8 décembre 2011

L'IMPORTANCE DE LA RUSSIE

S'adressant à des étudiants de l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET), à l'époque où cette organisation était située nettement à gauche et organisait des manifestations contre la guerre du Vietnam, le président Habib Bourguiba a dit en substance : "la Tunisie appartient au monde libre. Pour l'y maintenir, des soldats français, britanniques, allemands, italiens, etc. ont versé leur sang. Pensez-vous que l'Union soviétique serait prête à de tels sacrifices?"

Bourguiba s'exprimait en homme de son temps,  celui du XIXe siècle qui l'a vu naître et qui l'a formé aux idéaux de la IIIème République française. Il adhérait à une certaine vision de l'Histoire fondée sur des rivalités de puissances, sur les alliances et sur l'évolution des rapports de forces à une époque où l'on admettait notamment la conquête de territoires par la guerre et la coercition.

Cette vision, dictée en partie par la condition misérable de la Tunisie et de son environnement arabe et musulman, était contrebalancée chez lui par les idéaux de la Nahdha, le mouvement intellectuel né en Égypte autour de Mohamed Abdou, qui cherchait à comprendre les raisons du retard des pays d'islam et les moyens de favoriser leur réveil (c'est la signification du mot nahdha). La condition insupportable de la Tunisie qui avait conduit son futur président à se lancer corps et âme dans le combat nationaliste, était aussi nourrie par la conscience d'appartenir à une grande culture. Mais le nationalisme proprement dit était une idée neuve importée d'Europe et en partie imposée par elle avec les partages coloniaux. Auparavant, le territoire arabe musulman ne connaissait que des bilad(pays), des sous-régions dans la grande région arabe. C'est un peu l'idéal auquel aspire aujourd'hui l'Europe, sans la cohésion qu'apportent la langue unique et une religion commune.

Bourguiba qui n'a fait que formuler à sa manière l'expression du général De Gaulle selon laquelle la politique de la France est dans sa géographie,  n'a pas dit à son auditoire d'étudiants que, lors des négociations précédant de peu l'indépendance, il s'était engagé à garder son pays dans le camp occidental. C'est à ce prix qu'il a eu le soutien des États-Unis contre la France. Mais Bourguiba ne pouvait pas ignorer un fait évident : l'indépendance de la Tunisie,  comme celle de l'Égypte qui l'a précédée, puis celle de l'Algérie, n'aurait probablement jamais eu lieu sans l'Union soviétique, c'est-à-dire sans la Russie. Sans elle, en tout cas,  il n'aurait jamais été, lui,  le président d'un pays indépendant!

L'irruption de l'Union soviétique dans l'Histoire a fait bouger les lignes tel un séisme : les peuples qui résistaient à l'oppression coloniale ont pu trouver dès la fin de la Seconde guerre mondiale une puissance amie disposée à leur fournir, non des soldats prêts à se sacrifier sur des terres lointaines, mais un soutien idéologique, politique, diplomatique et surtout des armes. Et c'est donc, plus logiquement, le sang chinois, vietnamien, africain, arabe et musulman qui a coulé  pour prix des indépendances, non le sang russe!

Dans cette situation, les États-Unis qui ont pris le commandement du camp occidental ont pragmatiquement  favorisé les mouvements anticolonialistes, tant dans le monde arabe qu'en Afrique, pour qu'ils ne profitent pas au renforcement de la puissance soviétique. De Nasser à Bourguiba, en passant par Kadhafi, Nimeiry et Sadam Hussein, Washington a choisi de soutenir des leaders anticommunistes, mais républicains tout de même, sans vraiment réussir à briser la politique de non-alignement qui a prévalu dans la majorité des pays nouvellement indépendants et par laquelle ils manifestèrent leur reconnaissance pour le rôle positif joué en leur faveur par l'Union soviétique.

Aujourd'hui, le 8 décembre 2011, vingt ans jour pour jour après la dissolution officielle de l'URSS, on voit ce qu'il est advenu du non-alignement. Le mouvement de reconquête occidentale du terrain perdu devant l'Union soviétique a d'abord commencé par emporter les bastions du non-alignement : l'ex-Yougouslavie, l'Irak et la Libye.
Si donc les leaders de républiques arabes tombent aujourd'hui comme des mouches, c'est parce que le Mur de Berlin est tombé et avec lui les lignes de fractures causées par l'affrontement idéologique dont il était le symbole.


