31 juillet 2011

RÉVOLUTION, POSTMODERNITÉ ET INVOLUTION

Depuis le début du soulèvement en Tunisie, l'idée a été avancée selon laquelle ces événements seraient une "révolution de palais". On a aussi parlé de "révolution facebook", voire d'une "révolution Twitter". Des interrogations ont été émises sur le rôle des États-Unis et sur les fuites "Wikileaks"; des rapprochements ont été faits avec les révolutions dites "colorées" ou "de velours" téléguidées par la CIA dans d'ex-États satellites de l'ex-URSS, ainsi qu'en Iran ("révolution verte"). Au fur et à mesure des révélations ce rôle est devenu un fait avéré et se confirme sous nos yeux en Syrie et - de façon plus criminelle encore - en Libye où ce sont les services secrets britanniques et français qui ont concocté le "soulèvement" et recruté les chefs des "insurgés"tandis que la CIA fournissait les djihadistes.

Ces données contribuent à brouiller la réalité, provoquent le découragement et le désarroi. Que faut-il en conclure? Tout cela serait-il prémédité? Les peuples seraient-ils manipulés? Qui est derrière "tout ça"?

Pour répondre à ces questions, il faut interroger ce qu'on appelle aujourd'hui la "postmodernité". Voici la définition qu'en donne Wikipédia :" La postmodernité est un concept de sociologie historique qui désigne selon plusieurs auteurs la dissolution, survenue dans les sociétés contemporaines occidentales à la fin du XXe siècle, de la référence à la "Raison" comme totalité transcendante. De cette fin de la "Transcendance" résulte un rapport au temps centré sur le présent, un mode inédit de régulation de la pratique sociale, et une fragilisation des identités collectives et individuelles ".
Pour simplifier, disons que la postmodernité succède à la modernité entrée en déclin comme un constat de l'impossibilité de croire en une croissance continue guidée par la Raison et ayant pour finalité un progrès sans fin au service de l'homme. En d'autres termes, comme la modernité avait proclamé la mort de Dieu pour que vive la "déesse Raison", la postmodernité proclame la mort de la Raison pour que vive la subjectivité d'un sujet sans Raison et sans Dieu, guidé par son propre pouvoir créateur lié à ses goûts et à ce que lui dicte son instinct.

Les chantres de la "postmodernité" sont les néoconservateurs américains et leurs disciples en Europe. Ils ont pris le pouvoir sous les Bush pour orienter la politique états-unienne vers un objectif de domination qui ne s'embarrasse plus de chercher des justifications politiques rationnelles. Ce fut donc le début de l'utilisation des mensonges pour justifier la libération de l'instinct de domination au service d'une politique de jouissance exclusive des richesses de la planète et d'écrasement assassin de tous ceux qui s'y opposent.
Depuis cette époque les médias de masse sont devenus des caisses de résonance pour cette politique, des instruments de manipulation de l'opinion dans le sens désiré et de justification qui les rend complices de tous les crimes commis depuis et qui se poursuivent sous nos yeux. Non seulement les médias, mais aussi l'ONU et les institutions qui y sont rattachées, comme la Cour pénale internationale.
Ce qui a mis en lumière la pathétique impuissance de la Russie et de la Chine.

Si cette idéologie "postmoderne" se base sur un déni du droit et sur un déni de la réalité par multiplication des faits accomplis depuis la Palestine jusqu'à la Libye en passant par le Kosovo, l'Afghanistan et l'Irak, c'est parce qu'elle sous-tend l'idée qu'il n'y a plus une histoire humaine qui obéit à la loi du progrès continu, lui-même soumis à la Raison. L'histoire devient une création par les puissants d'événements générateurs d'histoires particulières qui n'ont un sens que pour ceux qui les provoquent de façon délibérée. En d'autres termes, les "postmodernes" font l'histoire qu'ils veulent, quitte à s'approprier l'histoire des peuples qu'ils dépossèdent de leur liberté, au nom de la Liberté, et qu'ils manipulent, au nom de la Démocratie. De ce fait, ils deviennent les maîtres du Temps qui se trouve à son tour soustrait à la transcendance pour devenir une chose créée dans le sens de leurs intérêts.

