11 décembre 2011

RÉFLEXION SUR LES CAUSES DE L'IMPLOSION DE L'URSS ET DE L'EFFONDREMENT DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL


SOMMAIRE

AVANT-PROPOS
I— PREMIÈRE PARTIE : LES RAISONS DU DÉCLIN DE LA LÉGITIMITÉ HISTORIQUE
- RÔLE DE L’U.R.S.S. DANS L’ÉCRASEMENT DU NAZISME
- LE PREMIER ÉBRANLEMENT
- LE PARTI N'A PLUS DE RÔLE
- LA PROBLÉMATIQUE DE LA VIOLENCE ET DU POUVOIR DE MARX À LÉNINE

II— DEUXIEME PARTIE  : LE DÉCLIN DE LA LÉGITIMITE EXTÉRIEURE ET LA QUESTION COLONIALE
- LA RÉVOLUTION ET L'ORIENT  
- L'U.R.S.S. ET LE TIERS-MONDE
- LES DEUX FUITES EN AVANT DE L'U.R.S.S. ET DE LA CHINE
- LES EFFETS DE LA CONTRE-OFFENSIVE OCCIDENTALE DANS LE TIERS-MONDE
- LES  ERREURS DE L'UNION SOVIETIQUE DANS SA POLITIQUE INTERNATIONALE ET DANS SA CONCEPTION DE LA GÉOPOLITIQUE DANS LE MONDE : ISRAËL ET LE MOYEN-ORIENT
 
III—TROISIEME PARTIE : LA FIN DE LA LEGITIMITE EN CREUX, OU PAR COMPARAISON 

- QUELQUES ERREURS DES SOVIETIQUES CONCERNANT LEUR ANALYSE DE LA SITUATION DANS LE MONDE
CONCLUSION : ÉTUDE ET ANALYSE DE L'INTERACTION ENTRE LES MOUVEMENTS SOCIALISTE ET LES MOUVEMENTS DE LIBÉRATION NATIONALE
 
AVANT-PROPOS
Surpris par la maladie, Noureddine Bouarrouj, ancien membre dirigeant du parti communiste tunisien, éprouva le besoin de fournir son témoignage sur les causes et les conséquences de l’effondrement de l’Union soviétique après la chute du Mur de Berlin, en novembre 1989. Il a ressenti l'urgence absolue de ne pas laisser passer un tel événement sans l'accompagner d'une réflexion critique qui en fasse le bilan et en tire les enseignements, avec sa personnalité de Tunisien enraciné dans l’histoire de son pays et d'homme du tiers-monde.
Cet effort, il l'a accompli en sollicitant seulement  sa mémoire, sans avoir le temps de vérifier les dates, ni les citations précises qui se sont avérées concordantes, même si, dans son souci de fidélité, il ne pouvait pas atteindre une exactitude parfaite, ne serait-ce qu'en raison du vaste sujet abordé et de la longue période historique sollicitée.
Le texte produit fut polycopié à la hâte et distribué en 1993 avec les moyens du bord.
Il méritait mieux !
Il s’agit, en effet et à ma connaissance, du seul bilan qui porte sur l’expérience communiste mondiale dont l’auteur est un homme du Sud, arabo-musulman de surcroît . Il embrasse tous les aspects de cette expérience : historiques, sociologiques, culturels, idéologiques, ethniques, géopolitiques et surtout…politiques. Mieux, il en dégage sobrement les leçons, fussent-elles désagréables.
Sur l’expérience soviétique et ses retombées, il s’agit d’un texte rare, peut-être même unique, d’une analyse vaste portée par une vision et un point de vue originaux !
Né le 12 février 1928 à Tunis, décédé le 28 septembre 1992 à Paris, Noureddine Bouarrouj était un militant marxiste tunisien, engagé dans le combat communiste depuis le milieu des années cinquante. Le plus fort de sa lutte avait porté sur la nécessité de changer le communisme pour l'enraciner en tant qu’aile gauche du mouvement national tunisien. N'ayant pas pu mener à bien cette tâche au sein des instances dirigeantes du PCT, il avait quitté ce dernier à la fin des années soixante-dix pour fonder le Parti communiste VIIe Congrès, en affirmation de sa fidélité aux orientations prises au cours de ce congrès. Par la suite, quand l'orientation du communisme dans le monde continua à épouser l'évolution soviétique jusque dans ses dérives les plus désastreuses, il était devenu clair pour lui que la philosophie marxiste devait être dissocié de ce communisme-là. C'est ainsi qu'il a fondé le Parti tunisien du Travail, pour souligner sa prise de distance.
Après avoir mené à son terme cette analyse, N. Bouarrouj n'a pas pu la reprendre par écrit pour l'approfondir, la développer et l'enrichir avec la rigueur qui le caractérisait. Il n'a pu le faire que partiellement et pour quelques passages du début. C'est pourquoi ce texte est pour l'essentiel la transcription la plus fidèle possible du discours oral originel, avec quelques retouches portant sur la forme en vue de l'adapter au discours écrit. Les rares citations qui s’y trouvent, ainsi que les sous-titres, ont été également ajoutées par mes soins sans que Noureddine Bouarrouj ait eu le temps d’en apprécier la pertinence.
Quant à la présentation générale, elle obéit globalement à la démarche de l'auteur qui, dès l'introduction, suggère l'adoption d'un plan en trois parties. Mais ce plan aurait pu être affiné et subdivisé si la maladie lui en avait laissé le temps.
NOUREDDINE BOUARROUJ : RÉFLEXION SUR LES CAUSES DE L'IMPLOSION DE L'URSS ET DE L'EFFONDREMENT DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL
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Trois catégories de causes, interdépendantes, mais fortement imbriquées, expliquent la perte de la légitimité historique du Parti communiste d'Union soviétique et l'évolution de l'U.R.S.S. vers l'éclatement.
Chacune peut être dissociée pour faire l'objet d'une analyse particulière, mais sans exclure de faire intervenir les autres, tant elles sont liées et tant il est urgent, particulièrement aujourd'hui où l'opinion semble être frappée d'amnésie, de ne pas déformer la réalité par une dissociation didactique des causes.
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PREMIÈRE PARTIE
LES RAISONS DU DECLIN ET DE L'ÉPUISEMENT
DE LA LÉGITIMITE HISTORIQUE
L'une des causes fondamentales de la perte d'influence du parti communiste d'Union soviétique et de son déclin quasi général en U.R.S.S., doit être recherchée dans la dégradation graduelle de sa légitimité historique jusqu'à son épuisement.
Si la légitimité du Parti est retenue comme l'élément primordial pour suivre son évolution et étudier son échec, c'est parce qu'elle a été fondée sur l'accomplissement de la Révolution socialiste, l'affranchissement de la paysannerie, la chute définitive du tsarisme et de la noblesse, la disparition des restes du servage et, dans le même mouvement, sur l'émancipation des colonies de l'empire tsariste.
A cette première légitimité est venue s'ajouter la mobilisation de tout le pays par les bolcheviks pour triompher de la contre-révolution et pour arrêter, surtout, l'agression extérieure des États anglo-français en particulier, qui cherchaient à étouffer une révolution menaçante et le rétablissement de l'ordre ancien.
Avant la Révolution de 1917, une partie de l'Empire tsariste et des États de l'Europe de l'Est étaient des semi colonies ; des États semi féodaux  où la bourgeoisie était déjà présente, et participait parfois au pouvoir sous la tutelle de la monarchie austro-hongroise ou même allemande. En outre, l'indépendance économique de ces États n'était pas totale ; ils étaient sous la tutelle des grandes puissances et l'Empire tsariste était presque un sous-traitant des puissances de l'époque, la France, la Grande-Bretagne et même la Prusse, puissance montante.
Un parti qui réussit, dans des conditions excessivement difficiles à libérer un pays et à le révolutionner, acquiert un gage de légitimité incommensurable. Son rôle de guide a été accepté par les masses et finalement reconnu par ses adversaires, puisqu'il s'est acquitté de toutes les tâches qu'il s'était proposées et que le peuple attendait, notamment la conclusion de la paix, l'octroi de la terre aux paysans sur le plan social, le pouvoir aux ouvriers alliés aux paysans, la libération du sol soviétique et le début de l'accomplissement de la révolution socialiste. 