Pour revenir à l'intervention de Bourguiba devant les étudiants, il faut relever à cet égard un autre aspect primordial : en interne, l'alignement inconditionnel sur le camp occidental a été néfaste pour l'évolution politique du peuple tunisien. Il  a permis au "combattant suprême" de supprimer le chef de l'opposition nationaliste arabo-musulmane, Salah Ben Youssef,  qui était proche de l'Égypte nassérienne et de l'Algérie révolutionnaire, interdisant dans la foulée le Parti communiste tunisien, mettant  fin de facto au pluralisme et inaugurant l'ère du parti unique et des années de plomb.
En se coupant ainsi de son aile droite et de son aile gauche, Habib Bourguiba a cessé d'être un aigle ou un faucon capable de prendre de la hauteur, pour devenir  un oiseau de cour et de basse-cour bloquant l'évolution politique tunisienne et condamnant son peuple à piétiner un demi-siècle durant aux portes d'un avenir fermé, avant de les forcer un certain jour de janvier 2011. Ce grand  homme dont le caractère a été trempé dans l'épreuve s'est laissé aller, faute d'opposants et en l'absence de toute limitation à son pouvoir, dans une pathétique et désastreuse dérive narcissique.

De même, en perdant son opposé soviétique l'Occident capitaliste a cessé d'évoluer. Sa démocratie s'est affaiblie faute de combattants d'un camp en face. Ses grands médias sont devenus les propagandistes éhontés d'un Occident sûr de lui et dominateur. Les partis sociaux-démocrates dont la raison d'être était l'opposition aux communisme, se sont vidés de toute substance et ne savent plus sur quel pied danser. Le terrain est redevenu propice pour le retour au monde qui prévalait avant la Révolution russe de 1917 : celui de puissances en quête d'un pouvoir sans partage, renouant avec la loi de la jungle, les inégalités, les appétits coloniaux et les discours fascisants.

Contrairement à ce que l'on a voulu croire, l'effondrement de l'Union soviétique n'a donc pas débouché sur la victoire du camp occidental. Il n'a pas ouvert l'ère de la "fin de l'histoire" et encore moins celle d' un "dernier homme", après lequel il n'y aura plus d'homme nouveau!


Il a  débouché sur l'effondrement du capitalisme dans la pleine acception du terme, c'est-à-dire de la forme la plus avancée d'une civilisation globale, d'une grande culture qui contient en germe les idéologies libérale et socialiste, ses forces de vie et ses forces de mort.

L'effondrement se poursuit sous nos yeux sous la forme d'une multiplication d'échecs.
- Échec économique d'abord, avec le constat de l'impossibilité d'une croissance sans fin et l'épuisement en cours des ressources de la planète.
- Échec financier avec l'amoncèlement de dettes astronomiques insolvables.
- Échec idéologique avec l'abandon des valeurs de l'humanisme de la Renaissance.
- Échec  social avec le recul des libertés, de la démocratie, la destruction des acquis des luttes populaires et le retour à des système inégalitaires régis par le droit du plus fort.
- Échec militaire, surtout : l'empire le plus puissant de tous les temps expire en Afghanistan; un pays qui paye tristement le privilège d'être le tombeau des empires : britannique, soviétique, et aujourd'hui occidental.
- Échec moral, enfin, qui a commencé avec le recours à la torture à Abou-Ghraïeb, aux techniques de l'Inquisition à Guantanamo et qui s'est terminé en apothéose aux Nations-Unies avec le refus de la reconnaissance de l'État palestinien, pourtant contenu dans la charte de l'ONU depuis le plan de partage de 1947; reconnaissance pour laquelle Obama, le chef de la puissance  dirigeante du camp occidental, avait engagé sa parole lors d'un fameux discours au Caire.

Non seulement l'Occident n'a pas tiré profit de l'effondrement de l'URSS et la "fin de l'histoire" qu'il appelait de ses vœux n'est pas advenue, mais il est désorienté devant le retour de  l'Histoire et la clôture d'une longue séquence historique amorcée par la Révolution française et la révolution industrielle anglaise.

De Tunisie parvient l'appel angoissé d'une femme seule, brusquement confrontée dans son quotidien, son quartier, son travail, à une réalité dont elle ne soupçonnait pas l'existence ni la force agressive; une réalité nouvelle dans laquelle elle se découvre exclue, isolée, observée, jugée et condamnée parce qu'elle est une femme, parce qu'elle est "moderne", parce qu'elle n'est pas sous la protection d'un homme. Son courriel, écrit avec des larmes  donne le ton du bouleversement historique que vit le pays qui se réveille (nahadha) avec un visage effrayant après une longue léthargie forcée.

