7 avril 2011

L'épreuve de Si Béji

Le Mouvement national tunisien de libération a connu depuis le congrès de Ksar Hellal diverses épreuves. Elles sont autant d'étapes douloureuses qui jalonnent l'histoire de la jeune Tunisie faisant son entrée dans le siècle dans un combat inégal avec l'une des deux grandes puissances du moment. Un combat contre une puissance incarnant tout à la fois la Révolution industrielle européenne et les idées neuves des "Lumières". Qui aurait cru qu'un tel combat  puisse conduire un jour à la victoire? Bourguiba n'en doutait pas et sa foi a contaminé ses compagnons. Parmi eux, Béji Caïd Essebsi, avocat lui aussi. Il fit la connaissance de Bourguiba à Paris, au début des années cinquante, tout à la fin de ses études de droit.

Qu'est-ce qui l'a tout de suite subjugué? C'était la vision de Bourguiba développant à l'intention des jeunes Tunisiens de Paris, les leçons qu'il fallait tirer de la guerre de Corée! Ce jour-là, Béji Caïd Essebsi fut touché comme par la baguette d'une fée. Sa vie sera transformée et la leçon de Bourguiba éclairera plus tard toute sa carrière de brillant diplomate.

Qu'avait donc dit Bourguiba à l'issue de son exposé sur le conflit de Corée ? Il avait dit que pour gagner, la Tunisie devait compter sur les Etats-Unis. C'était clair et net, et la suite de l'Histoire lui a donné raison.

Son jugement n'était pas idéologique. Il n'était pas moral. Mais il allait dans le sens de l'Histoire de l'après-guerre et il était motivé par le service des intérêts de la Tunisie.

Lors de la crise de Sakiet Sidi Youssef, ce sont les Etats-Unis qui favorisèrent l'internationalisation de la question tunisienne qui, soit dit en passant, mis en relief le génie de Mongi Slim qui lui valut l'admiration et le soutien de toutes les nations qui émergeront plus tard à Bandoung sous l'appellation  des Non alignés.

Les Etats-Unis n'hésitèrent pas, lors de l'affaire de Bizerte, d'apporter leur soutien à Bourguiba contre de Gaulle qui arguait que Bizerte était nécessaire à la défense du "Monde libre". Pour l'OTAN, c'était faux.

A la lecture de cet épisode, on peut se demander dans quelle mesure l'acharnement meurtrier de de Gaulle à Bizerte n'était pas aussi l'expression d'un mépris à l'égard d'un homme, Bourguiba, coupable d'avoir  traîné la France devant la justice internationale (L'ONU et l'opinion internationale) où les crimes de son armée d'Algérie et ses reniements à la parole donnée ont été largement étalés.

Béji Caïd Essebsi a également retenu les leçons de Bourguiba sur les relations de la Tunisie avec ses voisins. Oui, le Maghreb doit se faire, ne serait-ce que pour équilibrer les rapports de la Tunisie avec l'Europe. Non, les relations avec le Machreq ne sont pas utiles tant que prime la rhétorique et  l'idéologie sur l'approche rationnelle et une juste appréciation des rapports de force internationales. 

Il saura s'en souvenir au moment où il fallait déjouer le coup de l'"unité tuniso-libyenne" de 1973, puis lors du "coup de Gafsa". 

Bourguiba tenait par dessus tout à la paix avec ses voisins maghrébins et c'était la raison pour laquelle il signera le traité de rectification des frontières tuniso-algériennes au profit du grand voisin. C'était pour tuer dans l'œuf tout contentieux pouvant amener  une situation envenimée, ou donner lieu à des prétextes d'agression.

La dernière leçon de la justesse de la leçon sur la guerre de Corée, Béji Caïd Essebsi la tirera des conditions du lâchage de Bourguiba par les Américains lorsqu'ils autorisèrent le bombardement de Hammam Chott en 1985 par les Israéliens. Cet épisode qui signe la fin de Bourguiba, a été quand même l'occasion d'une belle victoire de la diplomatie tunisienne à l'ONU en réussissant, pour la première fois dans l'histoire de cette institution, à ce que les USA laissent passer une résolution du Conseil de sécurité condamnant Israel!

Telle était, à grand traits, l'influence de Bourguiba sur Béji Caïd Essebsi , telle qu'elle ressort de son livre, Bourguiba, le bon grain et l'ivraie (Sud Edition Tunis, 2009, 2ème édition).


