13 mars 2011

Nord/Sud : une frontière idéologique

Ce texte  date de 1991 et il demeure d'une importance fondamentale. Noureddine Bouarrouj y analyse les conséquences de l'effondrement de l'Union soviétique du point de vue arabe et musulman. Cet événement a mis un terme à une certaine représentation du monde qui avait cours jusque-là, connue par  l'expression de "rapports Nord/Sud".

Cette analyse montre la fausseté de cette approche et démontre qu'elle a servi à dissimuler le plus important, "ce qu'on ne dit jamais", c'est-à-dire le regroupement du Nord sur une base raciale (blanche) et idéologique (chrétienne). À partir de là, d'autres représentations  s'écroulent, comme celle de l'universalité de la civilisation occidentale, ou bien celle de l'"internationalisme prolétarien", ou bien encore celle qui repose sur l'idéologie des "droits de l'homme". Même le concept de laïcité revêt une tout autre signification!

Cette réflexion qui met à nu les relations internationales est aujourd'hui plus essentielle que jamais. Ce que N.B. prédisait en 1991 a pris corps et se développe. Dès lors, quelle attitude adopter à l'égard de ce Nord en train de changer ? Comment, de son côté, l'Europe va-t-elle envisager ses rapports futurs avec son Sud, à présent que l'ordre ancien qu'elle a soutenu est en train de s'écrouler ?




La nouveauté aujourd'hui du point de vue mondial réside dans le fait que le monde anciennement socialiste a rejoint le monde occidental, faisant réapparaître et redéfinir une frontière désignée fallacieusement comme étant celle entre le Nord et le Sud.

Elle est fallacieuse parce qu'elle veut mettre seulement l'accent sur le côté économique entre des pays développés et des pays non développés, et parce qu’elle donne à la source du conflit entre Nord et Sud une forme de disparité de développement économique essentiellement, qui laisse à l'Occident une fonction d'aide ou de charité.

Or, derrière cette apparence, ou le côté économique est certes fondamental, il y a autre chose. La nouvelle frontière n’est pas comme on le dit, judéo-chrétienne, mais chrétienne-blanche, où l'on a introduit la Russie jusqu'à sa frontière sibérienne. C'est-à-dire que la frontière n'est pas géographique entre le Nord et le Sud, puisque la Turquie, qui est au même niveau que la Grèce n'est pas incluse dans le Nord et avec elle tout l’espace qui va jusqu’à l'Afghanistan… C'est là  que passe la frontière avec l'Orient, parce que la Chine ne rentrera pas dans le Nord, et parce qu'elle est à la fois au Nord et au Sud, et même le Japon n'est inclus dans le Nord que d’un point de vue uniquement économique : il continue à être considéré, tout en occultant cet aspect, comme le loup blanc du monde occidental.

C'est pour dire donc que le côté économique n'est pas le plus fort. C'est important, car les pays d'anciennes civilisations (la Chine, l'Inde, le monde islamique et, derrière eux, l'Afrique), qui ont émergé dans l'histoire moderne lors de la Conférence de Bandoung, sont rejetés. L'Amérique latine n’en fait pas partie parce qu’elle a été considérée et l’est encore, comme chrétienne. Même si du point de vue économique, certaines régions et certains pays ont des difficultés de développement économique, surtout dans les Caraïbes; ils ne seront jamais classés dans le Sud. Parce que l'hégémonie blanche chrétienne y est déjà établie, ils sont considérés comme des pays appartenant à la civilisation chrétienne.

Ce facteur idéologique est si important qu’il explique pourquoi, même à l’époque coloniale, l'Afrique du Nord n’a pas été intégrée dans le «Nord». Car pour cela il faut les deux, la race et la religion. La lutte idéologique devient la plus forte quand l'un des deux disparaît. Précisément, avec les Arabes et les Turcs, l'Afrique du Nord qui appartiennent non seulement à la race blanche mais est géographiquement très proches du centre du monde blanc et chrétien, la différence idéologique monte d'un cran.

