute la Commission, que Khaznadar a volé vingt mille actions. Khaznadar, se refère au bey pour échapper aux tribunaux. Le bey le démet de ses fonctions de Premier ministre, mais lui offre un palais!! Khéreddine était alors ministre moubachir (effectif). La Commission continue son travail et le voila en 1873, Premier ministre, poste qui était resté vacant. C'est là que commence son œuvre réformatrice.

Il commence à appliquer ses idées, de 1873 à 1877 sur tous les terrains : enseignement, armée, finances, administration… Il porte sa marque partout. Mais, sous la pression des Français et des Anglais, le bey le démet et la France impose pour lui succéder, le "mignon" du bey, Mustapha Ben Smaïl, un triste personnage. Il avait 25 ans, un ramasse-mégots ignare, devenu Premier ministre, grâce au soutien du représentant de la France, M. Roustan. Il a tellement volé l'État qu'il terminera sa vie à Stamboul presque clochard, car volé à son tour. La France (par Roustan) arrivait à faire chanter le Bey par Ben Samïl : si vous n'acceptez pas telle ou telle condition, vous ne verrez pas votre mignon.
Ce sont des choses historiques!



Le livre de Khéreddine arrive en Egypte et atteint Stamboul. Tous les grands réformateurs du monde arabe vont connaître la valeur du personnage qui est immédiatement appelé par le sultan Abdelhamid qui lui demande d'être ministre de la Justice. Khéreddine refuse ne connaissant pas suffisamment la Turquie. Il lui propose la présidence d'une commission des finances qu'il accepte. Quelques jours après le Sultan le nomme Premier ministre. Il le restera quelques mois. La Turquie venait de sortir de deux guerres (1854 et 1877 avec la Russie). Elle faisait des concessions partout. Il s'attaque à un problème après l'autre avec une lucidité et un sens de l'État extrêmes. Malheureusement, étant lucide, il finit par être obligé de démissionner pour ne pas être un pantin. Il a quand même été à la tête de l'Empire.

Dans quelles conditions va-t-il avoir à nouveau un ministère en 1873 ?
En 1871, il a proposé au bey de Tunis, Sadok Bey, monté sur le trône en 1854, de lui ramener le firman (l'agrément) du sultan Abdelhamid, soulignant que la Tunisie demeurait dans l'Empire ottoman. La France dont les vues sur la Tunisie se précisaient, a donné l'ordre à sa flotte à la Goulette d'empêcher le départ de Khéreddine.

1871 est aussi une date charnière. La France venait de perdre à Sedan la guerre devant la Prusse et Khéreddine savait que la Tunisie devait profiter de cet affaiblissement.
Mais il en fut tout autrement.
En 1878, année de la démission de Khéreddine, à Berlin, Bismark, pour faire oublier à la France la perte de l'Alsace et de la Lorraine, décide de la soutenir dans son entreprise coloniale. C'était le pacte de Berlin : l'Angleterre ne s'opposait plus à la France en Tunisie et la France ne s'opposait plus à l'Angleterre en Égypte. Le partage était déjà fait. La liquidation de Khéreddine devenait inévitable d'autant plus qu'il ne pouvait plus jouer sur les rivalités franco-britanniques.

Après sa démission, Khéreddine va être consultant dans une commission liée à l'Égypte, occupée par les Anglais en 1882. Il va faire preuve de grand courage en s'opposant au Khédive afin de proposer une succession au profit de Ourabi bacha, vu comme un "rebelle" par la Grande-Bretagne et par la France, et qui aurait pu permettre à la Turquie d'intervenir de façon intelligente en Égypte au lieu de laisser le champ libre devant ces deux puissances.
Il a été consulté par les Turcs sur d'autres questions (Crète, Grèce, etc.) Mais il avait affaire à des gens déliquescents. L'Empire Ottoman était fini.

Khéreddine meurt en 1890.

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