Tout ceci suppose une grande capacité de direction et d'organisation, concrétisée par une indéniable faculté de mobilisation des masses, la mise sur pied d'une armée moderne et la construction d'un État adapté à la situation nouvelle.
Cette légitimité bien assise restera incontestable jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, en dépit des grandes déviations qui apparaîtront dès la mort de Lénine, avec la mainmise de Staline sur le Parti et sur l'État, et dont les conséquences les plus graves seront précisément la liquidation progressive d'une part importante de l'avant-garde bolchévique, comprenant Léon Trotski, Lev Kamenev, Grigori Zinoviev et Serguei Kirov, et les purges des hauts cadres de l'armée, artisans des victoires de la guerre civile des années vingt ; mais aussi l'accélération sur une base erronée, économiquement et socialement, de la collectivisation forcée qui conduira à la ruine de l'agriculture et à une répression féroce de la paysannerie, victime de déportations massives et de massacres collectifs.
Mais, au cours de cette même période le souffle révolutionnaire de 17 et celui du début des années vingt a permis à la classe ouvrière de mettre en œuvre, tout en étant minoritaire, mais avec l'aide de la population soviétique, une partie non négligeable des grandes réalisations, comme le démarrage de l'industrialisation du pays et le coup d'envoi donné aux programmes d'alphabétisation et de diffusion de l'instruction publique dans les couches les plus arriérées de la population.
C'est pourquoi le Parti continuait, malgré les coups assénés à ses cadres par Staline et ses acolytes, à bénéficier auprès des masses d'une confiance et d'une légitimité inaltérées. Les erreurs et les crimes staliniens, visibles pour les cadres du Parti, n'étaient pas perçus dans les couches populaires qui continuaient à accorder une confiance totale, presque religieuse, à ses dirigeants.
Sous la direction de Staline qui a monopolisé tous les pouvoirs en se soumettant l'ensemble des organes dirigeants, le Parti continuait à être pour la grande majorité des masses la garantie de nouvelles victoires et de grandes réalisations. Le culte de la personnalité devenait la principale réalité de la vie politique avec ce qui l'accompagne d'esprit courtisan, de flatterie, d'arbitraire et de privilèges.
Malgré tout, et en dépit de la famine qui a sévi dans les campagnes au cours des années 1930 dans le contexte de la collectivisation des terres, des améliorations pouvaient être constatées dans certains secteurs des milieux ouvriers des villes, et la population comprenait le sens des sacrifices qu'on lui demandait, parce qu'elle avait encore foi dans l'avenir et voyait surgir des réalisations concrètes. C'était la période des grands chantiers du socialisme : la construction des grands barrages pour l'électrification du pays; des canaux, un important réseau de voies ferrées, des centres sidérurgiques, l'exploitation de bassins charbonniers et pétroliers… C'est aussi la période où la grande majorité des peuples soviétiques avait commencé à bénéficier des conquêtes sociales et culturelles (santé, enseignement, culture, logement, etc.).
Leur attachement à la Révolution était d'autant plus fort et répandu que les peuples soviétiques continuaient à croire qu'ils étaient sur la voie de la construction d'un « monde nouveau », d'une société socialiste sans exploitation de l'homme par l'homme. Malgré  l'encerclement, l'hostilité, le boycott et la subversion de tous les États impérialistes de l'époque, le peuple soviétique se sentait, grâce à son parti bolchévique comme une sorte de « peuple guide ».
Toutes ces conditions et le climat d'enthousiasme apparent ont éclipsé aux yeux de bon nombre d'intellectuels étrangers en visite en U.R.S.S. et d'intellectuels soviétiques les grandes catastrophes qui se déroulaient au même moment dans le domaine politique (destruction du Parti), économique (dévastation de l'agriculture) et social  avec le déclenchement de la répression de masse contre des populations entières désignées arbitrairement comme "contre-Révolutionnaires" ou "réfractaires", et contre tous les prétendus "déviationnistes".
C'était en effet la période du renforcement du pouvoir de la Tcheka, la police politique qui va semer la terreur dans le pays, dans le silence, il est vrai, et sous le prétexte de défendre le régime contre ses ennemis extérieurs et intérieurs. La théorie stalinienne de l'aggravation de la lutte des classes après la chute du pouvoir ennemi, instaurait l'un des régimes policiers les plus implacables qui a encadré toute l'Union soviétique en la soumettant à une véritable inquisition, aux massacres généralisés, sans parler des procès truqués.
RÔLE DE L’U.R.S.S. DANS L’ÉCRASEMENT DU NAZISME
Cependant, malgré les erreurs et les crimes de Staline, la Deuxième Guerre mondiale a apporté une nouvelle légitimité historique au PCUS. Confrontée  le 21 juin 1941 à l'agression de la machine militaire la plus puissante de l'époque, l'U.R.S.S. a réussi à stopper l'offensive de la Wehrmacht. Malgré une armée mal encadrée, mal préparée et dont les cadres avaient été injustement décimés par Staline, le Parti est parvenu, grâce surtout au patriotisme et à l'enthousiasme des ouvriers et des peuples soviétiques, à résister militairement, à lancer la guerre des partisans dans les arrières, tout en réalisant dans le domaine économique des exploits inimaginables, comme le transfert des industries les plus importantes, et notamment celle des armements, vers les régions éloignées du front, où elles ont pu tourner à plein régime et fournir les armées en quantité et en qualité.
Grâce à cette extraordinaire mobilisation, — et bien sûr, à plusieurs autres facteurs, dont l'entrée des Américains dans la guerre et leur aide à l'Union soviétique, mais surtout grâce à la bataille historique de Stalingrad où ont culminé l'héroïsme et les capacités militaires d'un État majoritairement peuplé de Slaves, considérés par Hitler comme des "sous-hommes" — l'invasion de l'U.R.S.S.  s'achève par la première défaite militaire de la Wehrmacht  qui marque un tournant décisif dans le cours des hostilités. Car le commandement allemand avait tout misé sur la prise de Stalingrad. Elle devait lui donner la maîtrise de l'échiquier planétaire qui aurait permis aux nazis, d'enlever le Caucase, de déferler sur le Proche-Orient, de prendre le contrôle des puits pétroliers de cette région, d'obliger au passage la Turquie à se lier aux puissances de l'Axe, et de faire la jonction entre les armées du front russe et celles de Rommel en Afrique.
Quelles que soient les critiques, d'ailleurs totalement fondées, qu'on ait pu faire par la suite à Staline pour son rôle dans la conduite de la guerre (qu'il n'a pas su prévoir malgré les rapports l'informant de son imminence), et pour sa méconnaissance de certaines règles de stratégie, il a su apparaître comme un dirigeant à la hauteur de l'épreuve, en catalysant le sursaut victorieux de l'U.R.S.S. et en mobilisant le Parti, qui ont trouvé en eux-mêmes les cadres nécessaires pour recréer une pléiade de généraux de grande valeur et de commissaires du peuple dont le rôle sera déterminant puisque c'est, en définitive, l'Armée rouge qui entrera la première dans Berlin.
Cela ne doit pas faire oublier, bien sûr, les moyens criminels utilisés au cours de la guerre contre les Tatars Kirguises enterrés par milliers dans des fosses communes et les Kazakhs dont le tiers de la population a été décimé par des famines organisées. Mais la fin du conflit mondial a révélé l'invincibilité de l'U.R.S.S. qui a supporté seule l'essentiel du poids de la guerre jusqu'au débarquement allié de Normandie, le 6 juin 1944. Ce qui lui a valu d'acquérir une place à part entière aux côtés des autres puissances victorieuses, et de peser sur l'après-guerre.
A l'issue de la Deuxième Guerre la légitimité du Parti était donc à son apogée en dépit des erreurs commises avant, pendant et après les combats (internement à vie de prisonniers soupçonnés d'avoir été retournés par l'ennemi, populations réprimées ou déportées et exécutées en masse pour soi-disant solidarité avec les Nazis…).