La nécessité de souligner la frontière, n'est plus ni économique, ni raciale, mais idéologique. C'est pour cela que s'il y a un heurt très fort, avec un coefficient plus fort que tous les autres heurts, il a eu lieu entre les Arabes musulmans d’un côté et le monde occidental chrétien, de l’autre. Les Arabo-musulmans ne peuvent être exclus ni par l'éloignement géographique, comme pour la Chine, ni par l'éloignement racial, ni même du point de vue économique parce qu'ils sont aussi développables et intégrables, et qu’il n'y a pas grande différence entre la Grèce et la Turquie, le Portugal et le Maroc, la Sicile et la Tunisie. C'est le fondement religieux qui crée la distance.  Pour que la frontière puisse se rationaliser, il n'y a que l'idéologie. C'est pour cela que le heurt avec le monde arabe et musulman est au cœur de l'actualité, au centre des problèmes.

Là, je tire la première conclusion: le problème que tu as évoqué, c'est celui d'Israël. Israël a fondé son État et la propagande de son État sur plusieurs facteurs. L'un de ces facteurs, pour gagner l'opinion occidentale et pour se faire classer dans le monde occidental, c'est le développement. Et c'est vrai qu'Israël est un pays développé, avec 60% des Juifs qui viennent du monde arabe, une majorité de population qui, en principe, n'était pas trop différente de celle du monde arabe. C'est sur ce critère du développement qu'on a fondé le mythe israélien. Deuxième point : Israël, dans toutes les manifestations culturelles, sportives, pour ne pas être seul dans son Moyen-Orient, participe avec l'Europe. Or, puisque l'Occident est dans une marche de réunification avec les siens dans le monde chrétien et blanc, Israël va se trouver de plus en plus dans une situation géographique d'isolement. Parce que, on va écarter, de fait, et la Turquie, et la Perse et le monde africain, Israël va se trouver comme un îlot obligatoirement isolé dans un monde qui est classé idéologiquement comme hors du monde occidental, inintégrable idéologiquement  .

Plus ce monde va se développer, plus la frontière idéologique va monter. Une frontière qui a une valeur énorme, et dont l'islamisme actuel est l'une des formes de prise de conscience, dans la mesure où les islamistes sont en train de prendre de la valeur en raison de l’impossibilité d'intégrer la civilisation du monde occidental, et parce que le monde occidental a lui-même choisi un critère inavoué qui est le critère idéologique pour faire sa nouvelle frontière.
Ce n'est pas un critère économique, ni un critère des droits de l'homme et, pour mieux le masquer, on parle de droits de l'homme universels, alors que le monde occidental fait un “droits de l'homme” idéologique, et plus on monte en épingle la laïcité, plus cela signifie que ce n'est pas la laïcité qui est le fond du problème : elle n’a d'importance que pour bien marquer un territoire.  La définition de l'homme n'est plus l'homme universel, mais l'homme blanc, chrétien. L'idéologie des droits de l'homme cache cette nouvelle réalité d'une Europe en train de se réunir en incluant les Polonais, les Russes… parce qu'ils appartiennent à cette famille. Il faut rappeler que les  États-Unis, leaders du monde capitaliste, avouent que leurs véritables bases sont religieuses, et reposent sur l’hégémonie des Blancs. Tout le reste est de seconde zone. Maintenant on n'ose plus le dire, on dit que Noirs et Blancs sont égaux, tout en montrant dans la réalité que les Blancs sont plus égaux que tous les autres.

De même, plus on fait l'Europe, plus les choses apparaissent clairement.

La contradiction est celle-ci : Avec Gorbatchev, le monde de l'Est a compris que cette frontière idéologique,— communisme et capitalisme—, est fallacieuse : nous ne sommes pas différents, nous appartenons au même monde occidental chrétien, nous avons la même vision économique du monde, nous recherchons les mêmes choses et nous nous sommes faits bêtement la guerre. Comme les guerres ont été bêtement faites entre la France et l'Allemagne, la guerre idéologique est aussi  bête : nous sommes de la même race et de la même civilisation. Les autres c'est autre chose : les Chinois sont autre chose, les Hindous, le monde musulman…, C’est là que se trouve une frontière, mais pas entre nous.

C'est pour cela que cet effondrement de l’Union soviétique n’est pas explicable si on le met sur le compte de l'économie sur laquelle on veut mettre l’accent.

L'Allemagne de l'Est s'est effondrée brusquement et a pu se réunir du jour au lendemain à l'Allemagne de l'Ouest. Cela prouve que l’approche sous l’angle de l’économique n’est pas pertinente.