C'est la réalité qui s'est imposée au monde depuis les événements du 11 septembre 2001 et qui l'a déboussolé. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle la Raison a reculé devant la multiplication des mensonges et des fables qui polluent à souhait le langage en agitant à tout va les termes de 'terrorisme", 'islamisme', 'sécurité', 'liberté', 'dictateur', 'despote', etc. Les opinions déjà tétanisées, réduites au silence et à l'impuissance devant la dégradation de leurs libertés et de leurs conditions de vie ne savent plus à quels mots se fier. Or les mots sont le support de la Raison et les signes qui rendent compte de la réalité. Le recul de la Raison entraîne la divagation des mots et le basculement de la réalité dans l'inconnu, quand ce n'est pas le cauchemar.

La "postmodernité" est un mot pompeux décrivant une réalité plus prosaïque : une régression, une involution. Il est le constat d'échec d'une civilisation qui a atteint ses limites.
La civilisation maîtrise les forces naturelles et les canalise. La mythologie grecque lui a donné les traits d'Apollon. Une civilisation en échec libère les forces brutes qu'elle n'est plus en mesure de dompter pour les transformer en forces bénéfiques. Elle retourne à la loi de la jungle et à la "politique de l'instinct", c'est-à-dire à une sauvagerie des pulsions à laquelle les Grecs ont donné les traits de Dionysos aux pouvoirs dévastateurs. Quand la laideur de Dionysos succède à la beauté d'Apollon, la civilisation fait naufrage.

Plus que jamais, il faut donc "raison garder". Les techniques de manipulation remontent à la naissance de ce qu'il est convenu d'appeler la "modernité", historiquement datée par l'avènement de la Révolution française. Cette révolution a substitué au Roi le "peuple souverain". Cette transformation a débouché à son tour sur la naissance de l'État national. Dès les premiers jours révolutionnaires on a assisté à la récupération de la révolution par des intérêts de classe avec le développement des moyens et des techniques de manipulation : importance des journaux, des discours, de l'écrit, des joutes parlementaires; irruption des manifestations qui transforment la rue et la place publique en lieux de "souveraineté" où le peuple est sensé s'exprimer. L'État national centralisé sera doté des institutions qui permettront à la bourgeoisie de contrôler le peuple en prenant en charge la population de la naissance jusqu'à la tombe en passant par son éducation, sa formation et l'utilisation de sa force de travail et, le cas échéant, de sa "chair à canons". Les "sciences" sociales se sont développées au service de cette politique qui constituait un réel progrès tant qu'elle restait articulée sur la défense de la chose publique et à la promotion de l'égalité. Mais nous savons aujourd'hui que des intérêts privés de la sphère libérale se sont emparés de l'État national et qu'ils agissent en vue de revenir à ce que Alain Minc a appelé "Le nouveau Moyen Âge" (essai publié en 1994).

Les sciences de l'information sont devenues essentielles pour prévoir, pour susciter et pour agir sur les événements et, surtout, pour utiliser les masses comme l'ont montrés deux expériences extrêmes : bourgeoise (avec le nazisme) et prolétaire (avec le communisme). Tous les États modernes puissants sont dotés des moyens du nazisme et du communisme portés à un degré de sophistication plus élevé : services secrets de tous ordres, médias liés aux lobbies, satellites, écoutes téléphoniques, espionnage de l'internet, contrôle des moyens de communication, poursuite de projets secrets (projet HAARP), etc. Il leur est facile de manipuler les hommes, de trafiquer les faits, voire d'agir sur les phénomènes naturels. Mais, ce faisant, ils libèrent des forces et des contradictions qu'ils s'imaginent, certes, être en mesure de contrôler, mais qui peuvent leur échapper car personne ne maîtrise la réalité des peuples de science sûre.


17 juillet 2011

LA DRÔLE DE RÉVOLUTION

Les évènements dont le monde arabe est le théâtre ne cessent de changer de statut. De "révolutions arabes" ils sont devenus un "printemps", et cela malgré le fait qu’ils se déroulent dans une région qui ignore les rudes hivers, avec le gel, la glaciation et l’arrêt momentané de la sève. Puis, tout s'est passé comme si un point de vue nord-américain s’est imposé pour ramener l’affaire à un "combat de la liberté", porté par des individus épris de cette espèce particulière de liberté qui est celle du "renard libre dans un poulailler libre".

Le premier ministre français, M. François Fillon, s’adressant le 12 juillet devant le parlement, a ainsi parlé de "Libyens libres".