Tous les crimes et toutes les défaillances ont été gommés par la grande victoire sur le nazisme. Au prix de vingt millions de morts, dont dix millions de civils, plusieurs millions d'invalides, 25 millions de sans-abris, la destruction de la plupart des grandes villes de la partie européenne (1 700 villes et 70 000 villages détruits) et la mise à sac de son industrie et de son agriculture, elle a été un facteur déterminant de l'écrasement du nazisme qui menaçait l'Europe et le monde d'une régression intolérable.
Malgré leurs souffrances et celles des minorités qui les composent, les peuples soviétiques ne pouvaient pas mettre en cause certaines anomalies, ni ne pouvaient d'ailleurs espérer être entendus dans le contexte de cette euphorisante victoire, monopolisée, bien entendu, par le "génial" Staline qui apparaîtra de plus en plus comme un demi-dieu et dont le culte, immense, atteindra des sommets inimaginables, en U.R.S.S. et en dehors.
Cette légitimité puisée dans la victoire sera prolongée au cours de la phase de reconstruction du pays qui durera environ une dizaine d'années pendant lesquelles le peuple pouvait d'autant plus comprendre et accepter les sacrifices et les privations qu'on lui demandait, que le monde entier magnifiait les sacrifices de l'U.R.S.S. et ses réalisations grandioses. 
LE PREMIER ÉBRANLEMENT
Le premier coup au prestige du Parti sera porté, après la mort de Staline, par son successeur. En communiste convaincu, fidèle à l'idéal bolchévique et animé par la fierté de son rôle pendant la Guerre, Nikita Khrouchtchev voulait restituer au Parti son rôle véritable en le débarrassant en particulier du culte de la personnalité. Sa tentative de faire respecter les règles de fonctionnement du Parti, sa volonté de réactiver le Comité Central et surtout sa détermination à évincer les apparatchiks, parasites privilégiés, pour les remettre dans la vie active entraient dans une réforme qui menaçait de toucher aux fondements du pouvoir de la bureaucratie communiste.
Concrétisée dans le rapport du 20e Congrès, cette critique de Khrouchtchev a été un coup de tonnerre dans le ciel serein d'un Parti considéré jusqu'alors, au moins dans l'opinion, comme infaillible et de ses hauts dirigeants comme inamovibles.
C'est le premier ébranlement de la légitimité du PCUS. Le but poursuivi était de sauver le Parti, de corriger ses erreurs et de lui redonner son rôle en tant que direction et non pas comme maître absolu des rouages de l'État et de la société. Paradoxalement, il aura pour effet de semer un doute sur le PCUS et sur son rôle dirigeant et c'est la raison pour laquelle des réticences se feront sentir, non seulement en U.R.S.S., mais également à l'extérieur. C'est ainsi que le parti communiste français mettra vingt ans pour reconnaître l'exactitude de la critique de Khrouchtchev sur l'ère stalinienne.
À cela va s'ajouter  l'usure du pouvoir et l'éloignement dans le temps de l'esprit de 1917, déjà bien entamé.
Dans les années 50, Il ne restait plus guère que les dirigeants qui avaient gagné leurs galons lors de la guerre patriotique des années vingt et qui amorçaient une réécriture de l'histoire du Parti incluant la critique du rôle négatif de Staline dans la Deuxième Guerre. Cette tentative de relecture de la victoire comparée à son coût énorme, du fait des erreurs et des imprévoyances de Staline, a aussi commencé à susciter des doutes et des divergences : doutes dans les couches les plus éclairées de la société; divergences dans  les rangs de la nomenklatura issue de la Deuxième Guerre. La chute de Khrouchtchev en a été la conséquence.
En apparence son élimination semble résulter d'une sorte de reprise en mains du Parti, ainsi sauvé des "élucubrations" et des "improvisations", et réhabilité dans son rôle réel par le retour à la conviction et à la foi politiques en son sein. Mais le recours de Brejnev et de son proche entourage à un coup d'État a fortement altéré, malgré tout, le prestige du PCUS qui n'a pas su trouver d'autres moyens pour résoudre les problèmes posés.
Les conservateurs qui estimaient avoir bien mérité leurs privilèges, étaient rassurés et le Parti et la nomenklatura étaient confortés par ce retour à l'ordre où le Parti garde son rôle de dirigeant incontestable même si, ce faisant,  il amorçait insensiblement le processus de sa propre fossilisation, en se révélant incapable de s'adapter à une nouvelle Union soviétique où commençait à s'estomper dans l'esprit des masses le souvenir de la Révolution de 17 et tout ce qui justifiait les sacrifices et où, une quinzaine d'années après la Guerre, l'héroïsme des anciens combattants avait perdu de son impact.  
LE PARTI N'A PLUS DE RÔLE
Le PCUS n'avait plus de tâches mobilisatrices à proposer, même s'il a tenté de se redonner un rôle dans le changement des structures de renouvellement de la société à travers la dernière tentative, pathétique, d'Andropov, dont le règne a peu duré. Puis Gorbatchev est venu reconnaître un constat d'échec. Sans parler de tous ceux qui ont quitté le Parti parce qu'ils voyaient que sa structure ne lui permettait pas de répondre aux tâches nouvelles exigées par les Soviétiques qui ne croyaient plus en fin de compte aux valeurs du Parti, ni à la Révolution internationale, ni à la Révolution socialiste. Les nouvelles générations voulaient désormais une gestion de leur quotidien et une réponse aux problèmes de la vie ; la fin de la pénurie et l'arrêt de la propagande, le droit à la parole et le respect de la démocratie.
Ce problème des légitimations brièvement traité est aussi un problème de générations et de politique à la fois.
De générations, parce que la plupart de ceux qui ont vécu 1917 n'étaient plus là, ou il n'en restait que quelques spécimens. Molotov qui continuait à chercher à jouer un rôle avait été liquidé dès 1956 par Khrouchtchev comme "chef d'entreprise anti Parti", en raison de sa fidélité au stalinisme. Quant à Mikoyan, il n'a pas seulement réussi à traverser avec des responsabilités élevées la période khrouchtchevienne, mais il a même pu être un de ceux qui ont abattu Khrouchtchev et pris une retraite tranquille sous Brejnev.
L'extinction de la génération des bolcheviks, ou leur écartement pour maladie ou vieillissement, a vu l'entrée en scène d'une relève constituée par la génération née à la politique et venue au Parti au cours de la Deuxième Guerre. Elle réussira à survivre jusqu'à la mort de Brejnev et grâce à sa protection, avec comme soutien social nouveau celui d'une génération qui n'avait pas connu la guerre, mais qui pensait déjà aux nouvelles possibilités qu’offrait un aussi grand pays. Elle comprenait notamment les technocrates et les ingénieurs issus des grandes Ecoles, qui étaient polyvalents, et qui ont été à l'origine de réalisations spectaculaires comme l'envoi du premier Spoutnik et des premiers cosmonautes dans l'espace. Mais pour ce qui est réellement du Parti et de  sa légitimité à la tête de l'État, et du gouvernement qui semblait inaltérable, l'autocritique de Khrouchtchev a mis en évidence les erreurs nouvelles dans la reconstruction du pays ; le retard de plus en plus évident pris par l'U.R.S.S. dans certains domaines, particulièrement dans ceux de l'agriculture et des nouvelles technologies autres que  militaires, ainsi que la non prise en compte des besoins de consommation de la société soviétique qui connaissait les marchandises mises en circulation sur le marché capitaliste, dont la nouveauté soulignait le décalage entre le niveau de vie soviétique et celui des pays capitalistes avancés. Cela  sans oublier la prise de conscience au cours des congrès internationaux de leur retard par les scientifiques soviétiques qui se croyaient à l'avant-garde et qui ont réalisé avoir perdu vingt ans de recherches, surtout dans le domaine crucial  de la biologie. Cela, parce que Staline avait décidé dogmatiquement de nier la valeur de la théorie chromosomique de l'hérédité de Morgan, et prêché l'existence d'une soi-disant "science prolétarienne" qui serait au service du peuple alors que la "science bourgeoise" serait erronée parce qu’au service des trusts, et de surcroit non fondée sur le matérialisme dialectique! Quelqu'un comme Lyssinko qui s'est moqué dans les domaines de la science génétique, non seulement de ses collègues, mais aussi de toutes les recherches occidentales, deviendra, grâce à Staline, une référence scientifique, alors qu'il était totalement incompétent dans ce domaine.
