9 mars 2011

NOUREDDINE BOUARROUJ : L’ISLAMISME ET NOUS.

Dans la conjoncture actuelle maghrébine et arabe, il m'a semblé utile de publier ce long entretien que j'ai eu avec Noureddine Bouarrouj,  suite aux événements algériens de 1992 , et qui a été l'occasion de passer en revue la plupart des aspects liés à l'islam politique dans le monde arabe, ainsi que les problème liés aux formes de pouvoir. Ce texte n'a pas pris une ride. Mieux, sur de nombreux points, il était très en avance par le diagnostic qu'il porte sur la réalité arabe, sur les dérives autoritaires, sur la fossilisation d'États devenus monstrueux.



Propos recueillis en janvier 1992 à la lumière de l’actualité algérienne dont voici un rappel succinct :

Le premier tour des élections législatives en Algérie a eu lieu le 26 décembre 1991 et s'est soldé par une ample victoire du FIS assuré d'avoir une majorité absolue au Parlement.

Le deuxième tour, prévu pour le 17 janvier a été annulé de facto à la suite d'une intervention de l'armée qui a contraint le président Chadli Bendjedid à démissionner le 11 janvier.







QUESTION : Sous le vocable d'intégrisme ou de fondamentalisme, les médias mettent tous les islamistes sous un signe d'égalité, comme si des différences fondamentales de nature étaient inexistantes entre les mouvements islamistes iranien, saoudien, soudanais et algérien, ainsi qu'entre le FIS algérien et les autres mouvements islamistes maghrébins, indépendamment de leur degré de radicalisme.

NB : Ces différences existent.

Du point de vue de la conception de la prise du pouvoir, en Iran, les islamistes ont choisi la voie révolutionnaire, celle de la rue et des mouvements de masse, pour s'emparer du pouvoir. Ils n'ont accepté aucune alliance avec une autre force, même libérale (celle de Bazargan).
La révolution a été menée contre un régime totalement contre-révolutionnaire lui-même issu d'un mouvement contre le peuple puisque le chah est revenu en 1954 reprendre le trône dans les chars du général Zahidi dans un coup d'État fomenté par la CIA. Ce régime d'occidentalisation forcée a régné grâce à la répression qu'il a érigée en système au point de devenir légendaire dans ce domaine avec la tristement célèbre SAVAK. Il s'agit donc d'une dynastie totalement rejetée par le peuple.

Le régime saoudien est fondé sur le wahabisme qui date du XVIIIe siècle, et l'essentiel du pouvoir, ainsi que sa forme, ne sont pas ceux d'un État islamique, mais d'un Etat tribalo-islamique. C'est une fraction de tribu - une dynastie tribale- qui gouverne le pays et c'est sa marque essentielle. 
 L'islam est au service de cette aristocratie tribale qui se perpétue elle-même.

Au Soudan le gouvernement est issu d'un coup d'État contre le régime honni de Numeiry qui était en fin de parcours. C'est une révolte populaire à laquelle ont participé plusieurs mouvements dans un pays où sévit une guerre civile avec le Sud en révolte permanente, et où l'armée joue un rôle important, ainsi que les tribus.

En Algérie, avec le FIS, la situation est totalement différente. Comme tous les mouvements modernes, il n'a jamais été d'une homogénéité totale du point de vue des orientations idéologiques. Deux tendances se disputent sa direction. L'une, radicale, est pour la prise du pouvoir par des moyens révolutionnaires, et l'autre accepterait, même si ce n'est que tactiquement, la voie électorale. Les partisans de cette voie ont eu le dessus et jouent la carte de l'accession au pouvoir par la voie pluraliste des élections démocratiques, en dépit des confrontations avec des factions de tendances armées.

D'autres différences :

Dans l'Iran chiite, l'organisation des religieux est structurée depuis le XVIe siècle, avant tout mouvement de prise de pouvoir. Ce qui n'est pas le cas en Algérie où la forme que prend le FIS n'est pas celle d'une hiérarchie préexistante d'ulémas, mais d'un parti politique avec une idéologie islamiste qui n'a de rapport avec la religion que par l'idéologie et non par une hiérarchie d'ulémas. Abbasi Madani n'a aucun titre d'uléma. Ce n'est pas un  religieux.

En Arabie saoudite, la séparation est nette entre, d'une part, les hommes du pouvoir dont l'assise n'est pas un parti politique mais la famille des Saoud, et d'autre part, les hommes de religion qui fonctionnent comme un gouvernement sunnite de croyants. Chacun est dans son domaine : le wahabisme s'incarne dans les hommes de religion tandis que le pouvoir s'incarne dans une dynastie.

Entre le Soudan et l'Algérie des éléments de comparaison existent. Dans les deux pays il y a eu un mouvement national de libération, ce qui n'est pas le cas de l'Iran, ni de l'Arabie saoudite. Cependant, le mouvement islamiste au sein du mouvement national algérien et soudanais est historiquement déphasé du fait que les mêmes mouvements n'ont pas eu lieu au même moment.

En Algérie, le mouvement religieux qui a soulevé les tribus contre le colonialisme, tout en n'étant pas un mouvement mahdiste, a été, à la fin de la première moitié du XIXe siècle, le mouvement de l’émir Abdelkader. Il est comparable au mouvement du Mahdi au Soudan au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le mahdisme n'est pas la source des deux mouvements. En Algérie, le mouvement d'Abdelkader a une connotation nationale, bien que l'émir soit lié à une zaouia. C'était un maraboutiste. Mais son mouvement visait la défense de la terre. 

Au Soudan, le mahdisme est demeuré vivace et attaché à des mouvements de libération nationale et aux partis nouveaux qui ont constitué la base des institutions de l'Etat indépendant.

Par contre, en Algérie, Abdelkader a été relayé par des mouvements politiques généraux, et des partis politiques, parmi lesquels il y avait une tendance liée au réformisme d'Al Afghani et de Mohamed Abdou ainsi que de la zitouna tunisienne, avec un certain retard. De ce fait, la plupart des ulémas algériens qui vont constituer une composante du mouvement national, se référent à la pensée musulmane moderniste qui n'a rien à voir avec le maraboutisme ni avec le mahdisme. Pour eux, l'islam jouait le rôle d'identité et de moyen de lutte et de référence contre le colonialisme et l'assimilation, car l'Algérie subissait une colonisation de peuplement.
Certaines tendances du FIS peuvent être considérées à cet égard comme issues de ce mouvement des ulémas qui était une composante du FLN.