Il y a autre chose de plus fort. De même, le soutien qu'on apporte aujourd'hui à Gorbatchev, à mon avis, n'a pas son explication uniquement dans les problèmes intérieurs. Il s’explique en raison de deux phénomènes importants :
1- dans l'empire russe il y a cinquante millions de musulmans, et là, la frontière apparaît,  qui n'ont d'autres aire où aller que celle arabo-musulmane, en fait asiatique : les Tadjik, les Ouzbecks… Si tous ne veulent pas de l'effondrement de l'Union soviétique, ce n'est pas pour la Lituanie qui appartient au même monde, que les Soviétiques la gardent ou pas, cela est secondaire.
2- La Chine est une frontière. Quand je vois que le conflit sino-soviétique a été l'une des bases du tracé réel de ce qu'on est en train de faire maintenant, c'est-à-dire, chez les Soviétiques, la solidarité que donnait le marxisme, n'a pas pu franchir cette frontière idéologique, historique et raciale. Elle a duré exactement de 1949 à 1958, à peine dix ans, et après, ce qu'on croyait être la solidarité nouvelle du monde marxiste, s'est arrêtée. En 1962, c'est la rupture définitive et les Soviétiques sont revenus à leur famille, alors qu'ils avaient la Chine comme allié unique et principal, qui pouvait vraiment contrer l'Occident si cette soudure idéologique marxiste était plus forte que la soudure chrétienne-blanche. Les difficultés auraient pu être surmontées et on n'aurait jamais eu cet effondrement de l'amitié sino-soviétique.
Maintenant, ce qu'on pense être la réconciliation des Russes et des Chinois ces temps-ci, est une question d'États sans aucun contenu idéologique.

Pour revenir à Israël, il va lui-même être confronté avec ce problème quel que soit sa force : c'est un bastion comme il a été toujours défini, avancé dans un monde qui va lui être de plus en plus étranger et plus les autres s'unissent, plus on ne saura pas quoi faire de lui, ni ce que sera sa fonction. Vu qu'on a renoué avec l'URSS, que la frontière Est-Ouest a disparu, à quoi Israël maintenant peut servir ?

Aujourd'hui, la frontière Est-Ouest retrouve sa signification ancienne, de l'Orient et de l'Occident. L'Est idéologique représente toutes les civilisations anciennes contre l'Europe qui est la nouvelle civilisation. La réalité n'est plus Nord-Sud. Les Vieux pays — nous, on nous dit jeunes, pour nous diminuer, pour nous dire  que nous avons du chemin à faire, moi je dis vieux pays contre nouveau pays, se représenter les États-Unis à la tête de vieux pays, c'est ridicule, c'est un paradoxe incroyable, tandis que les jeunes pays ont à leur tête l'Egypte, l'Inde, l'Irak, la Chine, c'est le monde à l'envers!. 

Si nous voulons pratiquer une réflexion là-dessus sans tomber dans l'idéologie ancienne, des guerres religieuses, il faut donner à voir les critères sous-jacents que l'on veut refouler, occulter, en faisant semblant de faire croire que ce sont des questions secondaires dont parlent les fondamentalistes, et pas les gens biens pour lesquels la race, la religion ne font plus partie de leur horizon, qui ne voient plus que l'homme sans couleur, sans Dieu, ni rien…  Certains concepts ont été occultés, refoulés, alors que dans la pratique ce sont eux qui sont au centre des problèmes. Ce qu'on ne dit pas, c'est lui l'important, pas ce qu'on dit. Il ne s'agit pas de remettre à l'ordre du jour le racisme et les guerres de religion, mais il faut dire qu'ils n'ont pas été dépassés, qu'ils restent sous-jacents derrière le discours de l'Occident.