LA PROBLEMATIQUE DE LA VIOLENCE ET DU POUVOIR DE MARX À LÉNINE
Marx a été le premier penseur à démontrer la nécessité de la transformation du mode de production capitaliste vers un régime socialiste par le moyen d'une révolution conduite par la classe ouvrière. Il a analysé les révolutions bourgeoises qui furent à l'origine du passage du mode de production féodal au mode de production capitaliste. Si la révolution française de 1789 a retenu son attention pour son caractère exemplaire, il a aussi soigneusement analysé les révolutions de 1830 en France et celle de 1848 qui a gagné plusieurs pays d'Europe. Et l'étude approfondie de la Commune de Paris lui a fourni l'occasion de montrer comment doivent se comporter les Révolutionnaires au cours d'une insurrection mal préparée et mal engagée.
Tout en sachant que les communards ne pouvaient pas gagner, Marx a prêché leur soutien et exprimé son admiration pour l'audace de ces ouvriers « montés à l'assaut du ciel »! Il procéda par la suite à une analyse rigoureuse de l'ensemble des actions de la Commune pour relever ses  apports originaux par rapport aux révolutions bourgeoises précédentes. Il a souligné notamment l'organisation et le fonctionnement du pouvoir ouvrier, appuyé sur le peuple en guerre, et dont les représentants étaient tenus de faire des compte rendus directs à leurs électeurs qui pouvaient ainsi contrôler leur action à tout moment et les remplacer. Il a relevé aussi toutes les erreurs des communards qui les ont conduits à l'échec.
C'est de cette époque que datent les principales réflexions théoriques de Karl Marx sur la direction d'une révolution prolétarienne et sur la nature d'un pouvoir ouvrier. Et c'est la seule analyse sur laquelle les marxistes ont continué à s'appuyer concernant la révolution socialiste.
Cela montre que la théorie de la révolution et celle du pouvoir prolétarien sont à l'état d'ébauche chez l'auteur du Capital et qu'il appartient aux marxistes de l'achever en s'inspirant des expériences révolutionnaires futures. Pour cette raison, les moyens et les méthodes de la révolution prolétarienne et celles du pouvoir prolétarien, seront au cœur de la réflexion des marxistes et détermineront d'ailleurs, après Marx, les différentes orientations des courants marxistes qui seront à la base de leur division en sociaux-démocrates et communistes, entre autres.
Les réponses théoriques apportées par les différents successeurs de Marx à ce problème seront déterminantes dans le devenir de la pensée et de la politique marxistes, car c'est de la solution concrète donnée à ce problème que résidera le succès ou l'échec de telle ou telle conviction et lecture du marxisme.
Or les réponses apportées à la Révolution du pouvoir sont liées à diverses questions : sa préparation telle que Marx l'a conçue ; les moyens qui peuvent et doivent être mis en œuvre pour y parvenir, et notamment les formes de lutte de la classe ouvrière et particulièrement le recours à la violence Révolutionnaire et à la lutte armée et, enfin, le mode d'organisation et de fonctionnement du nouveau pouvoir prolétarien.
Réaliser une révolution au moindre coût
C'est un  fait connu que Marx prévoyait la révolution socialiste comme le prélude d'un changement des rapports de production afin d'éliminer les causes de l'exploitation de la classe ouvrière et de toutes les couches sociales menacées par le capital. Le but étant de parvenir à la société des producteurs libres et égaux.
Il appartenait, affirmait-il, à tous les Révolutionnaires de chercher et de découvrir les moyens d'accomplir cette révolution, de chercher et de découvrir les formes d'accession au pouvoir politique en éliminant l'appareil d'État répressif de la classe bourgeoise exploiteuse et dominatrice. Il soutenait que cette entreprise n'avait rien de prédéterminé, qu'elle doit être l'œuvre d'hommes conscients de faire l’histoire par leurs efforts et par les solutions théoriques qu'ils envisageront et par les actions pratiques qu'ils mèneront. Leurs succès dépendront donc de leur capacité à comprendre et à maîtriser leur situation, et il rappelait qu'en tout cas, il n'y a pas de solution toute faite pour les peuples, immuable et permanente.
Concernant ce problème central de la conduite de la révolution, Marx a montré qu'il fallait changer de solution chaque fois que la situation évoluait. L'adaptation des solutions aux nouvelles circonstances était une condition essentielle du succès et de l'efficacité. Il n'avait pas d'idée préconçue sur les formes de la lutte d’émancipation des travailleurs, mais faisait remarquer qu'au cours de l'histoire, les classes nouvelles ont adopté tous les moyens de lutte pour s'affranchir, y compris la violence révolutionnaire.
Marx n'a pas hésité à concevoir et à préconiser comme moyen d'émancipation de la classe ouvrière anglaise, le rachat de sa liberté, en payant les moyens de production à leurs propriétaires bourgeois, comme certains esclaves avaient payé leur prix à leurs maîtres pour obtenir leur affranchissement. Il pensait bien sûr à cette possibilité avant la militarisation de l'État bourgeois et il a indiqué que cette voie était totalement bloquée après le développement de l'appareil répressif de l'État anglais, et que les Révolutions prolétariennes seraient obligées de recourir à toutes les formes de lutte, notamment à la violence, pour contrer la violence des classes exploiteuses.
Cette pensée de Marx ne nous indique pas seulement la nécessité de changer les moyens de lutte en fonction des circonstances, mais elle révèle surtout le fond de la conception marxiste de la révolution prolétarienne qui est un changement dicté par l'évolution des modes de production : le souci principal des révolutionnaires devait être de l'accomplir avec le moindre coût pour la société, et la violence n'est que le dernier recours, légitimé par la violence de la contre-révolution.
Ces réflexions préliminaires visent à souligner la démarche réelle des fondateurs du marxisme, de leur conception du rôle de la violence dans la révolution, et à montrer que la guerre de classes sans merci qui s'est déroulée dans l'Empire tsariste, où la violence a atteint les extrêmes, n'était pas un choix du PCUS, mais une réponse à la violence des classes contre-révolutionnaires.
Pour Marx, le mot Révolution impliquait essentiellement le changement social, le changement de pouvoir, la construction d'une société nouvelle supérieure à la société bourgeoise capitaliste. La violence Révolutionnaire n'était pas la forme fatale de la lutte des classes.
S'appuyant sur ces conclusions, Lénine a continué à rechercher  pour la révolution prolétarienne, qu'il concevait comme devant être qualitativement supérieure à toutes les révolutions bourgeoises précédentes, une forme où l'usage de la violence serait limité au maximum.
La première révolution de 1905 a été une nouvelle expérience dont les enseignements sont venus s'ajouter à ceux de la Révolution de 1871 (la Commune) bien qu'elle ne fut pas socialiste. Contrairement à beaucoup de communistes de l'époque qui y ont vu une précipitation des forces révolutionnaires lancées imprudemment à l'assaut du tsarisme, Lénine, comme Marx l'avait fait pour la Commune, a soutenu cette révolution qui ne pouvait réussir, pour en tirer les leçons. Il a aussi retenu les conclusions théoriques, tirées déjà par Marx, sur le blocage de certaines voies pour l'émancipation et il insistait sur la nécessité d'une préparation sérieuse de l'assaut contre le régime tsariste pour minimiser les souffrances des révolutionnaires et des peuples.
La révolution d'octobre 1917, dirigée par le PCUS et par Lénine, se trouve être ainsi la révolution du monde la moins violente et n'a coûté que très peu de victimes. Tout s'est déroulé en presque 24 heures après un coup de semonce du croiseur Aurore  et quelques accrochages avec les cadres de l'Ecole militaire.