Ces différentes approches qui se référent à l'État islamique et à la charia ne doivent pas nous cacher cependant un certain rapprochement entre tous ces mouvements, lié à une montée de la réaction religieuse dans la plupart des pays musulmans, suite à l'échec des tentatives de modernisation, qu'elles aient été menées par des réactionnaires, comme le chah, ou par des nationalistes progressistes comme Nasser. 
Ces mouvements sont liés aussi à l'actualité du monde occidental qui soutient essentiellement Israël avec son aspect religieux.

Peu importe qu'on dise aux Musulmans que l'Occident poursuit ses croisades contre l'Islam, ou que l'Occident, pour conserver ses privilèges et son hégémonie mondiale, empêchera par tous les moyens l'évolution des sociétés musulmanes : le résultat est le même. Que l'on combatte l'Islam au nom de la religion chrétienne ou juive ou au nom de la République ou de l’impérialisme, le Musulman ne voit pas la différence. Il voit bien, en revanche, que les valeurs qui ont servi la promotion du combat sioniste, qui sont des valeurs antiracistes et laïques, ont abouti à l'érection d'un État religieux, explicitement conçu comme un Etat strictement juif. 

Dès lors, le réveil de l'islam, sous toutes ses formes, sunnite, chiite, wahabite… constitue une donnée moderne qui a une certaine actualité, avec son aspect idéologique anti mode de vie occidentale, avec des différences politiques, mais avec une coloration d'ensemble qui les rapproche.

QUESTION : Qu'est-ce qui constitue la spécificité du FIS et pourquoi les médias français s'intéressent-ils si fortement à lui ?

N.B.: Le FIS peut être considéré comme une réaction à la politique française à l'égard de trois problèmes fondamentaux : 

- le monde arabe en général et la Palestine en particulier;
- le Maghreb du point de vue de la politique étrangère de la France;
- l'émigration arabe en général, maghrébine en particulier, algérienne pour l'essentiel.

Plus la  politique française dans ces trois domaines prend un aspect non conforme aux aspirations arabes, plus la réaction en Algérie prend la forme d'un retrait par rapport à tout ce qui représente et symbolise la France (langue, religion, médias, mode de vie…).

Deux éléments constituent un facteur conjoncturel important : les élections en France axées toujours sur un point central : l'immigration (avec un battage médiatique), l'opportunisme de la gauche et le racisme déclaré du Front national, mouvement anti-arabe en général et anti-algérien en particulier. Le FIS apparaît, vu dans ce contexte algéro-français, comme un élément qui exprime le repli des Algériens sur l'identité islamique, comme le Front national représente un repli sur l'identité française.

L'un des problèmes des Français réside dans le fait que l'Arabe, en particulier maghrébin, ne correspond pas dans la pratique à l'image qui en a été donnée pendant plus d'un siècle. La déception de se tromper se mêle au ressentiment envers celui qui pousse à la reconnaissance des erreurs accumulées à son encontre. Face à cet Arabe qui se révèle, contre toute attente, indomptable et loin d'être résigné, on redouble d'agressivité plutôt que d'accepter la remise en cause de l'ignorance séculaire engrangée contre lui et toujours prorogée en tant que source de fanatisme et d'agressivité, de manipulation de l'opinion. C'est à cela que sert l'ignorance.



Contrairement à une idée répandue, les Français n'aiment pas remettre en cause leur histoire et leurs institutions. Ils confirment ainsi qu'ils sont bien les enfants de la révolution de 1789, devenus ses conservateurs.Leur défaite en Algérie, pays où ils continuent à aligner les déboires et les déceptions, résultats d’une politique erronée, basée sur une perception francocentriste des choses, est là pour leur rappeler quelque part dans leur inconscient, qu'elle a été la victoire de la volonté et de la valeur des hommes contre la force brute d'une modernité qui ne s'arme de "valeurs" que pour détruire toutes celles qui s'opposent à sa progression aveugle et dévastatrice

QUESTION : Pourquoi la forme de repli en Algérie est-elle islamique ?


N.B.: La réponse se trouve en partie dans l'histoire, en partie dans l'actualité.

Dans l'histoire : c'est la colonisation française qui a créé le Français musulman et fait de l'islam l'identité de l'Algérien. A la différence de ce qui s'est passé en Tunisie et au Maroc, pays placés sous protectorat et où la nationalité était différentielle, en Algérie, parce que l'on a soustrait unilatéralement les juifs en en faisant des citoyens français à part entière, l'Algérien qui n'est pas juif devenait le Français musulman. Sa principale caractéristique par rapport au Français est l'islam.

Pendant des années, l'Algérie a vécu avec cette identité qui lui a été plaquée par la France. Et quand la lutte nationale s'est achevée, l'Algérien, pour marquer sa différence, a retrouvé l'identité musulmane, avec plus de force que le Tunisien ou le Marocain.

Même aujourd'hui encore, les Algériens les plus marqués par la laïcité, à travers la France, représentent un sujet d'étonnement de la part des Français; ce qui semble paradoxal.

Tout en identifiant l'Algérien à l'Islam, l'idéologie coloniale a, en Algérie plus qu'ailleurs, attaqué l'islam et a voulu le réduire au maximum par une politique d'assimilation. Ce qui a été à l'origine de la première riposte dirigée par les ulémas à travers le mouvement des medersas et de l'apprentissage de la langue arabe dans les écoles privées.

De plus, un attachement sentimental à l’islam, irrationnel et symbolique a toujours caractérisé l'Algérie qui, réellement, connaît mal la langue de sa religion et est dans un état de méconnaissance de l'islam traditionnel dont les forces ont été corrompues ou réduites par la colonisation. Les Algériens n'ont pas été en liaison avec les institutions traditionnelles, comme les Tunisiens avec la Zitouna, les Marocains avec la mosquée des Qarawiyins, les Egyptiens avec El-Azhar, les Iraniens avec Qom, etc… D'où leur peu de connaissance de l'islam que semble compenser beaucoup d'émotion et de ferveur. Alors qu'en Tunisie et dans les autres pays arabo-musulmans la colonisation n'a pas touché à la sécurité religieuse des gens, les Algériens, peu rassurés sur leur religion pendant la colonisation, sont restés avec un islam de premier degré, inquiet et idéalisé, menacé et lointain.

Dans l'actualité : dernièrement, la guerre du Golfe, et l'esprit de croisades qui s'est déchaîné en France dans certains milieux, a accentué encore plus en Algérie le sentiment anti-occidental et même anti-Français. Et c'est, paradoxalement encore, l'accentuation des échanges avec l'Algérie qui a amplifié ce phénomène. Au lieu d'ouvrir le peuple algérien à l'Occident, cette promiscuité "médiatique" n'a pas fait aimer l'Occident : les antennes paraboliques ont permis aux Algériens, placés dans la position du voyeurs, de recevoir en pleine figure une image de l'Arabe destinée à la consommation intérieure française, sommaire, caricaturale.