Sur le plan de la politique intérieure, c'est tout autre chose! Si Béji fera preuve de beaucoup de tact pour ne pas aborder de front des affaires telles que le complot youssefiste et ses retombées, bien que son jugement sur S.B.Youssef est clair. Il n'évoquera pas les dessous de l'union avortée tuniso-libyenne. Il n'abordera pas le dossier des islamistes de la période des années quatre-vingt et se gardera donc  bien de porter un jugement. Pas un mot non plus sur la répression policière. Il évoquera à peine quelques aspects de la lutte pour la succession qui laissent penser qu'il ne portait pas certaines personnes dans son cœur qui ont fait prévaloir des rivalités malsaines et des personnalités de bas niveau. Ses passages les plus sincères témoignent surtout du respect pour l'homme qui a osé les réformes touchant à la condition de la femme, de la famille, de l'éducation et de la justice qui ont fait de la Tunisie un pays phare dans son environnement arabe et musulman. Il qualifie à juste titre  ces réformes de "révolutionnaires" et reconnaît que si elle avaient été soumises à un vote démocratique, elles ne seraient jamais passées!

Le dernier point sur lequel porte l'admiration de Si Béji pour le zaïm disparu est relatif à son rapport à l'argent. Bourguiba n'était pas seulement un homme désintéressé, mais il ignorait même la valeur de l'argent comme l'illustre les anecdotes rapportées par Si Béji qui insiste beaucoup sur ce point. Peut-être était-ce là, de sa part, le seul moyen de manifester sa critique au régime de voleurs qui était en place au moment de l'édition de ce livre.

Reste la question du Parti.

Au début de l'indépendance,  le Parti destourien s'était imposé comme l'instance chargée de bâtir le nouvel État depuis le sommet jusqu'à la base. Personne ne contestait ce fait. Mais une fois le nouvel État fondé, la question de son fonctionnement devait fatalement se poser. C'est ici que la fracture apparût entre les partisans d'un État autoritaire et ceux d'un État démocratique. Béji Caïd Essebsi était proche des seconds, mais pas au point de rompre avec le parti de Bourguiba. Et il était contre les premiers dans la mesure où ils étaient incapables de faire fonctionner le parti unique de manière démocratique! Et il voyait bien que le  Bourguiba malade et vieillissant était l'otage des premiers qui jouaient volontairement sur les aspects narcissiques de sa personnalité, dont le régionalisme.

Ce qui est intéressant aujourd'hui, c'est bien le fait de constater que ce clivage perdure au sein des élites tunisiennes. Il reflète une réalité sociologique à laquelle Béji Caïd Essebsi se trouve aujourd'hui confronté. La Tunisie qui a enclenché et conduit la révolte contre le régime du RCD est cette Tunisie de l'intérieur que les partisans de l'État autoritaire voulaient mener au bâton, en considérant qu'elle ne comprend que le langage de la force. C'est cette logique qui légitime tous les régimes autoritaires dans le monde arabe. Ils ont en tête le terrible constat établi par Ibn Khaldoun : quand les Citadins atteignent un certain degré de confort et de progrès, les Ruraux les envahissent et les balaient! On oublie toutefois d'ajouter que l'auteur maghrébin précise : ensuite, ils régénèrent le corps qui avait été corrompu.

L'irruption sur la scène historique de ce qu'on appelle pudiquement "les jeunes", ceux qui ont balayé le régime du RCD est donc porteuse d'une ambiguité : oui, ils ont un caractère radical, mais ils sont seuls porteurs de renouveau. Face à eux, la Tunisie citadine sent qu'elle a fauté, mais cela ne suffit pas à faire naître en elle une alternative. Même la démocratie, elle la voit avec des yeux occidentaux, ne s'imaginant pas qu'elle puisse être réinventée, pour être notamment dissociée des jeux de l'argent.

Entre ces deux Tunisie qui s'observent, qui se jaugent, l'histoire a voulu que Si Béji vienne s'interposer. 
Saura-t-il, chez l'une et l'autre Tunisie, distinguer le bon grain et l'ivraie ?

L'histoire nous le dira.


1 commentaire:

iheb003 a dit…

Bon article, j'ai un peu perdu la boussole au milieu (vue mes faibles connaissances en histoire politique), mais interessant.
Reste à acheter ce livre et essayer de percevoir les prochains pas de M. Beji.