Lénine cherchait la voie révolutionnaire pacifique. C'est ce que beaucoup ont oublié, ou feignent d'oublier. Car les révolutionnaires marxistes avaient conscience d'être les agents actifs d'une révolution nécessitée par le développement économique de la société capitaliste et qui devait réussir avec le moins de douleur possible pour les peuples. Ils se considéraient comme ceux qui allaient abréger les souffrances et refusaient d'exalter les sacrifices inutiles, et non pas comme ceux qui les magnifieraient en faisant de la violence presque un but en soi.
Si on devait attendre le développement naturel du capitalisme et son passage par différents stades pour aboutir spontanément au socialisme, comme les sociaux-démocrates le préconisaient, les sacrifices seraient trop élevés pour la société. C'est pourquoi les communistes avaient comme but de préparer et de réaliser la révolution socialiste, de préférer une certaine chirurgie, non parce qu'ils préfèrent la violence, mais parce qu'ils estiment qu'une violence nécessaire est de nature à épargner les souffrances et les malheurs que le capitalisme ferait endurer à la société s'il n'est pas vaincu de façon révolutionnaire, et parce qu'ils savaient que les Révolutions sont aussi naturelles dans l'histoire des sociétés que les périodes d'évolution pacifique.
Les Soviets, une création des masses
Mais les expériences étaient limitées et les communistes cherchaient des voies. Lénine n'avait pas des idées dogmatiques, logiquement tirées d'un  système, il était, comme Marx, à l'affût des expériences des masses, et de ce que les luttes sociales créaient de nouveau. L'expérimentation, même si elle était négative, leur montrait  comment les masses confrontées à des situations révolutionnaires nouvelles créaient des formes de lutte, ou des formes de  pouvoir. Par exemple, la Commune de Paris a entre autre démontré aux marxistes qu'une délégation du pouvoir indéfinie n'était pas une bonne chose, qu'il faut une délégation provisoire, que les députés doivent être interchangeables et doivent faire leur rapports aux masses directement ; que le pouvoir, tout en étant centralisé, doit être toujours en liaison avec les éléments actifs de la population. Ces leçons ont été apprises, et Lénine a trouvé dans la révolution de 1905 un embryon, déjà, d'une forme spontanée née de la nécessité de la révolution elle-même et de la société telle qu'elle est : les Soviets qui étaient une sorte de création presque immédiate des masses. Ce ne sont pas les marxistes qui les ont créés, mais ils y ont vu, surtout Lénine, une forme nouvelle d'un pouvoir qui n'est pas celle des pouvoirs bourgeois, avec parlement, délégation, etc., mais une espèce de démocratie directe des masses, qui participent elles-mêmes par des assemblées multiples, et non par le biais de délégation de pouvoir sous contrôle populaire.
La question du pouvoir était donc l'un des soucis majeurs de la révolution prolétarienne qui cherchait à la résoudre par des formes nouvelles, adaptées à ses objectifs.
Quand on lit Le Capital, surtout l'introduction, on est frappé par le souci de Marx d'éviter la violence. Le passage suivant est particulièrement significatif : “Abstraction faite de motifs plus élevés, leur propre intérêt commande donc aux classes régnantes actuelles d'écarter tous les obstacles légaux qui peuvent gêner le développement de la classe ouvrière. C'est en vue de ce but que j'ai accordé dans ce volume une place si importante à l'histoire, au contenu et aux résultats de la législation anglaise sur les grandes fabriques. Une nation peut et doit tirer un enseignement de l'histoire d'une autre nation. Lors même qu'une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement — et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne, — elle ne peut ni dépasser d'un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel; mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement ”. (Préface de la première édition allemande, Livre premier, Editions sociales).
Mais les forces révolutionnaires n'ont pas pu éviter l'usage de la violence et Lénine a développé l'idée majeure selon laquelle la révolution, surtout celle de 1917, doit être défendue, parce que cela était possible, parce que les masses dans leur ensemble y adhéraient et que les rapports de force lui étaient favorables. Il a ensuite développé une deuxième idée selon laquelle l'échec de cette révolution, vu l'acharnement des forces réactionnaire mondiales, pouvait coûter très cher aux révolutionnaires, tout comme  la Commune de Paris s'est soldée par un bain de sang. Il n'y avait donc presque d'autre alternative pour les révolutionnaires et les bolcheviks que vaincre ou mourir.
Quand la guerre civile s'est déclenchée et que la violence a atteint un paroxysme effrayant, Lénine n'a pas hésité, dans un article, à calculer mathématiquement le nombre des koulaks  et celui des paysans, pour conclure que les révolutionnaires et la paysannerie pouvaient vaincre et il avait achevé son article par ce mot d'ordre effrayant : "Mort aux koulaks !"
Cependant, il était conscient de l'atrocité de la guerre civile, et loin d'être obnubilé par ses résultats qui seront magnifiés plus tard par les marxistes et les historiens officiels, il avait émis l'espoir que les nouvelles générations qui viendront comprennent les justifications des révolutionnaires qui n'avaient pas d'autres moyens que de passer par cette violence horrible.
Il n'a pas magnifié la violence comme le feront après lui certains pseudo révolutionnaires. Il demandait presque des excuses pour ce qui se faisait en soulignant qu'il n'y avait pas d'autres moyens, ni d'autres issues possibles. Aujourd'hui, tout le monde présente Lénine comme un partisan de la violence que l'on oppose à Marx, considéré comme le penseur humaniste.
La momification de Marx puis de Lénine
Dans sa recherche théorique et son action révolutionnaire, placé devant des problèmes concrets à résoudre, Lénine a tenté d'être fidèle à Marx dans ce qu'il pensait être le noyau du marxisme. Et il a eu le courage de lutter contre la momification de Marx pour dire qu'il manque à Marx l'expérience de la période actuelle et qu'il faut donc l'analyser de façon nouvelle pour y découvrir des voies autres et aller à une révolution prolétarienne inédite. Il a eu le courage de le faire contre tous ceux  qui préconisaient le marxisme comme une lettre dogmatique, et contre ceux qui abandonnaient pour les réformismes ce qu'il y avait de Révolutionnaire chez Marx. 
Après Lénine, et à part quelques timides tentatives, il n'y a pas eu chez les marxistes de penseurs pour évaluer son œuvre et rejeter ce qui est dépassé dans ses thèses, comme il l'avait fait lui-même pour certaines thèses de Marx. Lénine a été considéré presque comme un aboutissement et comme la seule explication de toute la période révolutionnaire.
Or le monde moderne va précisément rentrer avec la révolution bolchévique dans un changement à une vitesse plus grande encore que celle que Marx avait connue. Il demandait donc encore plus de réflexion, d'approfondissement et de recherches adaptées à cette nouvelle et complexe période historique. Mais les marxistes, et particulièrement les Soviétiques, pensaient que les solutions préconisées par Lénine restaient valables, au moins jusqu'à l'accomplissement de la Révolution à l'échelle mondiale.
A part les critiques des adversaires du marxisme qui ont perçu certaines erreurs, et à l'exception de quelques tentatives d'adaptation du marxisme liées à des situations particulières — la constitution du Front populaire pour lutter contre le fascisme, et l'aide aux pays du tiers-monde conçue comme une lutte contre l'impérialisme —, il n'y a pas eu de bilan pour savoir ce qui reste encore valable chez Lénine et ce qu'il fallait abandonner. Lénine avait réponse à tout, il n'y avait qu'à chercher dans ses œuvres pour trouver la solution à tous les problèmes de tous les pays et faire face à toutes les situations!
La révolution dans un pays retardataire
Dès la fin de la révolution, Lénine, qui a pourtant beaucoup tâtonné, a prévu les difficultés d'une révolution dans un pays retardataire et il a conçu la thèse selon laquelle, dans un pays comme l'U.R.S.S. où toutes les contradictions de l'époque se sont accumulées et se sont nouées, où une triple révolution a lieu ( paysanne contre la féodalité ; démocratique contre le tsarisme ; anticolonialiste contre l'impérialisme tsariste ), la révolution pouvait réussir, mais la construction du socialisme serait excessivement difficile.