L'Européen se trouve ainsi placé devant un paradoxe : il croyait que l'Algérie, dès qu'elle aura rejeté le FLN, se rapprochera de la démocratie et des droits de l'homme, la voit sortir la forme la plus haïssable par la France : le fondamentalisme.

Cette relation à la fois intime et répulsive, quand elle n'est pas révulsive, que vivent les Algériens avec la France, un autre élément d'actualité non négligeable l’a réactivée : c'est l'arrivée de la gauche française au pouvoir qui a été une source de déceptions à travers le comportement des socialistes à l'égard des problèmes de l'immigration et du monde arabe en général. De ce fait, les dernières illusions qui ont alimenté le courant démocratique et progressiste en Algérie ont tari. À cela est venu s'ajouter la déception générale des masses maghrébines, et même d'une partie des intellectuels, à l'égard du communisme et de l'ex-URSS. La désagrégation des pays de l'Est a ouvert une voie plus grande pour l'islam dès lors que la force qu'on pensait représenter, dans l'Occident, l'allié des peuples du tiers-monde, ou bien a disparu, ou, pire encore, a été corrompue pour devenir l'alliée des forces conservatrices anti-arabes et anti-musulmanes.

Enfin, depuis quelques années, sur la question palestinienne, la position du PS  voulant maintenir dans les déclarations officielles la balance égale entre les Palestiniens et Israël, parce qu'elle n'a pas été réelle dans les moments décisifs où l'on a vu souvent les socialistes reculer chaque fois que s'exerçaient sur eux les pressions d' Israël ou des Etat-Unis, ont achevé de décevoir les Arabes qui ont vu une grande partie de la gauche se comporter comme une alliée totale dans les faits de l'Etat d'Israël et ne servir que des paroles aux Arabes.

Le comportement anti-arabe et anti-islamique des médias français en général qui se manifeste notamment à l'occasion des conflits du Proche-Orient ou des problèmes de l'immigration, accentue les réactions de rejet et de repli, sans parler des atteintes racistes, dont les victimes sont surtout algériennes, et qui achèvent de discréditer tous les discours officiels.

Parmi les retombées politiques en Algérie, il y a aussi le discrédit qui frappe le mouvement d'Aït Ahmed : Il appelle à la démocratie et au pluralisme, encouragé en cela par l'Occident, mais une ambiguïté pèse sur lui du fait que les élections ont confirmé que son implantation est presque exclusivement kabyle, et cela représente un réel danger de différenciation entre Arabes et kabyles que la colonisation a toujours tenté d'exploiter. Comme l'a dit un manifestant interrogé à la Bastille : « Nous sommes fiers d'être kabyles et que la Kabylie soit le centre de la démocratie ». Le risque de voir s'exaspérer les différences comporte aussi celui de rejeter une partie de la population vers le FIS qui s'affirme tout à la fois le porte-parole de l'islam et de l'arabité.

On a d'ailleurs souligné récemment en France, notamment par le biais du secrétaire d'Etat à la francophonie, que la revendication berbériste est liée au maintien du français contre les tenants d'une arabisation totale. Il en résulte une accentuation de la différenciation culturelle déjà soulignée, avec le risque que cela comporte non seulement d'isoler la Kabylie dès lors qu'elle se trouverait en état d'opposition culturelle et politique avec le reste de l'Algérie, mais aussi d'accentuer dans la majorité la revendication arabisante et anti-française.

Alger, la place où se mettent en scène les affrontements, est une ville où les populations arabe et kabyle sont mêlées. C'est pourquoi la manifestation d'Aït Ahmed entre les deux tours peut être perçue comme une volonté de mesurer un rapport de forces sur la place d'Alger. Or l'Algérie a une fragilité dans ce domaine que l'Occident est toujours tenté de jouer, comme en encourageant l'armée à intervenir.

L'Occident en général croit actuellement que l'ennemi a toujours été le FLN, attaqué non plus comme un mouvement de libération mais comme un parti unique au nom de l'idéologie des droits de l'homme et de la démocratie. Mais ceux qui s'opposent au FIS au nom de cette idéologie sont faibles, surtout après la guerre du Golfe et dans le contexte de la montée en France du Front national et ce que cela implique comme contre coups discriminatoires à l'encontre des Algériens dans ce pays. Ils se trouvent sans influence pour affronter le FIS.

Les Occidentaux ont cru que tous les peuples qui quittent le socialisme vont venir vers lui ; cela n'est pas aussi évident dans les pays musulmans et particulièrement en Algérie où le peuple est échaudé par les forces de la démocratie. Il a notamment connu la falsification de la démocratie par les élections truquées de la colonisation et il a vu les forces de droite comme de gauche liguées pour maintenir cette colonisation avec son contenu discriminatoire et attentatoire à son identité nationale. La désagrégation du FLN ne peut que profiter à un genre de libéralisation nationale avec l'islam, car la question culturelle revient avec plus de force que la question démocratique dans un pays où, plus que partout ailleurs, l'identité avait été mise en cause.

Dans ce contexte, le FIS développe une personnalité qui lui est propre :

 1/ Il a une réalité sociologique caractérisée par l'urbanisme sauvage qui n'a pas été seulement le fait d'éléments naturels, mais aussi celui de la guerre d'Algérie qui a poussé une partie de la population rurale à gagner rapidement les villes où elle a été gérée par les islamistes en raison des aspects intégrateurs de l'islam. Les islamistes ont associé à cette intégration psychologique des populations rurales des hauts plateaux, la technique plus traditionnelle des mouvements de libération : la solidarité qui se manifeste à travers des aides diverses. En période de crise c’est un bienfait (mouvements de bienfaisance et charité musulmane sont des moyens de solidarité valables pour pallier aux déficiences de la société moderne, surtout quand on associe devoir religieux et devoir social).
            
2/L'islam du FIS est un islam très pratique, simplifié, adopté par des couches sociales défavorisées. C'est un islam de campagne dans les villes.
Mais, pour beaucoup d'Algériens, l'islam est une redécouverte, un continent à explorer. Ils n'ont pas eu le temps d'avoir une culture, en passant sans interruption de la lutte nationale à la lutte économique. Le FIS profite largement du fait que l'acculturation de l'Algérie a été un phénomène de grande envergure. La colonisation a mis l'Algérie dans une situation presque d'analphabétisme culturel. C'est le seul pays du Maghreb qui a eu recours après son indépendance à des enseignants arabes du Proche-Orient qui n'ont de culture qu'islamique et qui n'avaient aucune prise sur le fait algérien.