  — Il y a eu quand même, pendant la période post-révolution française, en même temps que l'expansionnisme vers l'Egypte puis la conquête de l'Algérie, un discours d'annexion de l'Afrique du Nord dans le nationalisme français…


— Ce que tu me dis va permettre d'affiner ma pensée. Hier j'ai entendu une réflexion sur l'écologie du professeur Cousteau, avec un démographe international, comme j'ai fait l'écologie et la démographie un peu à l'université, et la démographie est un problème majeur. Il rentre dans notre réflexion. Il y a eu une période du XVIII siècle où le point de vue démographique était  secondaire pour l'Occident. Il était depuis le XVIIème le seul qui était en démographie ascendante. La France était le premier pays d'Europe en pleine expansion démographique. Pour elle, le tiers-monde était un tiers-monde vide, sauf l'Inde et la Chine lointains. L'Afrique du Nord et le monde arabe étaient vides et ne faisaient pas peur. Quand tu penses qu'en 1830, l'Algérie avait trois millions à peine alors que la France était déjà un pays de trente-quarante millions. C'est dire l'écart ! Toute l'Europe était en expansion démographique et n'avait pas peur, mais, dès le début du XXe siècle, le redressement démographique des pays colonisés et l'abaissement de la démographie des pays colonisateurs ont commencé à poser des problèmes. Les années cinquante ont vu le doublement de la population mondiale avec les 3/4 de la croissance démographique intéressant les pays du tiers-monde. C'est alors le monde à l'envers : les peuples dominants commencent à ressentir le poids démographique du reste du monde, non comme un poids économique ou de civilisation dans l'immédiat, c'est au contraire un boulet, mais, avec le temps, tu ne peux pas t'en passer.

Exemple de la France avec de Gaulle, qui était un homme qui dit certaines vérités qui ne sont prononcées par personne. Pourquoi a-t-il décidé de détacher l'Algérie de la France ? Il a dit un mot que personne n'a jamais relevé. Il a dit "nous ne pouvons pas, nous, dépendre de dix millions d'électeurs algériens". C'est clair, les Algériens ne peuvent pas être Français. Cela signifie qu'ils ne peuvent pas être à égalité avec les Français. Un Algérien peut être une minorité, en tant qu'Algérien dépendant du Français et si cela n'est plus possible, il est hors de question de le mettre à égalité avec le Français. Donc les droits de l'homme sont de la rigolade. Dans la pratique politique, l'homme algérien ne peut pas être l'équivalent de l'homme français!

Au début de l'empire, la France était plus nombreuse que toute la population de son empire colonial. Le choc a commencé dans les années quarante quand l'Empire a commencé à avoir cinquante millions. Et l'Europe  aujourd'hui est heureuse, très heureuse de réinclure en son sein, démographiquement, la Russie, comme aujourd'hui les Israéliens sont contents d'avoir récupéré les Juifs russes. Mais toutes ces récupérations ne peuvent pas faire oublier que si les Juifs récupèrent trois millions, le monde arabo-musulman va récupérer cinquante musulmans de l'ex-URSS, cinquante millions en pleine expansion.

Hier on a donné les deux chiffres suivants : d'ici la moitié du siècle prochain, l'humanité passera de six milliards à douze milliards, un doublement. L'Amérique latine doublera, l'Afrique triplera sa population, le Sud-Est asiatique sera quadruplé, la Chine doublée, l'Inde aussi : c'est le monde nouveau qui est en train de hanter tous les démographes. Ils prétendent que la croissance ne peut pas être infinie parce que la terre est limitée, mais elle est limitée pour qui ? [allusion à un entretien avec Claude Lévis Strauss, dans Le Monde] Ils sentent qu'ils vont être un îlot hors de ce monde, la citadelle assiégée.

Tout cela pour souligner que le tracé réel des frontière est autre, il n'est pas avouable sous sa forme réelle, mais c'est ce tracé qui est en train d'apparaître et il faudrait que nous aussi on commence à recentrer notre stratégie idéologique en fonction de cela et non pas continuer à s'inspirer d'une stratégie idéologique qui laisserait supposer que l'Occident incluerait en son sein tous ceux qui atteindraient un certain développement ou un soi-disant niveau démocratique, non. La Turquie peut avoir le régime le plus démocratique, plus avancé que celui de la Grèce, elle ne sera pas admise et, si elle est admise, c'est dans un État de guerre contre les autres, comme un pilier militaire de l'Occident, mais pas admise comme occidentale à part entière. Dans notre réflexion, non seulement il faut laisser tomber l'utopie communiste, unifiant le monde entier sans distinction de races, mais sur la base d'une construction d'un monde sans classes, il faut maintenant oublier l'ancienne utopie, née du XVIIIe siècle, celle de la Révolution française d'unir les hommes sur la base de l'émancipation de chaque individu, et qui est aujourd'hui abandonnée.