Il n'y avait pas dans l'Empire russe, ni même en Russie, les bases matérielles ni les bases intellectuelles pour construire un système supérieur au capitalisme. En Allemagne, en Angleterre, ou en France le socialisme aurait eu ses chances parce qu'une telle base existait, ajoutée à l'acquis des Révolutions bourgeoises et au développement intellectuel de ces peuples. En U.R.S.S., la révolution était partie des moujiks, les paysans les plus arriérés de l'Europe qui n'avaient de la révolution que le sens des révoltes.
Lénine sentait que le pays était mûr pour une révolution antiféodale, donc bourgeoise classique, — c'est la Révolution de février —, mais les contradictions nées de la Première guerre ont montré que l'U.R.S.S. est aussi un pays où le capitalisme s'est développé et qu'elle-même est devenue partie prenante du système capitaliste et impérialiste. Pour dépasser cette contradiction, Il fallait donc passer à une révolution capable de résoudre autrement et tout à la fois les problèmes de la terre, de la paix et des libertés. Il fallait le faire même si on n’y était pas préparé et il défendait l'idée que l'histoire offre des occasions et que les peuples, et surtout leurs dirigeants, doivent savoir les saisir, car il n'est pas sûr qu'elles reviennent.
La conjugaison de trois types de révolution, de trois types de contradictions dans l'Union soviétique a effectivement permis la victoire et la conduite de la révolution par le prolétariat, mais dans la critique de Lénine il y avait déjà le pressentiment que la révolution elle-même et la construction d'un pouvoir préparant au socialisme poseraient des problèmes complexes, malgré la découverte de la forme nouvelle des Soviets associant le paysan à l'ouvrier, au soldat, et à l'intelligentsia  éclairée.
Le développement inégal des trois types de révolutions, amalgamés et conjugués, et la fragilité de l'alliance d'une partie de la paysannerie avec le prolétariat, posaient déjà un problème qui venait s'ajouter à la faiblesse numérique de la classe ouvrière (malgré une augmentation non négligeable de ses effectifs dès les années 1900), et à la diffusion limitée du marxisme.  Toutes ces déficiences, ces inégalités et ces disparités, bien que perçues par Lénine, n'ont pas été synthétisées théoriquement pour fournir une base à une conception du pouvoir du nouvel État, et d'une pratique qui permettrait d'éviter les dérapages dans la construction d'un État multinational d'une aussi grande complexité.
Le forcing  de l'histoire
Autant Lénine avait raison en affirmant qu'il ne faut pas laisser passer les occasions de l'histoire et avait conscience du côté prématuré mais nécessaire et possible de la révolution socialiste, autant il faut maintenant se demander s'il n'y a pas eu un certain forcing  de l'histoire.
Comme pour les plantes, le forçage peut réussir à obtenir des cultures précoces, mais c'est au risque de les fragiliser, et même de les dénaturer. En y pensant aujourd'hui à la lumière de l'implosion de l'Union soviétique, on se rappelle que Lénine avait répondu à cette objection.
Contre Kautsky qui attirait l'attention sur la nécessité de réunir les conditions du socialisme et de ne pas précipiter la révolution, Lénine avait certes répondu qu'il ne fallait pas laisser passer l'occasion de faire accoucher l'histoire et qu'il fallait se comporter en artisans de l'histoire, non en attentistes… Mais, il avait reconnu la valeur de l'objection et il pensait qu'il ne fallait pas accepter de passer par toutes les phases du capitalisme pour obtenir une classe ouvrière nombreuse, une industrialisation et une intelligentsia, alors que par le pouvoir des Soviets il était possible d'accéder aux mêmes objectifs, sans les dégâts du capitalisme. Pourquoi attendre un gouvernement bourgeois pour faire la prolétarisation, alors qu'il était possible de prendre un raccourci historique permettant à la classe ouvrière de ne pas rater l'occasion de prendre le pouvoir ?
Le problème de l'état arriéré de la Russie se posait dans des termes plus graves pour les républiques du Sud qui se trouvaient dans un mode de production précapitaliste. Lénine a émis l'idée qu'il était possible, grâce à l'aide d'un prolétariat d'un pays arriéré ou relativement avancé, de contourner toute la période capitaliste et d'aller directement vers le socialisme, même dans des pays où des rapports communautaires prévalaient dans certaines régions pastorales et tribales.
Ce forcing  du progrès qui devait entraîner dans le sillage de la Russie d'autres colonies vers le socialisme était dicté par le fait que les Anglais convoitaient ces colonies pour étouffer la révolution et la priver des accès maritimes, et surtout du pétrole. Il fallait donc que le prolétariat prenne sur lui le relèvement de la Russie, qui était la plus développée, bien que dans un État capitaliste arriéré, mais avec elle aussi le reste de l'Empire tsariste qui était dans un état encore plus arriéré. C'est un poids pour la Révolution que de faire avancer des États tels que le Tadjikistan, le Kazakhstan, etc., alors dans un stade moyenâgeux. Mais la tâche était grandiose et rendait possible ce que Marx appelait à propos de la Commune, « l'assaut du ciel ».
La résistance acharnée du capitalisme 
Partir avec de tels handicaps, parce qu'il y avait une « fenêtre cosmique » qu'il ne fallait pas rater, était-ce un pari justifié ? La révolution soviétique a eu certainement des conséquences extraordinaires et n'était pas une erreur, mais les continuateurs de Lénine n'ont semble-t-il pas eu conscience de l'immensité de la tâche dont ils avaient hérité, du pari excessivement risqué de la construction d'un pouvoir moderne, d'un système socialiste évolué et, surtout, d'une culture qui soit au niveau de cette réalité, en partant avec un taux d'analphabétisme qui était presque le plus élevé de l'Europe et avec des peuples qui n'étaient même pas au niveau de l'alphabétisation.
C'était une tâche gigantesque dont on ne mesurait pas la portée. Sans oublier deux autres inconvénients. Tout d'abord l'acharnement, la résistance et la haine avec lesquelles la Révolution socialiste avait été accueillie et combattue. Tout le monde capitaliste, toutes les forces réactionnaires ont tout fait pour la faire échouer. Ensuite, l'encerclement économique obligeait l'Union soviétique à tout réaliser alors qu'elle n'avait ni les moyens ni la technologie nécessaires. Enfin comment oublier la subversion  permanente dont elle était victime ? Jamais les ennemis de la Révolution bolchévique n'ont renoncé à la détruire ! L'acharnement de l'époque a eu pour premier résultat de décimer, lors de la guerre civile, les meilleurs bolcheviks, les hommes les plus conscients, parce qu'ils étaient à l'avant-garde des combats. Les capitalistes savaient que sa longue résistance et son acharnement privaient la révolution des hommes les mieux formés et les plus dévoués. C'est pourquoi ils ne renoncent jamais à la guerre contre-révolutionnaire, même quand ils savent qu'elle va être perdue, parce qu'ils ont comme but d'entraver la réussite de la révolution.
En sortant d'une guerre civile et d'une guerre anti-impérialiste, de 1914 à 1920, l'Union soviétique était matériellement et humainement exsangue, et de plus, comme la guerre entraînait l'impossibilité de la production, la paix a débouché sur une situation de famine. Physiquement et intellectuellement, au niveau des cadres du Parti, en 1922, l'U.R.S.S. n'était déjà plus celle de 1917.
Lénine avait tout fait pour  éviter la guerre civile, allant jusqu'à faire des concessions énormes aux couches moyennes pour trouver avec elles un modus vivendi. Soumis à la pression de l'action quotidienne, il n'a pas eu le temps de théoriser ses conceptions. Autant il a été impitoyable à l'égard du Koulak  qui menait la guerre civile contre la révolution et qui a ensuite mené la guerre pour affamer la population en retirant le blé de la circulation (tous ceux qui étaient arrêtés avec du bé était presque aussitôt exécutés), autant  Lénine a eu le courage d'impulser la NEP, la nouvelle économie politique, après avoir lancé le mot d'ordre de la construction du socialisme. Il savait qu’aller de l'avant vers la révolution socialiste, avec un tel manque de préparation, avec cette situation objective qui ne répondait pas aux exigences de l'heure, était certes une très bonne accélération de l'Histoire, mais que celle-ci comportait de grands risques et qu'il fallait freiner l'élan et même revenir en arrière pour attendre de meilleures conditions économiques et sociales. Il a réalisé que la révolution socialiste était en elle-même déjà une entreprise très en avance pour l'Empire tsariste.