QUESTION : Comment comprendre l’accueil favorable fait au coup de force militaire entre les deux tours ?

N.B.: La mauvaise façon de faire pour contrer les islamistes est celle qui combine divers moyens : l'alarmisme (éradication), la tentative de les opposer au berbérisme, l'idéologie occidentale ou l'armée. Ces moyens ne peuvent que conforter le mouvement islamiste et le radicaliser. L'expérience passée et plus de trente ans de règne du FLN ont conduit la société algérienne au FIS pour exprimer ses doléances, mais, en même temps le peuple algérien et ses composantes ont changé après l'expérience du parti unique et du manque de démocratie. La recherche de la démocratie est réelle et chargée d'intensité, mais elle s'effectue à travers des formes musulmanes : la quête de justice et de solidarité. Ce n'est pas en votant FIS que la société va oublier ces problèmes. D'autant que c'est un fait indéniable que les islamistes soulèvent de vrais problèmes : dépréciation de l'État, dégénérescence du FLN… Leur tentative d'une sorte de reprise en main du mouvement national rappelle que, malgré tout, le FLN est quelque part le père du FIS. Qu'on se rappelle sa politique d'arabisation rapide, la construction de mosquées, l'utilisation idéologique de l'islam lors de la phase de Boumediène, un homme qui a une culture essentiellement musulmane et qui a ouvert un large paysage à l'islam en Algérie (Grande mosquée de Constantine), comme il a inclus l'islam dans la Charte, et maintenu le statut personnel inchangé avec tout ce qu'il a de discriminatoire à l'égard de la femme…

De plus, le peuple algérien, davantage que le marocain ou le tunisien, a une expérience de prolétarisation : il a une composante ouvrière réelle moderne. En plus, les rapports avec l'Europe ne se limitent pas à l'élite, mais impliquent des populations qui ont pu expérimenter réellement la vie moderne et en avoir une idée dans la durée. Les tendances un peu simplificatrices, passéistes, au sein du FIS, ne peuvent pas aller loin. Les islamistes sont obligés de prendre en compte les acquis mentaux du peuple algérien et sa sociologie.

L'argumentation occidentale elle-même ne prend pas en compte ces réalités : l'appréciation est erronée et ses objectifs ne sont pas conformes aux attentes du peuple algérien et à ses problèmes.
On ne peut contrer le FIS avec ces arguments, ni avec le FLN qui a failli, ni avec les arguments du gouvernement tunisien et marocain qui ont failli eux aussi.

La gauche doit avoir une appréciation politique et lutter de façon politique contre les tenants du FIS en tenant compte des réalités historiques et en ayant une autonomie de réflexion qui suppose de n'être pas instrumentalisé par les idéologies occidentales.

Le mouvement islamiste en Algérie peut s'expliquer par plusieurs facteurs : la crise économique, les problèmes non résolus, l'idéologie défaillante du FLN et la corruption qui a atteint des niveaux insupportables, les relations tendues avec l'Occident… tout cela peut expliquer en un sens pourquoi un peuple comme le peuple algérien en arrive à chercher des solutions dans le mouvement islamiste.

QUESTION : Ce sont de fausses solutions ?

N.B.: Le problème prioritaire du FIS est celui de soustraire le pays de l'influence de l'Occident grâce à l'islam qui représente la manière la plus radicale de s'opposer à lui. Or, là-dedans, il y a une contradiction fondamentale : en apparence, l'attachement à l'identité islamique, le retour à la pratique islamique originelle, semble détacher les Algériens de l'Occident : on se soustrait au mode de vie, à la consommation, à l'imitation de l'Occident. Mais il ne s’agit que d’apparence. Elle a bien sûr une certaine valeur réelle parce qu’il est vrai qu'en se soustrayant à ce mode de vie on peut pratiquement penser avoir sa propre voie. Mais cette voie a des limites immédiates. Vu l'état de la société, de l'adoption de certains modes de vie, il est absolument impossible, pour aucun mouvement, de se soustraire de certaines réalités telles que la médecine, les sciences, l'enseignement, les moyens modernes de communication, etc.. On peut s'habiller comme on veut, mais on ne peut se passer de l'électricité, c'est-à-dire d'importer une technologie qui permet de faire marcher les choses… Au niveau de la structure d'un pays, cette rupture préconisée avec l'Occident n'est que satisfaction personnelle d'amour-propre, et correspond peut-être aussi, à un certain niveau populaire, où les besoins sont réduits par manque de capacité de les satisfaire.

Le mouvement islamiste se place en proposant un mode de vie soi-disant islamiste qui cautionne et rend acceptable la misère et les privations dans les milieux populaires et chez les laissés-pour-compte. Il y a une sorte de démagogie, de ce côté, chez les islamistes qui n'éclairent pas les gens sur les différenciations sociales, les luttes de classes, etc..., mais les pousse dans leurs manques qui deviennent presque une vertu : plus je suis pauvre, plus je m'écarte du pêché, plus je suis dans le bien.

Le type même de cette société est l'Arabie saoudite : on a des satisfactions individuelles d'amour-propre, notamment à la maison, mais la société est totalement aliénée par les formes les plus graves du capitalisme, qui importe tout, jusqu'à ses gadgets. C'est la contradiction fondamentale de l'islamisme. En prétendant rompre avec l'Occident, il ment. Il opère la rupture de façon uniquement verbale et au niveau des apparences.

Le mouvement islamiste ne se donne pas non plus les moyens de rompre avec l'Occident sur le terrain économique en accédant à une réelle autonomie et en se donnant les moyens d'une participation à la compétition économique. Aucun mouvement islamiste n'a un vrai programme allant dans ce sens. Par rapport à d'autres mouvements politiques arabes, c'est celui où il y a le plus d'arriération. L'argent le moins bien géré du monde arabe est celui des émirs saoudiens et autres. Ce sont des gens qui se font gruger un maximum par l'Occident capitaliste, parce qu'ils considèrent que la technique, la gestion moderne capitaliste, n'est pas la bonne ou, pire encore, ils n'ont pas de techniciens, ou ils font régresser les techniciens qui connaissent le monde occidental vers l'idéologie du refus de cette gestion. Ils ne prennent pas en charge cet élément fondamental de la dépendance qui est la gestion économique indépendante pour limiter les effets de cette dépendance et profiter des failles et des contradictions du système capitaliste.
Les problèmes réels ne sont pas pris en compte et ils ne peuvent pas sortir le pays de la crise économique.

