13 octobre 2011

AUTOUR DE PERSEPOLIS ET AU CŒUR DU PROBLÈME DÉMOCRATIQUE

La diffusion par la télévision tunisienne Nesma TV, de Persépolis (2007) film franco-iranien d'animation, en noir et blanc, de Vincent Paronnaud et de Marjane Satrapi, inspiré de la bande dessinée autobiographique de Marjane Satrapi, a été suivie d'une attaque initiée par des salafistes du siège de la télévision citée. Cet acte, condamné par le mouvement islamiste Ennahdha, a donné lieu à une polémique sur l'opportunité ou non de programmer ce film à l'approche des élections de la Constituante, le 23 octobre prochain. C'est-à-dire que la perception de l'événement a été dominée par une grille de lecture politique, comme ce fut le cas après des actes similaires dont furent victimes un cinéaste (Nouri Bouzid) et une salle de cinéma projetant un film initialement intitulé "Ni Allah ni maître" de la franco-tunisienne Nadia El-Fani, devenu "Laïcité inchallah". 

La lecture politique, certes compréhensible, de ces événements, a abouti à confiner le débat sur le terrain des islamistes. En d'autres termes, chacun, quelle que soit son orientation politique, s'est prononcé pour dire si c'est bien ou si c'est mal, si c'est normal ou si ça ne l'était pas, avec l'argumentaire de son choix. Or, s'agissant d'actes et d'événements ayant un rapport direct avec la liberté individuelle, cela a conduit la plupart des intervenants à inscrire cette liberté dans un cadre normatif, en sachant que l'artiste, tout imparfaite ou maladroite que fut son œuvre, est le symbole de cette liberté d'imaginer, de créer, de plaire ou de choquer, de se rebeller ou de se conformer, d'aimer ou de détester… qui appartient en propre à l'individu. L'opinion ne peut l'avoir, car elle n'a ni une tête ni un regard, bien qu'ayant des millions de têtes et des millions d'yeux. Ce qui, soit-dit en passant, permet aux dictateurs de la manipuler.
De plus, le rôle reconnu à l'artiste, (au poète dans les anciennes sociétés arabo-musulmanes), est de refléter, y compris par ses excès, l'âme de sa société qui n'est jamais tout à fait sereine. Il a un statut à part et personne n'est obligé de l'apprécier et que d'ailleurs la majorité des gens rejette ou ignore, par inculture ou par indifférence.
La vraie question qui se pose est  la suivante : faut-il reconnaître l'existence de l'artiste comme nécessaire à la société, ou peut-elle s'en passer ? Jusqu'à ce jour, la réponse consistait à le reconnaître, mais avec un statut de marginal et dans des périmètres d'expression soigneusement contrôlés. En somme, la société le tolérait comme elle tolère les bordels!

Or, aucune question n'est plus importante que celle-ci parce que, en y répondant par oui ou par non, on choisit son camp sans aucun doute possible.
Reconnaître la liberté de l'artiste revient à se situer au niveau de l'humain avec ses imperfections, ses passions, ses excès, etc. et à admettre que, pour être reconnus, débattus, acceptés ou rejetés, ces imperfections, ces passions et ces excès puissent être projetés, c'est à dire représentés, par écrit, sur scène, sur écran ou sur une toile. Cela est l'essence même de la démocratie. Celle qui est née à Athènes a commencé par le théâtre, c'est-à-dire par la mise en scène de tous les fantasmes humains, et  a débouché sur une Cité (la Polis) commandée par les lois humaines et non par des lois naturelles. C'est ce qui a débouché sur la REPRÉSENTATION politique, avec ses imperfections qui sont HUMAINES. 

Les premiers musulmans, qui ont traduits et transmis le patrimoine philosophique grec, ont condamné le théâtre parce qu'il représentait des divinités sans être en mesure de comprendre, comme on le sait aujourd'hui, que ces divinités et ces semi-divinités représentaient des pré-concepts (la Guerre, la Sagesse, la Fécondité, la Terre, la Mer, la communication, etc…) en images et n'étaient pas des idoles ou des totems! C'est peut-être à ce rejet que l'on doit la décadence d'une grande civilisation rattrapée et dominée par un Occident qui a fondé la sienne, avec la Renaissance, sur cette part du patrimoine grec négligée par les Abbassides : la culture et les arts, c'est-à-dire la créativité et la technique!

Rejeter le droit à la liberté de l'artiste, revient à dénier à l'individu le droit de se différencier du groupe. cela revient à imposer  un droit du groupe sur l'individu, au nom du principe selon lequel les intérêts et les droits de la collectivité surpassent ceux de l'individu. L'existence du groupe, qui obéirait à des lois éternelles, transcenderait celle de l'individu. Or, le groupe n'est qu'une expression de l'individu, car tout ce qui existe n'existe que par lui, dans sa tête et à travers son regard!

Prend parti pour le groupe  l'individu qui a refusé de se détacher de la collectivité pour exister par soi-même et pour lui-même. Prend parti pour l'individu  celui qui reconnait dans tout individu un reflet de lui-même.
Le groupe  reflète une réalité naturelle qui existera toujours, de toute façon, car il ne peut y avoir d'existence humaine qu'au sein de la collectivité humaine. Mais même cela a évolué. Le fait collectif  trouve aujourd'hui son expression à travers l'ÉTAT  et la SOCIÉTÉ. Or, rien ne semble avoir plus de difficulté à s'installer dans notre langue que ces deux notions de "dawla" et de "moujtama'a" que l'on préfère noyer soit dans la "oumma" soit dans le "cha'ab" (de chou'oub, c'est-à-dire troupeaux).

Le rôle de l'artiste est d'autant plus vital qu'il est le catalyseur de toute évolution sociale. Pour des raisons évidentes, il évolue plus rapidement que la famille qu'il contribue à influencer. La collectivité, c'est-à-dire l'ensemble des familles, est la plus lente à évoluer. Grâce aux développement des techniques modernes de communication, l'individu peut avoir une influence qui dépasse celle de la famille pour atteindre directement la collectivité! C'est cela qui fait peur : une évolution incontrôlable! Mais elle est inévitable et son agent restera toujours l'individu et ses audaces. Aussi, faut-il apprendre à maîtriser et à s'approprier malgré tout ce phénomène si l'on veut évoluer sous l'influence des individus issus de nos sociétés, et non sous celle d'individus appartenant à d'autres aires culturelles et situés à des degrés différents d'évolution.


Persépolis a été projeté en salle en Tunisie sans que cela pose problème. Ce n'est pas parce que l'on se trouvait en dictature, mais parce 
1/- il sortait dans les salles
2/- il s'adressait aux francophones, alors que
1/- aujourd'hui il est programmé par une chaîne privée qui pouvait donc pénétrer tous les foyers, et que
2/- s'exprimant en tunisien dialectal, il pouvait être accessible à tous les publics de tous âges, dont des femmes et des enfants.
Jusqu'à ce jour, ce genre de liberté n'était octroyée qu'à des feuilletons débiles et laids, orientaux de préférences.
Si l'on veut que cela continue, alors bonjour Ben Ali.
Avec ou sans barbe!