De même, quand il a cherché à tout prix à sortir le pays de la guerre, les Révolutionnaires étaient nombreux à s'y opposer parce qu'ils ne voulaient pas céder aux Allemands certains territoires, comme la Lituanie, qu'ils pensaient pouvoir garder pour la révolution. Ils ont refusé, surtout Trotski, la paix aux conditions allemandes. Seul Lénine a accepté ces conditions intolérables parce qu'il savait que la révolution  était déjà un acquis énorme vu le rapport de forces objectif.
Malheureusement, certains marxistes ne se sont pas inspirés du comportement de Lénine. Sa mort prématurée a été une catastrophe pour l'U.R.S.S. et pour le PCUS.
Dans le Parti qu'il a conçu lui-même comme un parti de guerre, avec une discipline de fer, formé de professionnels de la révolution et un centralisme démocratique intégral, quand il était mis en minorité, Lénine acceptait les résolutions du Comité central et attendait que les positions et les mentalités évoluent. Même quand des camarades ont été indisciplinés, comme Kamenev et Zinoviev qui ont donné à l'ennemi l'heure de l'insurrection d'Octobre, il n'a jamais demandé leur exclusion. De même a-t-il confié à Trotski, qui n'était pas bolchevique, de grandes responsabilités, en dépit des divergences. Trotski considérait notamment que les paysans étaient retardataires et n'avaient rien à apporter à la révolution socialiste, tandis que Lénine y voyait, au contraire, une force énorme qu'il fallait mobiliser… 
Cette ouverture d'esprit, cette façon d'agir, cette tolérance face au concept, n'ont pas été retenues par tous les successeurs de Lénine.
Lénine avait déconseillé de confier le pouvoir à Staline
La question du pouvoir est majeure. Dès le début, quand il s'est agi de répartir, au congrès de 1922, les tâches au sein de la direction et de donner des responsabilités, Lénine, avec une lucidité remarquable, avait brossé un portrait politique et psychologique de tous les responsables, particulièrement de Staline, et il avait mis en garde le Comité Central contre certains de ses défauts majeurs qui ne permettaient pas de lui offrir le secrétariat général du Parti. Mais le Comité Central était passé outre les arguments de Lénine parce qu'il pensait que l'énergique Staline, malgré ses défauts, était l'homme de la situation. Ses membres pensaient que la fermeté était l'essentiel de l'action révolutionnaire, alors que Lénine était partisan de l'ouverture et de l'évolution en souplesse, et considérait la fermeté comme transitoire, destinée à être dépassée et non pas appelée à devenir la vertu unique des dirigeants et de l'État soviétique.
A partir de là, on peut percevoir cette déviation qui consistait pour certains marxistes à magnifier la fermeté des caractères au détriment de la réflexion et de l'ouverture d'esprit.
Ainsi, Lénine considérait que les tendances contradictoires pouvaient coexister au sein du Parti et qu'il ne fallait pas exclure les minoritaires. Il n'abandonnait jamais la lutte pour ses convictions quand elles n'étaient pas adoptées par la direction, mais admettait toujours le même droit pour ses contradicteurs mis en minorité tout en demeurant attaché au principe de l'application des décisions majoritaires.
Cette conception démocratique de la nécessité de la diversité des opinions et de la libre discussion sera progressivement éliminée au nom du centralisme démocratique, de l'unité du Parti et de la lutte contre les fractions.
Concernant le fait que la Révolution d'octobre avait été conduite par le seul parti bolchevique qui fut également le seul à se trouver à la tête du nouvel État, Lénine soulignait que cela ne devait pas être pris pour une loi générale de la Révolution, mais plutôt comme le résultat de circonstances spécifiques à la révolution russe.
Il disait que la révolution a pris cette forme parce que les autres partis, socialiste révolutionnaire, etc., qui étaient des partis petit-bourgeois, et qui auraient pu être du côté des bolcheviks avaient, à cause du sectarisme de leurs chefs, et bien qu'ils soient de gauche, et pour des raisons multiples, choisi la contre-révolution. Mais le fait que ce soit un seul parti qui conduise la Révolution est une exception, une chose propre à la situation russe qu'on ne doit pas obligatoirement retrouver ailleurs. C'est donc à tort qu'on présente Lénine comme l'instigateur du Parti unique, qu'il trouvait  exceptionnel et anormal.
Dès qu'il sera immobilisé par la maladie,  la violence de la guerre civile va être magnifiée ainsi que le communisme de cette période que Lénine désignait comme un « communisme de guerre », pas celui du temps de paix. Malheureusement, pour les successeurs de Lénine le communisme de guerre sera la norme.
Tout ce que les bolcheviks de l'époque ont retenu des leçons de Lénine est relatif à la forme du pouvoir pendant la guerre civile. Ils n'ont pas tenté, comme Lénine le faisait, de rechercher de nouvelles formes adaptées à la période de construction. Ils n'avaient peut-être pas les capacités intellectuelles, et c'est là où l'on perçoit les conséquences du déficit culturel de la société russe. La fidélité à Lénine consistait à poursuivre son œuvre pratique et théorique. Ses successeurs ont seulement retenu qu'il ne fallait lâcher le pouvoir sous aucun prétexte.
L'éloge funèbre fait par Staline le jour des funérailles de Lénine et dans lequel il lui faisait le serment de poursuivre son œuvre, exprimait certes le sentiment général des communistes, mais aussi, certainement, un manque de compréhension de la pensée léniniste.
Pour être à la hauteur de la tâche que les bolcheviks se sont assigné, qui consistait à défendre coûte que coûte la révolution, les continuateurs de Lénine ont pensé, et c'est là où va se trouver l'erreur, qu'il fallait accentuer la tendance dominante du vivant de Lénine, consistant à renforcer le centralisme du Parti et son rôle de guide plutôt que d'aller dans le sens de l'ouverture. Il fallait donc procéder à plus de rigueur idéologique, plus de discipline, alors que Lénine pensait que le mode "militaire" d'organisation du Parti pour préparer la révolution et l'accomplir était provisoire et lié à une période passagère.
Cette fidélité à Lénine et à son enseignement conduira ses successeurs à demeurer vigilants et à conserver les acquis de la Révolution et notamment le pouvoir ; mais parce que c'était une fidélité statique et dogmatique, elle a eu comme conséquence aussi de figer leurs conceptions du Parti et du pouvoir et les a empêchés de s'adapter et de trouver de nouvelles formes correspondant à la période de la fin de la guerre civile.
Ils ont notamment retenu la leçon de Lénine qui, alors que la Révolution était en butte aux attaques des généraux tsaristes soutenus par les Anglais et les Français, et que les contre-révolutionnaires étaient assez puissants dans certaines région, a soutenu que c'est au moment où les forces réactionnaires sont renversées qu'elles deviennent plus dangereuses, plus hargneuses et prêtes à n'importe quel crime. Il en voulait pour preuve le comportement de la bourgeoisie française après l'écrasement de la Commune de Paris. Lénine mettait donc en garde les bolcheviks contre tout relâchement après les succès remportés : "si vous glissez et si vous perdez le pouvoir", disait-il, en substance, "vous exposerez le peuple aux massacres".  Staline en a tiré la conclusion que la lutte des classes, au lieu de s'atténuer avec l'arrivée du prolétariat au pouvoir, allait au contraire s'aggraver ! Il fallait donc aller encore plus loin dans le sens de Lénine. : “Il ne faut pas perdre de vue que la puissance croissante de l'État soviétique augmentera la résistance des derniers débris des classes expirantes, écrivait-il. Précisément parce qu'ils expirent et achèvent de vivre leurs derniers jours, ils passeront de telles formes d'attaque à d'autres, à des formes d'attaque plus violentes, en en appelant aux couches arriérées de la population et en les mobilisant contre le pouvoir des Soviets ”. Et Staline en concluait que, ce qu'il fallait, n'était pas l'affaiblissement du pouvoir d'État, mais son “renforcement maximum”, c'est “une dictature du prolétariat forte et puissante (…) pour réduire en poussière les derniers débris des classes expirantes et briser leurs machinations de filous ” ( Les Questions du léninisme  —recueil de textes, Ed. de Moscou, 1949, p. 536-537)
Staline niait ainsi délibérément le fait que Lénine avait cherché à rallier les Koulaks qui ne combattaient pas la Révolution, ainsi que les intellectuels, surtout les ingénieurs et les cadres du régime capitaliste qui acceptaient de participer à la marche des usines et des banques. Donc, autant Lénine cherchait et découvrait des solutions nouvelles et adaptées aux conditions changeantes, autant ses successeurs s'accrochaient aux solutions justes, mais dépassées. Leur pensée n'était pas au niveau de la complexité de la situation qu'ils avaient à affronter. Ils se sont contentés d'utiliser la pensée de Lénine comme vérité intangible.