Sur le plan de leur conception de l'organisation de la vie politique du pays, il y a aussi une contradiction : tout en cherchant à avoir les masses et à se revendiquer d'une certaine démocratie quand il s'agit de lutter contre les tenants du pouvoir, les islamistes n'ont pas de propositions positives pour créer des institutions, ni pour préconiser des moyens nouveaux. Leurs propositions sont réduites presque à des clichés : le mot ‘choura’ qu'on sort pour en faire une institution démocratique est un mot fourre-tout où l'on peut placer ce que l'on veut.

Pour l'Algérie, ils ne peuvent pas être différents totalement du niveau social et de la conscience atteinte par les masses : il faut qu'ils se conforment à la réalité, mais ils ne peuvent pas la dépasser. Donc ils ne présentent rien de plus que les autres partis sauf une seule chose qui est négative : n'ayant rien à proposer, ils rentrent dans les institutions existantes qui peuvent être améliorées par d'autres partis, mais ils y entrent pour ne pas les laisser évoluer. Quand ils rentrent dans une institution, c'est pour la bloquer. Puisqu'ils n'ont pas de projet, puisqu'ils ne savent pas gérer les institutions nécessaires à une société qui est en évolution, ils ne peuvent que rentrer dans ces institutions pour les figer sous prétexte d'avoir le peuple avec eux. Mais ils n'ont pas de buts et l'Etat islamique n'est pas un Etat qui a une façon d'évoluer avec la société: c'est une conception et, quand on l'atteint, on reste dedans. Il ne faut surtout pas changer.

Comment conserver l'Etat auquel ils parviendront sans aucun dynamisme politique ni économique ? Ils ne peuvent qu'entrer dans une société comme celle de l'Arabie saoudite : une société figée avec la même caste au pouvoir, les mêmes structures sociales…
Les mouvements islamistes profitent de la désagrégation de l'État, de la corruption, de toutes les tares économiques, sociales, etc,  pour préconiser des choses qui pétrifient la société. Leur solution est présentée comme psychologiquement bonne, rassurante au niveau de l'intérieur de chaque musulman : retour à soi, sentiment d'appartenir à un monde. Le reste, l'économie, c'est uniquement une gestion qui ne diffère guère de celle qui a cours : la seule différence est que le gestionnaire doit être musulman.

QUESTION : La résurgence du mouvement islamiste ne serait que le résultat d’une faillite de l’État national ?

N.B.: On ne peut combattre ces mouvements qu'en gardant à l'esprit le fait que ceux qui sont à la tête des États sont arrivés à la fin d'un parcours et qu'ils sont en train de dégénérer tout en luttant contre la solution islamiste qui n'en est pas une, mais qui est le symptôme de cette dégénérescence. Il faut donc combattre cette dégénérescence et refuser de croire qu'il n'y a pas d'autres alternatives qu'entre un pouvoir dégénéré et un pouvoir figé par les islamistes. Il faut les contrer en proposant autre chose. Or la question qui se pose maintenant est comment être à la fois contre le FLN et proposer du nouveau, et comment ne pas laisser les islamistes profiter de la chute et de la dégénérescence des autres. 

Dans le conflit qui a eu lieu entre Bourguiba et les tenants de l'utilisation de l'Islam, Bourguiba a choisi un verset qui exprime le choix des Musulmans plutôt que le choix abstrait de l'Islam : "Fa qoul a'malou, fasa yara allahou a'malakoum wal mou'minoun" : la question n'est pas de dire soyez dévots, mais agissez et  Dieu vous jugera sur vos actes.

Là où ils ont été battus, c'est quand Bourguiba leur a dit : ceux qui préconisent le retour à la religion, qui abandonnent les luttes et les Musulmans à leur triste sort, celui de ce bas-monde, et qui ne trouvent pas de solution ou ne s'intéressent pas aux solutions réelles, modernes, efficaces, pour sortir nos pays et nos peuples de la dépendance, de l'humiliation ; ceux là ne font rien de bon. Par contre ceux qui inventent, qui prennent et qui adoptent des solutions les plus modernes pour contrer l'ennemi, ceux-là libèrent les Musulmans réellement. Or, dans tous les états arabo-musulmans, les peuples ont suivi les couches sociales qui avaient réellement une conscience nationale, anti-impérialiste, parce que à chaque pas ils montraient l'efficacité de leur voie.

Mais, malheureusement, parce que les mouvements politiques modernistes ont dégénéré, sont usés ou ont abouti à des impasses, il y a, dans le mouvement islamiste actuel en Afrique du Nord, une forme de contre-révolution nationale, une sorte de revanche, la tentation d’un retour à un État antérieur aux luttes nationales.

En Algérie, c'est le rêve d’un retour à un état où la colonisation n'a pas eu lieu, c'est-à-dire à un État colonisable, celui de la décadence. Alors que les modernistes, comme Bourguiba, disaient qu'il faut partir de l'État tel que la colonisation l'a transformé, pour aller au delà et non pas pour retrouver le Bey, Abdelkader, les tribus, un État qui était, non une époque brillante, idéalisée, mais le prélude de la colonisation, non celui d'un islam pur, mais d'une société dissolue qui a perdu tout dynamisme, dont le tissu était déchiré et qui était placée sous le despotisme. Par une sorte d'ellipse, on trompe les gens en leur faisant miroiter que ce n'est pas ce retour qu'on préconise mais un retour vers l'État originel de Médine ou celui de la puissance islamique, on se demande par quel miracle!!

Tout ce que veulent les islamistes c'est effacer la colonisation comme si elle n'a jamais eu lieu, et avec elle, l'idéologie avec laquelle on a affronté les puissances coloniales.

En Tunisie, dans les années 40, en plus des ‘Hoffadh el-qor'an’ de chikh el Bawangi qui faisait apprendre le Coran dans les mosquées, de façon purement orale, comme on fait avec les aveugles, pour, à la fin de la journée de travail, empêcher les gens d'aller aux réunions du Destour, Bourguiba s’est heurté à une élite née dans la Zitouna. C’est elle qui proposait comme le digne représentant du pays ; ce ne sont pas les destouriens laïcs qui sortent des écoles franco-arabes. C'est le conflit qui a eu lieu entre Saout ettaleb et le Destour. Hoffadh el Qor'an et zeitouniens se retrouvent aujourd'hui comme composantes du mouvement islamiste.

C'est parce que la colonisation ne voulait pas encourager l'enseignement moderne et ne voulait pas accorder les crédits pour l'ouverture des écoles, qui était une demande essentielle, immédiate, elle poussait les gens vers la Zitouna. M. Pey, qui était un socialiste, est celui qui a encouragé le maximum la Zitouna en reconnaissant certains diplômes et en voulant restructurer la Zitouna pour que le mouvement moderniste, celui des sadiquiens, ne soit pas à la tête du mouvement national. Il a joué là-dessus et le mouvement de Saout ettaleb a été aussi un mouvement anti-nationaliste, tout en se drapant derrière l'enseignement de l'arabe et de l'idéologie islamiste.