Leur liberté est stupéfiante. Après être surgis de nulle part et sans avoir eu à consulter quiconque, ils ont pu signer des contrats pétroliers avec une firme US, obtenir le gel (en fait le vol) de dizaines, sinon de centaines de milliards de dollars appartenant au peuple libyen, et faire bombarder celui-ci par la plus forte armada de l’histoire avec des armes à l’uranium qui tueront encore des Libyens jusqu’à la fin des temps !

Après avoir cristallisé avec la figure de Ben Laden le mythe du djihadiste terroriste, en collaboration avec leur fidèle chaîne qatari "Al-Jazeera", les Américains cherchent-ils à réhabiliter le mythe du "combattant de la liberté" musulman qui leur a si bien servi à chasser les Soviétiques d’Afghanistan pour y prendre leur place ?

Des chercheurs américains ont établi sur la base de ressources fournies par la CIA, que le noyau armé de la rébellion en Libye est bel et bien formé par de tels combattants : des djihadistes issus de la nébuleuse d’Al-Qaïda. Certains auraient servi en Afghanistan et d’autres auraient été libérés de Guantanamo et, cerise sur le gâteau, leurs chefs qu'on reçoit dans les chancelleries occidentales sont des tortionnaires notoires!

C’est ainsi que d’un combat des peuples arabes pour la liberté, on a glissé vers un combat de la liberté mené par des individus plus que douteux. Au nom de la protection de ces Libyens-là, le groupe de contact qui rassemble leurs maîtres, les forces de l’axe euro-atlantique, vient de se réunir en Turquie pour les reconnaître comme les seuls représentants "légitimes" du peuple libyen!

La Turquie qui fait partie de l’OTAN et aspire à intégrer la Communauté européenne, est le fer de lance musulman de cet axe anti-révolution arabe qu'est le "groupe de contact".
Comme Hilary Clinton l’a asséné, "la région et les peuples du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord en particulier doivent tirer les leçons de l'expérience de la Turquie. Il est vital qu'ils apprennent les leçons que la Turquie a apprises et qu'elle met en pratique tous les jours".

Qatar et les Émirats qui, comme tout le monde sait, sont des républiques modernes démocratiques et laïques, soucieuses des droits de l’homme, se trouvent accessoirement dans la coalition dans le rôle de feuilles de vignes pour cacher l’implication totale de l’Arabie saoudite dans ce que Vladimir Poutine, le premier ministre russe, a qualifié de "croisade". 
Accessoirement, ils paieront aussi la facture de cette aventure, comme la loi du recyclage des pétrodollars l’exige.

Avec ce retour de l’étendard de la liberté des renards, il flotte désormais sur la planète un air de guerre sans merci. La Turquie y est appelée à jouer un rôle déterminant, car celui que veulent lui faire jouer les forces de l’OTAN concorde avec ses desseins ottomanistes. Ils sont faits du rêve d’un retour au Proche-Orient, cette fois comme second pilier, avec Israel, de l’alliance atlantique dans la région, et celui de reconquérir l’espace turkmène en Asie centrale. Elle est un atout majeur aux mains de l’OTAN  dans la partie vitale qui l’oppose tout à la fois la Russie, à la Chine (songez à la présence des Ouïgours turkmène au Tibet) et à l’Iran.

Voilà pourquoi les Chinois et les Russes ont fait obstacle à la réédition en Syrie du scénario libyen. Ils ont vu que l’enjeu stratégique de l’agression en Libye était le contrôle militaire et politique du continent africain pour le « libérer » de ce que Hilary Clinton a qualifié, non sans un certain culot, "l'impérialisme de la Chine".

Ils savent également que ce qui se passe en Syrie n’a rien à voir non plus avec les mouvements arabes. C’est une tentative de faire basculer définitivement le Proche-Orient sous l’hégémonie israélo-américaine qui ne peut se réaliser qu’en faisant sauter les verrous syrien puis iranien.
Enfin, l’enjeu au Yémen est d’occuper le détroit de Bab el Mendeb et les routes maritimes stratégiques pour menacer l’accès de la Chine aux ressources et aux marchés africains. 

Ainsi, la révolution arabe s’est muée en croisade de la "liberté", et le but principal des croisades est de détourner les forces vives occidentales des problèmes internes, qui n’ont jamais été aussi graves qu’ils ne sont aujourd’hui, en faisant porter le combat ailleurs et en attisant l’appât du gain.