Ainsi la disparition de l'Union soviétique a-t-elle été suivie par le résurrection du vieux monde européen comme sorti tout droit du Moyen-Äge, avec sa Grande Bretagne, sa France, son Allemagne et leurs éternelles rivalités. En Tunisie et dans le monde arabe, le vieux monde n'a jamais connu la mort, mais une vie souterraine. C'est pour cela que le terme de "renaissance" pour traduire Ennahdha est impropre. Il s'agit bien d'un réveil de sous les cendres d'une époque moderne qui jette ses derniers feux et qui ne sait pas pour l'instant si, quand et comment elle va s'éteindre.

La Russie aussi est de retour, qui renoue avec des aspirations remontant à l'époque pré-révolutionnaire liées à sa géographie : l'accès aux mers chaudes. Elle invoque sa mémoire ancienne qui lui rappelle que les puissances européennes ont toujours cherché à l'affaiblir, à la démembrer, qu'il ne faut jamais croire ce qu'elles disent mais ce qu'elles font. Elle se réveille à l'importance de son voisinage musulman dans le Caucase. Elle voit la Turquie, dont dépend son accès  à la Méditerranée, manipulée à nouveau par des pulsions anti-russes sous la forme du bouclier antimissiles de l'OTAN censé protéger l'Europe de frappes… iraniennes!
Moscou voit, elle, que le radar qui sera installé en Turquie mettra littéralement à nu une partie considérable de son territoire, découvrira ses défenses et annihilera ses capacités dissuasives.

L'Iran qui offre un débouché sur le Golfe arabo-persique tant pour la Russie que pour la Chine (un projet de liaison est en cours), n'est pas une puissance aussi commode que la Turquie. Téhéran, comme Moscou, a bien compris que, en s'en prenant à la Syrie, les Occidentaux ont en ligne de mire la destruction de l'Iran et son remplacement par un gendarme à leur botte : un Erdogan du cru issu d'un quelconque CNT préparé dans les laboratoires de ses services de renseignements! D'où la réaction iranienne laissant entendre qu'en cas d'agression occidentale sa première riposte visera le fameux radar en Turquie. C'est ce qui explique le durcissement de ton de la Russie qui déclare qu'elle ne laissera pas se rééditer en Syrie l'aventure libyenne et le contournement des résolutions de l' ONU. Elle n'hésite pas à joindre les actes aux paroles en dépêchant en Syrie des navires de guerre chargés d'électronique. En agissant ainsi elle défend ses intérêts vitaux, pas un régime particulier. Si jamais la Syrie vient à passer sous contrôle américano-israélo-saoudien, le  Caucase sera à découvert et pourra être livré aux piques du "terrorisme" "islamique" made in-OTAN qui évoluera librement en Syrie comme il le fait actuellement en Libye où se développe le noyau d'une internationale noire. Si la Russie tient bon, les Arabes lui en sauront gré un jour, comme tous les hommes vraiment libres, où qu'ils se trouvent, pour avoir dit à un Occident apprenti-sorcier  :  No pasaran!

Aujourd'hui, ces Arabes aliénés sont malheureusement tombés bien bas en appelant de leurs vœux et en les soutenant les bombardements meurtriers de l'OTAN contre leur propre peuple pour des raisons parfaitement veules et hypocrites. Ils font penser à l'expression fameuse d'Ibn Khaldoun : "idha ouribat, khouribat" (quand les Ouroubas —les Arabes nomadisant—, sévissent, ils apportent ruine et destruction). Le même savant explique cette sentence par une image particulièrement parlante à notre actualité : quand ces nomades-là veulent faire du feu, ils coupent un palmier, et pour poser leur marmite, ils abattent un mur!

Quoi qu'il arrive l'Histoire s'est bel et bien remise en marche dans cette partie du monde depuis la Tunisie, avec ses modernes et ses anciens, son arabisme et son islam, ses tribus et ses citadins, ses forces destructives et ses forces constructives, la passion du sol et la passion du sang : Caïn et Abel. 

Hédi Dhoukar
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P.S. : À l'occasion du vingtième anniversaire de la dissolution officielle de l'Union soviétique, ce blog mettra prochainement à la disposition de ses lecteurs  la réflexion de Noureddine Bouarrouj sur les causes et les conséquences de cet effondrement.







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