En Algérie, les mêmes éléments existaient dans les années quarante, même sous d'autres formes. La différence vient du fait que la direction moderniste laïque a inclus les ulémas dans le mouvement.

En résumé, les islamistes apparaissent actuellement comme une sorte de continuité de lutte parce que les forces modernes ont atteint leurs limites et ont été figés dans des intérêts qui ne leur permettent plus de concevoir une contradiction très forte avec l'Occident, du fait qu'ils sont au pouvoir et qu'ils en profitent. Les islamistes apparaissent une fois résolu le problème de l'indépendance nationale, et pendant que ceux qui sont au pouvoir sont arrivés à des compromis avec l'Occident et que, du point de vue culturel, ils vivent avec les valeurs occidentales. Au niveau de la logique, cela semble réel, et c'est fondé sur certains points (la dégénérescence de certaines fractions du pouvoir), mais ce que disent les islamistes est faux : ils ont des modèles vides, des références historiques et religieuses tout aussi vides. La seule donnée est au niveau individuel.

QUESTION : N’y a-t-il pas, de la part des puissances occidentales, une politique d’instrumentalisation des islamistes ?

N.B.: Sans reculer trop dans le passé, l'Occident a toujours cherché effectivement à utiliser les islamistes ou les couches sociales se revendiquant de la religion. Cela s'est particulièrement accentué au moment de la montée du courant révolutionnaire marxiste ou socialisant qui s'est impliqué dans les mouvements nationalistes. L’Islam a été entrevu comme un moyen idéologique de contrer ces mouvements. Cet usage de l'islamisme s'appuyait aussi sur les couches anciennes, féodalo-tribales et haute bourgeoisie, pour contrer les mouvements modernistes qui ont affronté réellement l’Occident, dans la phase de lutte de libération nationale. Plus fortement en tout cas que les traditionalistes.

L'Occident avait une revanche a prendre sur ces mouvements qui l'ont quand même obligé à reculer et à concéder. De même, les islamistes et certaines couches sociales avaient aussi une revanche à prendre. Donc ils se trouvent sur le même terrain : chaque échec d'un mouvement national, tel que le FLN, trouve deux adversaires anciens tout prêt à profiter du vide laissé. De l'extérieur, c'est la colonisation ou l'impérialisme, et de l'intérieur la revanche des traditionalistes.

Le mouvement islamiste, comme tous les mouvements globalisants, a une base populiste, populaire et une base de haut. Cela ne concerne pas seulement les couches élevées du pays, mais aussi certaines potentialités de ces couches, mêmes petites-bourgeoises liées à des circuits traditionnels (le bazar en Iran, soubassement sociologique et idéologique de l'islamisme qui n'est pas négligeable).

Deuxième élément très important : Il y a des liaisons internationales, surtout quand il s'agit de l'Arabie saoudite et ses couches conservatrices fortes qui ont les moyens de leur conservatisme. Quand il s'agit du pétrole, l'Etat peut devenir aussi un élément moderne important entre les mains des couches anciennes pour gérer le pétrole en relation avec les puissances hostiles au nationalisme arabe et qui revendiquent une autre gestion du pétrole au profit du développement national.

Jamais le mouvement islamiste ne peut être compris sans ces deux composantes populaire et haute, avec l'avantage de traverser toutes les couches sociales : il passe du plus pauvre jusqu'au plus riche, comme le mouvement national. C'est ce que n'ont pas trouvé aujourd'hui les progressistes : un mouvement qui peut toucher toutes les classes sociales.

Les nationalistes  modernistes qui ont dirigé les mouvements nationaux ont trouvé des solutions quand il s'agissait de lutter contre l'extérieur et en partie des solutions pour relever un peu le niveau économique et social en le détachant de l'exploitation directe de la colonisation. Mais ils se sont heurtés à deux problèmes majeurs :

1/ l'économie qu'ils ont préconisé eux mêmes, qu'elle soit socialiste, semi socialiste ou totalement capitaliste, face aux entreprises de pénétrations économique du marché mondial n'a pas été à la hauteur. Ils n'ont pas  trouvé de riposte correcte à ces éléments vu le rapport de force dans le monde. Ils ont échoué et ils ont un point faible qui réside dans leur vulnérabilité à l'argent et au mode de vie occidental. L'Occident est corrupteur autant que le pouvoir.

2/ La question du pouvoir n'a jamais été dépassée. Ses tenants n'ont pas su trouver une solution ou un mode de gouvernement sans accaparement, sans monopole ou appropriation du pouvoir par une caste ou un homme, qui permette de faire jouer une légitimité, non pas éternelle, mais toujours renouvelée, pour rendre possible la relève des élites en fonction des changements. Ils placent leur pays devant ou le retour en arrière ou le vide devant. Quand ils échouent, le changement ne devient, comme en Union soviétique où les dirigeants croyaient avoir le pouvoir pour l'éternité, qu'un retour en arrière. Donc, chez nous, aux islamistes.

Tant qu'on n'a pas trouvé une façon de gérer la vie politique avec des institutions crédibles, tant qu'on n'a pas trouvé des phases intermédiaires qui permettent de trouver la fluidité de la vie politique, de l'ouvrir aux nouvelles générations et aux problèmes nouveaux, on fuit dans la technicité qui n'est pas une solution tant que les problèmes politiques demeurent. Ou bien dans le recours à l'armée qui ne pourra que se couper de la société civile.

On ne peut contrer les islamistes qu'en jouant le changement : exploiter les divisons des islamistes, renouer avec la société musulmane en n’oubliant pas que, dans nos pays, les citoyens, tout en étant des citoyens sont aussi des musulmans. Les modernistes doivent tenir compte de cette dimension et du fait qu'il y a une confrontation spécifique entre l'Occident et nous; où l'Occident tout en restant laïque est demeuré  hostile à l'islam. C'est un problème qui ne doit pas être laissé aux charlatans.