Où sont donc passées les forces neuves à l’origine des soulèvements ?

Quiconque va aujourd’hui à Tunis ou au Caire et partout dans le monde arabe, du Maroc au Yémen, ne peut qu’être frappé par la multitude de jeunes qui remplissent les rues et qui semblent déambuler sans but, discutant sans doute ce déchainement des forces que leur soulèvement pacifique a provoqué, méditant sur les masques qui sont tombés en même temps que les bombes sur le peuple libyen frère. Tout cela parce qu’ils demandent du travail et de la dignité. Des objectifs apparemment hors de leur portée par les temps qui courent. Le travail avec la dignité, l’industrie du tourisme de masse qui réclame des serviteurs, celle de la sous-traitance qui exige des esclaves, et les institutions financières qui cultivent les débiteurs, ne peuvent pas le leur apporter.

Ce beau nom de  « jeunesse » qui a fleuri comme l’estampille du mouvement qui a soulevé la terre sous le pied des tyrans, a ainsi disparu des manchettes et des écrans qui ne relaient plus guère que les visages ridés de politiciens blanchis sous le harnais, combien plus rassurants que ceux de jeunes aux regards de braise.
L’escamotage de cette jeunesse s’est traduit en Tunisie par une multiplication de partis sans prise sur la situation et qui ne savent même pas quoi proposer, ni sur quoi se prononcer, et dont les plus pourvus en moyens servent de chevaux de Troie aux transfuges du RCD. La plupart ne voient d’ailleurs pas de solution qui ne passe pas par la Banque mondiale ou le FMI, la politique économique américaine ou celle de la communauté européenne, ou, nouveauté révolutionnaire, les "finances islamiques"!

Il est moins périlleux de lever des fonds venus de l’étranger que de s’appuyer sur les forces vives d’un peuple en vue de rebâtir une nation. Et les propositions de fonds affluent de toutes parts vers l’Egypte et la Tunisie pour faire de ces pays des prisons plus présentables, avec la liberté d’expression dans les parloirs, la liberté de mouvement dans la cour et les couloirs, la liberté des prisonniers de taper sur leurs gamelles, le droit de choisir le directeurs de la prison et surtout une pléthore de gardiens, sans oublier la télévision dans les cellules.

Afin que tout change pour que tout redevienne comme avant !

Mais les pouvoirs de transition et les partis, quels qu’ils soient, n’ont pas de prise sur le phénomène en cours qu’ils ne représentent pas, qu’ils ne se représentent même pas, dont ils ne sont pas issus et qu’ils ne peuvent pas manipuler. De là découlent l’impuissance et le marasme qui se sont installés en Tunisie comme en Egypte. Les peuples semblent recourir à une sorte de force d’inertie comme un moyen pacifique de résister aux tentatives de récupération et aux manœuvres de déstabilisation fomentées par les structures encore intactes des régimes déchus.
Il en découle une paralysie de l’économie, une sorte de « drôle de révolution » où tout reste à l’état velléitaire, où une forme d’anarchie s’installe dans la durée, tandis que les institutions multiplient les ratés, et qu’au lieu de se clarifier la situation générale se trouble. L’ordre ancien ne veut pas disparaître. L’ordre nouveau ne parvient pas à naître. Et personne ne peut arbitrer ce drôle d’affrontement sans vainqueur ni vaincu.

Il reste alors, invisible aux regards, mais très prégnant dans les esprits, le fameux slogan : « khobz w’ maa w’ Ben Ali laa » (du pain et de l’eau mais Ben Ali non). Ben Ali étant, bien entendu, le nom d’un système.

Ce phénomène de résistance populaire pacifique remet en scène le collectif comme moteur de l’histoire sous des formes nouvelles qui ne laissent à ses adversaires aucune prise. Il n’y a pas de chef à convaincre, à corrompre ou à liquider, ni de syndicat obéissant qui accepterait de prendre parti pour un camp contre un autre et qui dresserait une partie du pays contre l’autre. Il n’y a pas d’armée prête à aller jusqu’au bain de sang. Il n’y a pas non plus d’idéologie dominante, malgré les tentatives des islamistes de tirer profit des persécutions et des frustrations accumulées.

Il y a l'amorce d'un formidable combat historique qui sera décisif.