8 novembre 2011

TOUT REPOSE SUR L'OPPOSITION


Beaucoup, après les premières élections pluralistes en Tunisie, ont accueilli les résultats avec un réflexe de peur pour  l'avenir. Les islamistes d'Ennahdha, vainqueurs du scrutin, ne sont pas porteurs d'idées nouvelles, de propositions créatrices. Ils sont fortement tentés de mettre en cause le Code du Statut personnel. Quand ils veulent rassurer à ce propos, ils prennent pour modèle un régime turc enraciné dans une longue tradition autoritaire, qui utilise la religion et le nationalisme de son peuple pour le brider et  le maintenir dans un carcan conservateur et qui puise en partie son autorité dans son rôle de base avancée de l'OTAN.

Cela dit, telle est la réalité tunisienne —celle du peuple tunisien à un moment donné de son histoire— On ne fait pas baisser la fièvre en cassant le thermomètre en s'en prenant, comme certains le font, au processus électoral lui-même, voire au principe même du pluralisme.
C'est aussi un reflet de la réalité mondiale dominée par l'interventionnisme tous azimuts de l'impérialisme états-unien. Depuis qu'il s'est trouvé sans un rival à sa mesure susceptible de le neutraliser dans ses excès et de lui montrer ses limites. Il a pu  détruire la Yougouslavie, puis l'Irak, puis la Libye, tout comme il a essayé et essaie de détruire le Liban. Il menace à présent la Syrie et l'Iran tout en ayant des yeux de Chimène pour la Turquie et pour … Qatar!
La démocratie sous conditions ou la destruction! Telle est la nouvelle donne. Cette réalité mondiale favorise le retour au religieux et aux valeurs  telles que les a toujours incarnée la Grande Bretagne basées sur les privilèges et les inégalités. Depuis l'alignement de la France sarkozienne (et celui des socialistes français) sur le principe de cette régression, il n'y a plus non plus d'opposition idéologique, même pas en Chine! Les islamistes se coulent d'autant plus aisément dans le moule de l'ultralibéralisme que leurs préoccupations sont morales et leur morale se ramène à un pur formalisme vestimentaire, c'est-à-dire à l'affirmation, dans l'espace et la durée, de l'identité musulmane! Ils pratiquent l'autoségrégation  pour la plus grande satisfaction de leurs alliés occidentaux.

Cela dit, et pour déprimant que soit ce contexte et pour aussi frustrants que soient les résultats des élections tunisiennes,  le fait qu'elles aient pu avoir lieu dans des conditions correctes, est indubitablement une avancée prometteuse à mettre au crédit du peuple tunisien. Pour la première fois dans son histoire la Tunisie se dote  d'une majorité et d'une opposition, de gagnants et de perdants ! C'est ce fait institutionnel nouveau qui compte, par-delà toute considération sur les vainqueurs et les vaincus. C'est lui qui va aider au développement d'une scène politique qui intégrera au lieu d'exclure. Il ne sera plus nécessaire d'être au pouvoir pour affirmer ses vues et ses orientations. Les avis, les propositions et les critiques émanant  de l'opposition seront écoutés et débattus parce qu'ils seront nécessaires à l'opinion pour juger de l'action du gouvernement. Et le gouvernement à son tour ne peut s'affirmer et avancer qu'en étant en mesure de neutraliser —sans tricher — les arguments de ses opposants. À cet égard, la constitution à venir,  qui est quand même l'objet réel de ces élections, devra fixer les règles du jeu qui seront susceptibles d'empêcher les tricheurs de sévir.

C'est d'ores et déjà l'épreuve qui attend  le Congrès pour la République de Moncef Marzouki et Ettakattoul de Mustapha Ben Jaafar, les deux formations qui appellent à ne pas exclure de travailler avec les islamistes.
Le chef d'Ennahdha affirme qu'il n'est pas question de mêler l'islam et la politique. Mais il ajoute dans la foulée que la charia est un fait "sociétal". Ce qui peut laisser entendre que son mouvement, majoritaire dans la société, compte bien retourner progressivement en sa  faveur la partie de la société qui rejette sa vison. Comment protéger cette part vulnérable des Tunisiennes et des Tunisiens  de la ferveur  et du zèle des partisans de l'islam formaliste? Comment pouvoir dénoncer leurs agissements, leurs intimidations, leurs menaces (dont on attend partout les échos) à l'encontre de ceux (et surtout celles) qui ne veulent pas se plier à ce "fait sociétal"? Pour cela, il ne faut pas seulement disposer d'une opposition sérieuse et combative, mais il faudrait aussi pouvoir compter sur des médias réellement indépendants, sur une police et une justice également indépendantes. Les alliés d'Ennahdha sauront-ils l'obtenir? L'opposition progressiste saura-t-elle se montrer à la hauteur des responsabilités qui l'attendent et qui ne sont pas moindre que celles de la majorité sortie des urnes? 

Les réponses qui seront apportées à ces questions, parmi d'autres bien sûr, seront comme autant de touches qui contribueront à brosser le portrait de la Tunisie de demain, qui ne devrait pas, on l'espère, ressembler à celui d'un homme incarnant le despotisme et la terreur,  souriant, la main sur le cœur.


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