Tant qu'on n’aura pas pu, et pas voulu, adopter des solutions courageuses pour combattre ce mouvement sur les terrains où il se  manifeste réellement. Tant qu’on aura pas adopté vis-à-vis de lui, les moyens corrects qu'on adopte à l'égard de tout autre mouvement politique. Tant qu’on n’aura pas pu lui donner en même temps les moyens de se dévoiler par la pratique et qu’il restera un opposant perpétuellement victime, on ne peut rien faire de sérieux.  D'autant que c'est un combat à longue échéance. Le mouvement islamiste est un mouvement de longue échéance, comme un cours d'eau, il disparaît sous terre puis à un certain moment donné il resurgit à la surface.  Il faut donner aussi aux autres mouvements la possibilité de le combattre. L'État seul n’est pas le moyen, il y a d'autres forces dans la société civile qui doivent avoir les moyens de contrer ce mouvement. Il doit y avoir un jeu politique, avec les risques inhérents, mais il ne faut jamais prendre un islamiste pour définitivement perdu. C'est un Algérien ou c'est un Tunisien qui, dans une situation donnée de blocage intellectuel, de mécontentement et de désespérance, de dépit et de défi, de régression et de résignation aussi … a adopté l'islamisme, mais si la société bouge, si les perspectives s'ouvrent, il basculera et deviendra un militant fervent, actif pour la modernité. D'autant que les différences sociales ne sont pas grandes, en Algérie surtout où, excepté les groupes qui visent directement le pouvoir, la même famille peut abriter l'islamiste, le FLN et le démocrate.

Les islamistes ne sont pas en train de chercher une interprétation nouvelle de l'Islam. Ca n'intéresse personne. Ils ne sont pas comme les théologiens de la Nahdha qui ont voulu réellement découvrir la possibilité théologique qui démontre la compatibilité entre l'islam et la modernité. Les islamistes prônent les choses dans le vague et s'intéressent à l'islam pour prendre le pouvoir au nom de l'islam; il n'y a pas de théologiens dans le sens réel qui cherchent une solution réelle, nouvelle, dans l'islam.
Les gens qui ont réellement la foi ne sont pas en train de faire cette recherche et à plus forte raison ceux qui ne croient pas.

Il n'empêche, dans la pratique qui, le plus souvent domine, nous allons vers une société laïque où l'islam ne va pas jouer le rôle que certains lui accordent.
La réalité n'est pas le retour vers un islam quel qu'il soit. Avec une donnée : contrairement à ce qui s'est passé en Arabie saoudite, ce qui s'est passé en Iran et ce qui se passe en Algérie, malgré les différences entre ces deux sociétés, toutes deux ont été traversées par des courants modernistes très forts. Non seulement  le libéralisme, mais aussi le marxisme et je suis persuadé que les courants islamistes, dans leur langage et dans leur comportement pour acquérir les masses, ont adopté au cours de plusieurs années des références modernes (syndicats, revendications, égalité, démocratie, droits de l’homme, liberté d'expression…). La hiérarchie incluse dans les sociétés  anciennes et dans l'islam ne peut être acquise à nouveau qu'a travers au moins une logomachie marxiste ou libérale. Le mouvement islamiste en est pénétré, quel que soit son refus de le reconnaître : organisation politique, l'État, l'indépendance, l'impérialisme... A l'inverse, les mouvements modernistes sont en train d’être pénétrés par l'islamisme, à travers le spirituel.

LE PROBLÈME DU POUVOIR

Depuis les indépendances nationales, il n'y a jamais eu dans aucun pays arabe un changement de pouvoir par les urnes. C'est une règle qui peut être étendue au tiers-monde, mais elle vaut essentiellement pour le monde arabe. L'Amérique latine a son originalité, elle peut passer des dictatures les plus dures à l'organisation d'élections qui peuvent aboutir à des résultats positifs qui s'inscrivent dans la durée. En Asie, l'Inde et même le Pakistan, par tradition anglosaxonne, ont démontré, surtout en Inde, que les urnes sont une voie de possibilité d'alternative du pouvoir; au Pakistan, le relais entre les dictatures et les élections a toujours existé, mais dans les pays arabes, à part des périodes limitées en Syrie où il y a eu quelques élections qui ont donné telle ou telle forme de pouvoir, elles n'ont jamais été une base de prise sérieuse du pouvoir. Maintenant l'Algérie vient de confirmer, entre autre, que le passage par les urnes pour changer un régime ou un pouvoir, n'est pas possible. Pourquoi?

- Les Etats nations du monde arabe sont pour la plupart, —à part les monarchies qui ont des formes de pouvoir autres, ou le pouvoir exécutif est inamovible—, des républiques issues, ou de révolutions nationales ou de coups d'État. Donc leur seule légitimité, ils la tiennent de la force qui prime le droit. Leur légalité n'est pas fondée sur des élections et ils ne conçoivent pas que des élections puissent changer cet état des choses. Comme dans les pays socialistes qui sont aussi issus de révolutions, les élections sont surtout et uniquement utilisées pour confirmer la prise du pouvoir, pas pour le mettre en cause : s'ils confirment, on les accepte, s'ils mettent en question, on les renie. C'est ce qui vient de se passer en Algérie. Par ce qu'ils n'ont pas pu manipuler les élections pour qu'elles les confirment dans leur poste, les gens du pouvoir ont interrompu le processus électoral. C’est une donnée réelle.
            
- Il y a une deuxième donnée : la différence  est très marquée entre la société civile et l'État. Les États dans les pays du monde arabe forment une structure et une organisation excessivement fortes par rapport aux sociétés qui n'ont pas développé les moyens sociaux, (accès à un niveau élevé des citoyens du point de vue intellectuel, moral, économique…), et qui restent très faibles, (pauvreté, misère, exclusion, analphabétisme, bas niveau politique, associations modernes très limitées…). Face à cette société, l'État moderne, qui a adopté des institutions modernes (armée, police, État, justice, fiscalité, informatique…), et des moyens économiques excessivement forts, qui dispose de capacités de contrôle quasiment illimitées, devient un véritable monstre par rapport à la société. Dès qu'il se met en place et commence à fonctionner, il est difficile de le contrer. Le mot totalitaire est trop faible pour souligner cette énorme disproportion entre la forme de l'État moderne et la société qui n'a pas été modernisée et qui est pratiquement dépourvue de moyens modernes d'action. C'est cela  dans l'ensemble qui est à l'origine de l'impossibilité pour la société de peser sur l'État.

Les moyens d'opposition anciens de la société traditionnelle — les intermédiaires entre l'État et les citoyens — ont disparus sans être remplacés : organisations tribales, corporations, notables, ulémas, marabouts, etc… permettaient d'atténuer le choc entre un pouvoir étatique concentré, centralisé et la société. C'est pourquoi la concentration du pouvoir est rapide dans nos pays; dès que le parti a accompli sa tâche révolutionnaire, il est vite accaparé par un groupe restreint, un clan, une famille, une caste et finit toujours entre les mains d'un seul homme disposant de moyens énormes face à une société totalement dépourvue de moyens de défense, de résistance ou de riposte.
  
Est-ce la raison pour laquelle  les islamistes algériens n'ont pas concrétisé leur victoire?