Les gardiens du temple
La Révolution russe a été la première à introduire l'idéologie comme explication totale, avec un socle philosophique bien organisé; la seule à démarrer avec une  base systématisée et avec l'idée que cette base doit être défendue comme une arme essentielle de la Révolution. La synthèse apportée par le marxisme pour comprendre les processus économiques et sociaux, montrait les tâches à accomplir, non dans l'idéal, mais dans la pratique. Il était compris comme une véritable science de la Révolution et des partis se formaient sur elle. Il ouvrait un combat d'idées et donnait effectivement au Parti communiste une pensée homogène, des repères de critères, une sorte d'instrument de reconnaissance du vrai et du faux, de ce qui est possible et de ce qui ne l'est pas, etc.
Mais cette arme demande à être constamment renouvelée, surtout dans une lutte contre une idéologie bourgeoise opposée à cette vision globale du monde dont se trouvait dotée la classe ouvrière pour la première fois, et qui se propageait en voulant révolutionner les esprits. Mais, de force morale, spirituelle et scientifique extraordinaire, l'idéologie marxiste allait devenir un handicap en devenant à son tour un des éléments de la terreur.
Du temps de Lénine, au moment de la préparation de la révolution, les luttes étaient celles des idées, intransigeantes et bien marquées. Après la révolution, ces idées ont laissé la place à une idéologie d'État, et ceux qui croyaient défendre la pureté du marxisme contre les opportunistes de la IIe Internationale, sont devenus des gardiens du temple, jusqu'au dernier, Souslov, qui était une sorte de grand prêtre. Et le Parti, parce qu'il a vu toujours Lénine défendre les fins du marxisme contre ceux qui cédaient à la pression des théories bourgeoises ou petite-bourgeoises, au lieu de mener une lutte de développement du marxisme, a livré la lutte contre ceux qui ne suivaient pas sa ligne, sans qu'elle ait été théorisée, ni discutée, mais seulement parce qu'elle était la ligne officielle. Celui qui ne la suivait pas était un ennemi du peuple et la Tcheka, au lieu d'être une arme contre l'ennemi réel, était devenue l'outil d'une inquisition chargée de distinguer entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas.
Une force extraordinaire s'était ainsi figée; la suspicion était devenue une réalité permanente de la société et le NKVD (Commissariat du peuple au ministère des Affaires intérieures) était  devenu une institution de l'inquisition chargée de surveiller  la population.
On a ainsi liquidé des gens pour des pensées anodines, quelque fois pour des règlements de comptes, ou pour des histoires politiques sordides. Le marxisme qui était une ouverture d'esprit invitant à la réflexion et à la critique de l'ancien, était devenue une chape de plomb sur les consciences qu'on contrôlait au nom de la pureté du marxisme décidée par celui qui a le pouvoir.
L'appropriation du pouvoir et l'élimination du peuple
En règle générale, dès qu'un pouvoir révolutionnaire s'empare de l'État, il considère sa légitimité comme fondée sur cet acte et sur la solution des problèmes qu'il a apportée. Il se pense comme irréversible et irremplaçable, particulièrement le parti communiste, qui n'est pas seulement porteur d'une vision de changement du pouvoir d'État, mais de transformation du monde. En général, donc, et cela a même été codifié par certains communistes, c'est le Parti pour l'éternité ! 
Dans le tiers-monde aussi, d'autres partis qui s'étaient constitués pour résoudre un problème national de libération, ont fait de même. Ils ne se sont pas beaucoup préoccupés de créer ou de consolider des institutions capables d'assurer la continuité du pouvoir, qu'ils considéraient comme étant définitivement acquis. Ils se contentaient de demander au peuple de cautionner le "guide ", et les soi-disant élections servaient formellement à renouveler son allégeance.
Au fur et à mesure, le pouvoir révolutionnaire issu du peuple, finit lui-même par éliminer le peuple. Ce qui est le comble pour des communistes opposés à toute délégation du pouvoir, fût-elle momentanée, et qui devenait chez eux une délégation infinie ! Alors, les institutions de l'État se sont vidées et il n'y en avait plus qui permettaient de sonder le peuple, considéré comme ayant donné au Parti un chèque en blanc.
Les dirigeants en arrivaient à ne pas concevoir qu'on puisse remettre cela en cause, surtout chez les communistes qui ont une mission universelle, qui considèrent avoir gagné, et pour qui toute remise en cause de leur pouvoir institué est vue comme un retour en arrière.
En U.R.S.S., on a trouvé les soi-disant "sans-Parti" ; mot extraordinaire pour désigner négativement ceux qui n'étaient pas communistes. Dans les démocraties populaires, on avait affaire à des partis croupions. Aussi, il ne restait plus comme changement possible que la contre-révolution pour abattre le Parti ou, pour trouver des solutions internes, ce qu'on a appelé les coups d'État de palais, ou, enfin, la mort du dirigeant qui a tout accaparé. Aucune autre forme ne permettait à la société de mettre en cause la légitimité et la ligne du Parti.
Les Soviets que Lénine avait mis en exergue ont été vidés de leur contenu. Le Parti  nommait les Soviets à tous les échelons. Toutes les institutions devenaient des institutions du Parti, car toute contestation était supposée inexistante. Le syndicat lui-même se voyait presque chargé  de gérer les vacances des travailleurs. Tout était lié uniquement à la fidélité au Parti. Ceux qui étaient lésés n'avaient aucun moyen de se plaindre ni de se faire entendre en l'absence totale d'intermédiaire entre le pouvoir et la société. Alors, les plaintes et les rancœurs se sont accumulées.
Après la critique de la société bourgeoise et de ses tares au niveau politique, tout ce qui risquait d'apparaître comme bourgeois, même si l'idée est juste, a été totalement écarté. L'aberration la plus totale résidait dans le rejet de la science dite bourgeoise, sans parler de la science politique. Tout cela avait débouché sur une sorte de non conception du changement.
Dans une telle société, comment peut-on homogénéiser le pouvoir et ne pas tenir compte de diversités aussi nombreuses? Pourtant, c'est le centre seul qui dictait des lois qui pouvaient être, selon les contextes, plausibles pour les uns et rester une parfaite aberration pour les autres. Le Parti se jugeait universel et pour tout le monde. Ce que disait le gouvernement avait un label marxiste, scientifique, universel, indiscutable et infaillible.
Quand on se détourne ainsi du développement d'un pouvoir nouveau adapté aux tâches nouvelles; quand tout le monde devient homogène et quand le communisme a gagné la société — en 1924, la majorité était acquise à Lénine et à son pouvoir, avec des retards de conscience, bien sûr — on ne peut plus avancer vers des institutions nouvelles. Alors, ce qui se produit, c'est tout simplement le retour aux institutions les plus anciennes, et quelque fois aux plus archaïques d'entre elles, c'est-à-dire à la tyrannie. Le PCUS, on l'a constaté, même sur un plan formel, s'est "tsarisé" et le peuple lui-même, ne trouvant plus d'institutions nouvelles  pour le faire évoluer a commencé à revenir aux mentalités anciennes.
À SUIVRE…

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