On ne parle pas aujourd'hui de l'échec de l'idéologie humaniste bourgeoise. Au contraire, elle est reprise comme étant la réalité nouvelle après l'échec du communisme. Or, moi je pense, que  les idéologues eux-mêmes ressentent la fragilité  de cette idéologie qui est née à partir de la Renaissance, avec l'homme-individu, la croissance-indéfinie, et le progrès continu… Si les socialistes la déclarent comme étant devenue une utopie irréalisable, dans les conditions qui sont les leurs, parce qu'ils ne peuvent pas accorder le progrès à tout le monde, ("La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde", Rocard dixit), nous aussi nous devons être conscients que cela n'est pas possible, même si nous nous attachons à cette utopie qui est humaine, et à laquelle on veut croire, mais qui n'est pas aujourd'hui entre les mains de l'Occident comme une véritable valeur, mais comme une idéologie de manipulation.


 Beaucoup de nos intellectuels s'indignent de voir l'Occident enfreindre ce qu'il prêche, sans se rendre compte que l'Occident ne croit plus dans ce qu'il prêche, qu’il a abandonné le bien et le mal, et qu’il est en train de tracer ses contours (ses frontières) en revenant au tribalisme le plus primitif, à la solidarité, la hamiya , à ce qu'appelle génialement Ibn Khaldoun, la 'asabiyya , sous forme ultramoderne.
Nous, il ne faut pas qu'on marche.

L'entreprise faite dans l'Occident pour trouver effectivement un humanisme qui peut concerner le monde entier, est une entreprise valable et les premiers hommes
  qui l'ont développée ont été des gens sincères. Mais ils se sont heurtés à de vrais obstacles, que ce soit celui de l'Eglise, de la féodalité en tant que système social, l'obstacle des hiérarchies, des castes, etc.


Depuis la Renaissance, jusqu'à la Révolution française, leurs idéaux ont vraiment fait avancer le monde. De même, ils ont été relayés par les marxismes qui ont vu que ce même idéal a abouti à un échec du fait que les révolutions bourgeoises ont abouti à une nouvelle forme d'exploitation, à de nouveaux privilèges et à de nouvelles discriminations et ils ont tenté avec autant de sincérité de rétablir les choses, mais il y a eu un deuxième échec. On n'ose pas maintenant le dire, vu l'attachement à cette utopie qui a été tellement proche de l'universalité, qui a entraîné même les Chinois, qui a traversé le monde et qui a surtout pris en charge le monde dans sa totalité.


Or, l’humanisme a abouti lui aussi à un échec. Où se trouve l'échec ? S'il a lutté en Europe contre le capitalisme et contre les privilèges et l'exploitation, et s'il a lutté aussi contre le colonialisme et toutes les formes d'impérialisme et qu'il a abouti à certains résultats, il n'a pas englobé sérieusement des problèmes de ce qu'on appelle les civilisations anciennes. Il a tenté, mais toujours cette phrase me revient, de Lénine, qui a pressenti l'importance de cet enjeu : si le socialisme n'arrive pas à impliquer dans ses luttes les peuples asiatiques, si la classe ouvrière ne trouve pas l'alliance avec des peuples que l'on croit arriérés, et qui sont les Perses, les Chinois, les Turcs, les Arabes, le monde ancien, si les communistes n'arrivent pas à les mettre dans leur jeu, ils ne pourront pas l'emporter. Il faut trouver avec eux une alliance comme celle qu'ils ont trouvé au niveau intérieur avec la paysannerie, sans laquelle elle n'aurait jamais pu faire déboucher la Révolution, car même arriérée, la paysannerie est une classe nombreuse et efficace. Donc Lénine a perçu l'importance dans la révolution de ces peuples anciens, parce qu'ils formaient la majorité et parce que leur critique du capitalisme est une critique nouvelle, leur façon de rejeter ce qu'il y a dans le capitalisme d'hypocrite, de non humain, constitue une force énorme.

Le seul humanisme réel, universel, qui peut parler au nom de la majorité des hommes ne peut être que la création (l’intégration) de tous ces pays qu'on veut aujourd'hui cantonner uniquement, chez les capitalistes, comme un réservoir de main-d'œuvre et chez les marxistes européens, comme une sorte de réserve de la classe ouvrière, des supplétifs, et pour l'humanisme occidental des “droits de l'homme”, comme des élèves qui seront toujours en train d'apprendre le développement et la démocratie. Or, il faudrait qu'ils passent de ce stade de consommateurs d'idéologies, de consommateurs d'humanisme fait et conçu en Occident, et qui a échoué en Occident et dans le monde, surtout.



