4 juin 2011

L'ARC D'ULYSSE


Il s’est passé quelque chose de vraiment étonnant à la fin du mois passé.

S’exprimant le 19 mai devant le congrès états-unien sur le thème des «révolutions arabes», le président Barak Obama a abordé le problème palestinien en soulignant la nécessité de son règlement sur la base du retour aux frontières de 1967, déniant au passage le droit au retour des réfugiés, prônant la création d’un Etat palestinien démilitarisé, au nom du droit de se défendre… de l’Etat sioniste et, last but not least, affirmant que les Palestiniens devront reconnaître cet Etat comme un «Etat juif», où ceux qui continueront à y vivre, seront des citoyens de seconde zone.

Tout cela devait satisfaire amplement les autorités de Tel-Aviv.
Mais Obama se trompait.
Le 24 mai, Nétanyahu est en effet monté en première ligne devant la Chambre des Représentants et le Sénat réunis pour mettre les points sur les i. Le Dieu des Juifs et des Chrétiens ayant donné la Palestine à son peuple, parler des frontières de 1967 relèverait presque du sacrilège! "Israèl ne reviendra pas sur les lignes indéfendables de 1967". Point final et à la ligne.

Non seulement il a osé braver Obama chez lui, devant son propre public, mais il a été abreuvé d’applaudissements comme ne l’ont jamais été Moubarak ou Ben Ali par leurs parlements respectifs aux ordres, ni sans doute le défunt Kim Il Sung lui-même de la pestiférée Corée du Nord ! Le reporter britannique Robert Fisk parle de 55 ovations debout, dans un article au titre éloquent: «Qui se soucie au Proche-Orient de ce que dit Obama?»

Ce dernier a aussitôt battu en retraite et déclaré que, bien sûr, 1967, vous savez, tout le monde en parle; alors j’ai pensé que je pouvais. Mais je me suis trompé. Naturellement, il ne faut pas remettre en cause les implantations… euh… les nouvelles réalités démographiques"

Peut-être que les Européens se montreront plus coriaces. Qui sait ? Ils ont inscrit les propositions d’Obama (avant la correction Nétanyahu) dans la déclaration du sommet du G8 de Deauville, et le Ministre français des affaires étrangères est allé à Tel-Aviv lancer l’idée d’une «conférence», laquelle, croit-il, aurait une «chance», dès lors que ses interlocuteurs israéliens ne l’ont pas rejetée! On ne saurait être plus humble.

Obama a de plus en plus recours à la sous-traitance européenne, pour l’affaire palestinienne, tout comme lorsqu’il s’agit de bombarder la Libye pour y tuer des civils pour empêcher le meurtre de civils. Tout dépend de la partie qui tue, la bonne ou la mauvaise.

Dans le monde actuel, c’est ça la «narrative», le «story telling», c’est-à-dire les fables qu’on doit ingurgiter. Ils tiennent lieu de réalité dès lors que les médias les accréditent.
Ça doit être çà la "postmodernité".

«L’Aube de l’Odyssée» est par exemple le titre de la fable sensée donner son sens à l’agression de la Libye. Qu’importe si cela doit nous faire revenir plus de 25 siècles en arrière, puisque, de toute façon, l'humanité n’a pas évolué depuis Homère!

Après avoir pris part à la guerre de Troie, racontée dans l’Illiade, le livre de l’Odyssée est consacré au retour tumultueux d’Ulysse auprès de sa fidèle Pénélope. Ce retour se prolonge de longues années, durant lesquelles le héros d’Homère en voit de toutes les couleurs. Pour ajouter à ses épreuves et pimenter le suspense, une fois dans sa demeure, devant sa Pénélope qui ne l’a pas reconnu (seul son chien l’a reconnu), Ulysse doit affronter des rivaux qui campent de pied ferme chez lui avec l’intention de forcer Pénélope à épouser l’un d’entre eux qui héritera du pouvoir et des richesses d’Ulysse. Ce sont les prétendants.

Si l’on prend au sérieux l’identification des bellicistes occidentaux au héros d’Homère, l’agression de la Libye ne peut pas se situer à l’aube de l’Odyssée, c’est-à-dire à la fin de la guerre de Troie (à supposer qu’il s’agit, dans l’imaginaire occidental, de l’Irak), puisque trois aventures majeures ont déjà été vécues par Ulysse: celle de la lutte avec le cyclope Ben Laden terrassé par la rusée CIA et celle de la transformation de l’équipage d’Ulysse (les congressistes et les sénateurs) en cochons, comme on vient de le voir, par la magicienne Circé (l’AIPAC, le puissant lobby israélien), et cela après avoir résisté aux chants des sirènes (les néocons) qui voulaient faire échouer Obama sur les récifs iraniens.
Ulysse attaché au mât résiste aux chants des sirènes

En suivant le cours de l’actualité, Ulysse serait plutôt à la fin de l’Odyssée, avec l’épisode de l’épreuve de l’arc.

Déguisé en mendiant dans sa demeure, il convainc Pénélope à déclarer qu’elle consentirait à se marier avec le prétendant capable de tendre l’arc de son époux. Tous s’y essaient pour piteusement échouer. Le mendiant s’avance alors et tend l’arc avec aisance, découvrant sa véritable identité, et commence à trucider les intrépides prétendants.

Tels sont les Etats-Unis aujourd’hui: Le Pentagone déploie partout ses armées, mais pour l’expansion de cet instrument meurtrier, ils comptent sur une force qu’ils sont les seuls à avoir : la capacité de s’endetter sans limites.

Tel est le mendiant qui gouverne le monde, le tient en otage de ses dollars de papier et tétanise ses rivaux potentiels qui tremblent rien qu’à l’idée d'envisager leur impossible remboursement.

C’est dire la chance de l’Egypte et de la Tunisie à qui l’on promet pas moins de quarante cinq milliards de dollars sur cinq ans pour y aider la démocratie!

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