Oui. Parce que tous les partis qui pensent ou croient que par l'intermédiaire d'élections ou parce qu'ils vont avoir une force dans la société civile peuvent parvenir au pouvoir, ne le peuvent pas. C'est une voie non passante, parce que la société face au pouvoir d’État n'a pas de moyens. Le problème se pose dès lors dans les mouvements islamistes. Il les divise entre ceux qui choisissent la voie violente, révolutionnaire, qui ne sont pas tous des radicaux, mais disent qu'ils n'y a pas d'autre voie que celle-là. Ils passent à la violence parce qu'ils savent qu'il y a une impasse par la voie démocratique. Et les autres qui par la force que leur offre leur enracinement populaire croient qu'il est possible, si on acquiert une légitimité populaire, de parvenir à imposer leur pouvoir en profitant des mécontentements et des contradictions de l'État. Mais ils se heurtent à l'épuisement : le pouvoir les laisse mijoter comme cela s'est passé avec les Frères musulmans en Égypte. Ceux qui choisissent la voie uniquement démocratique finissent par se trouver dans une contradiction : ils ont des succès réels grâce au soutien de la population, mais ils ont des échecs au niveau de la concrétisation de leurs objectifs. Vont-ils résoudre le problème ?

Aujourd'hui on le voit bien : ceux qui ont échoué dans le FIS sont ceux qui ont choisi la voie démocratique.
On le constate aujourd'hui en Tunisie, il y a une crise importante de l'État. Certains islamistes ont voulu conjuguer la pénétration non seulement de la société civile, mais aussi celle de l'État, par  l'intermédiaire de la fonction publique, de la police et de l'armée. Ce sont ceux qui ont tiré les leçons de ce qui se passe en Orient : les révolutionnaires moyen-orientaux ont compris depuis longtemps que les révolutions soi-disant populaires, les partis comme le baath et même les mouvements des Officiers libres en Égypte et au Soudan, n'ont pu prendre le pouvoir que par la conjugaison d'une influence populaire et d'une pénétration de l'armée ou de la police ou de l'État, c'est-à-dire en haut et en bas. C'est ce que le parti baath a accompli de la façon la plus évidente : il a vu que ce n'est pas en réunissant des millions de gens dans la rue qu'il peut prendre le pouvoir s'il n'investit pas l'armée, la police, les institutions. Or, il se révèle qu'en Tunisie les tentatives d'investissement des corps de l'État ont existé, avec le corollaire de la base populaire. En Algérie, pour le moment, c'est ce qui semble manquer parce qu'ils n'ont pas encore fait fonctionner leur pénétration dans les organes de l'État et il semble qu'ils ont été écartés de l'armée

En Tunisie, un démocrate comme Mestiri qui a toujours cru arriver au pouvoir en gagnant l'opinion et qui avait failli réussir lors de la crise de 1970, n'a jamais réussi parce que Bourguiba s'est montré jaloux de ses prérogatives de chef de l'État. Et Ben Ali, un homme qui n'a jamais pensé au pouvoir mais qui s'est trouvé à un moment donné, presque par hasard, dans l'institution répressive de l'État, l'armée puis la police, a réussi. De sorte que c'est l'homme de la répression qui a été investi avec le titre de démocrate et Mestiri qui a lutté pendant des années pour la démocratie avec un impact certain dans le peuple, se trouve aujourd'hui hors circuit !

- Quelle solution alors ?

Les systèmes politiques fondés sur l'islam sont mauvais. En revanche, le système politique bourgeois, basé sur le pluralisme et l'alternance, et qui est en partie le fruit de la réflexion des philosophes du siècle des Lumières sur les mérites et les défauts du système, alors dominant, de l'empire ottoman, est le seul qui ménage des sorties pacifiques des crises, et des sorties honorables pour les vaincus de la politique. Il est le seul qui favorise le changement, alors que ce n'est même pas le cas avec la démocratie américaine ou anglaise basée sur l'aliénation collective et qui se considère comme une fin en soi, à l'image de tous les absolutismes.

Quelques observations :
Depuis 1992, la situation n’a pas beaucoup changé.
La seule nouveauté réside dans l’apparition du phénomène du Hezbollah libanais dont les aspects nouveaux confirment les analyses de Noureddine Bouarrouj :
1-     C’est un mouvement qui semble avoir tiré les enseignements liés à la faillite des mouvements qui comptent seulement sur la popularité pour espérer résoudre des situations bloquées. Il s’est doté des moyens réels pour assurer sa résistance sans dépendre de l’État, et sans négliger l’importance des urnes et des rapports de force électoraux dans le seul pays arabe où il y a un jeu démocratique réel, même s’il se greffe sur le confessionnalisme et le clientélisme.
2-     Il repose sur une base confessionnelle, qui est aussi une base de classe, celle de ceux qui étaient autrefois placés au bas de l’échelle sociale. Il a contribué à relever les chiîtes et à les insérer fortement dans le jeu démocratique libanais. Il ne se pose pas en force confessionnelle, mais de libération nationale par rapport à Israël et de dénonciation des régimes arabes objectivement alliés d’Israël, comme le montre actuellement blocus de Gaza.
3-     En Palestine, nous pouvons constater la justesse de l’analyse de Noureddine : l’affaiblissement du mouvement national palestinien entraîne automatiquement une réappropriation du combat pour sa cause par la société palestinienne dont les valeurs sont nécessairement liées à l’Islam. Il n’y a pas de voie médiane. Celle de la démocratie et des droits de l’homme, n’est pas une voie passante. Israël, les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas voulu la reconnaître en admettant la victoire électorale du mouvement Hamas. Comme les généraux algériens face à la victoire du FIS, les Occidentaux ont choisi le coup de force. Le blocus de Gaza, la punition collective du peuple palestinien, rappelle d’autres blocus, comme celui de l’Iran pour faire tomber le régime démocratiquement élu de Mossadegh.
4-     L’émergence inattendue du mouvement Hezbollah et sa résistance militaire victorieuse face à Israël est la vraie nouveauté dans la région. Né de la conjonction entre la révolution iranienne, relativement en échec chez elle, et du nationalisme arabe en Syrie, condamné à l’impuissance, le Hezbollah bouleverse tous les plans dans la région. Ce mouvement montre une possible porte de sortie du blocage qui paralyse toute la région. C’est la préoccupation véritable qui se cache derrière la mobilisation occidentale et celle de certains régimes arabes contre l’Iran et la Syrie.

1 commentaire:

Mamouchka a dit…

Mais en ce qui concerne la Tunisie actuellement, qu'en est-il des islamistes? Quelle menace représentent-ils?