La démocratie n'est pas un échec dans le monde occidental, elle est un échec parce qu'elle n'a pas réussi dans le reste du monde. Nous qui représentons son échec, puisqu'elle ne nous a jamais reconnu le droit à cette démocratie (si la France avait accepté que les Algériens votent, il n'y aurait jamais eu de guerre d'Algérie), si le droit de vote était aujourd'hui reconnu aux étrangers résidant en France, il n'y aurait jamais eu de Vaux-en-Velin.


La démocratie est restée circonscrite, les droits de l'homme aussi, et ce sont eux qui disent que nous sommes incapables de nous élever à la démocratie, que nous devenons un danger. Mais si nous devenons un danger, c'est parce que eux ne veulent rien partager avec nous : économiquement, ils nous exploitent et idéologiquement, ils nous discriminent. Ils n'appliquent ni les principes du socialisme ni ceux de la démocratie à nos pays. Donc ils sont dans une citadelle qui est rassurante pour eux. Ils n'aident au développement que les pays de race blanche en qui ils ont confiance : «seuls les nôtres nous intéressent, que les autres se débrouillent». Voila le deuxième échec.

C'est à nous de faire nos idéaux. Ce qu'ils ont fait est valable et ils l'ont fait en continuateurs des civilisations anciennes, mais ils se sont heurtés au même problème : quand ils ont accédé à un certain niveau de civilisation, ils n'ont pas trouvé un moyen d'inclure dans cette civilisation les autres. Ils ont été une civilisation fermée de privilégiés, et non pas comme la civilisation arabo-musulmane, qui a été celle de fécondeurs de peuples. L'Islam a fécondé non seulement le monde arabe, mais les Turcs, les Monghol, les Noirs. Alors que eux se sont maintenu dans la sphère chrétienne et blanche ancienne, perpétuant la marginalisation des autres peuples et même la christianisation de certains peuples, notamment noirs et asiatiques, n'arrive pas à les tirer de la marginalisation, alors que l'islamisation intégrait des peuples entiers qui prennent la relève des Arabes, comme les Berbères, les Perses, les Monghols et les Turcs. C'est là une donnée importante qui est en train d'apparaître et dont il faut tenir compte. Ne serait-ce que pour que les libéraux et les marxistes chez nous ne continuent plus à être malgré eux parfois les utopistes, un peu de l'Occident.

Ce qui se passe en Iran et le maintien de l'effervescence islamiste sont annonciateurs des changements qui sont en train de se produire dans le monde et des difficultés de trouver une voie à eux. Nos islamistes, leurs critiques sont justes quand elles sont anti-occidentales, mais leurs propositions sont elles aussi atteintes de cette sclérose : ils n'ont pas un projet humaniste universel. Ils prennent le contre-pied de l'Occident en se fermant parce que lui se ferme.



Or, pour nous, la seule proposition valable, et elle ne viendra pas de l'Occident, c'est ce qu'ont pressenti de façon un peu utopique et messianique certains Occidentaux qui ont cru à un certain moment donné que, peut-être, la libération viendra du tiers-monde. Nous avons rejeté cette idée qui nous paraissait saugrenue du point de vue rapport de force, du point de vue capacités économiques et sociales, mais cette idée nous devons la reprendre en disant que nous luttons pour un monde où l'Occident et ses valeurs, nous les faisons nôtre, comme l'Occident a fait siennes à un certain moment avec les valeurs islamiques et les valeurs des civilisations de l'Antiquité. Or, vu ce paradoxe qui fait que nous sommes des pays qui formons l'humanité dans sa majorité, mais en raison des disparités économiques, il n'y a pas de correspondance entre notre force démographique et les moyens économiques dont nous sommes privés, puisque une minorité s'est accaparée la technologie, l'économie, la science et s'est assise géographiquement dans une forteresse, ceux qui doivent refaire le monde n'en ont pas les moyens, ne serait-ce que pour le moment, puisque les couches modernes privilégiées ont pris toutes les précautions pour que le monde ne change pas. C'est à partir de là que la critique doit être faite.

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