14 décembre 2011

RÉFLEXION SUR LES CAUSES DE L'IMPLOSION DE L'URSS ET DE L'EFFONDREMENT DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL


DEUXIÈME PARTIE    :
LE DÉCLIN DE LA LÉGITIMITE EXTÉRIEURE ET LA QUESTION COLONIALE

A la base du pouvoir du PCUS, une légitimité d'une autre nature lui a permis de dominer sans conteste l'État et la société soviétiques pendant 70 ans : c'est la légitimité extérieure.

La prise du pouvoir en 1917 n'avait jamais été considérée comme une simple révolution intérieure russe, mais comme le début d'une révolution socialiste prolétarienne mondiale. Lénine et le parti bolchévique n'étaient pas seulement regardés comme les guides des peuples soviétiques et les constructeurs de l'État prolétarien nouveau, mais aussi comme les théoriciens, les organisateurs et les transformateurs de tout le mouvement ouvrier international.

Lénine avait joué un rôle décisif dans la fondation de la IIIe Internationale dans le cadre d'une scission radicale avec la IIe Internationale qui avait sombré dans l'opportunisme et l'alliance avec les bourgeoisies nationales, trahissant notamment  les mots d'ordre de "Paix" et de "Guerre à la guerre impérialiste".
De ce fait, Moscou était devenue dès la révolution le centre presque dirigeant de tout ce qu'on commençait à appeler déjà les partis communistes, et qui étaient considérés comme les détachements de la classe ouvrière internationale chargés d'accomplir, sur le modèle soviétique et en l'adaptant, leur révolution selon les principes nouveaux déclarés par Lénine, parmi lesquels figure le devoir des communistes de lutter contre leurs bourgeoisies pour la libération des colonies.

Au congrès de la IIIe Internationale, et sur l'insistance de Lénine, ont été édictées les conditions d'admission des partis. La huitième (sur 21) stipule :
 “Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout parti appartenant à la IIIe Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de ses impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en faits, tout mouvement d'émancipation dans les colonies, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels  vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et d'entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux.”

Pour Lénine, parce qu'il a vu l'exacerbation des rivalités impérialistes, le colonialisme a été un élément déterminant dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il est également condamnable parce qu'il constitue un rouage essentiel dans le fonctionnement du capitalisme qui s'est lancé  “à la conquête de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières brutes, de la main-d'œuvre à bon marché des esclaves coloniaux”, et a transformé des milliers de prolétaires et de paysans d'Afrique, d'Asie, d'Amérique, d'Australie, en “bêtes de somme”. Aussi, « en opposition à l'Internationale jaune (la IIème Internationale), l'Internationale prolétarienne et communiste soutiendra les peuples exploités des colonies dans leur lutte contre l'impérialisme afin de hâter l'effondrement final du système impérialiste mondial » .
La lutte contre le colonialisme était donc, dès le départ, une donnée essentielle de la stratégie de l'Internationale communiste, comme l'exprime  ce mot d'ordre de Zinoviev : "Mort au colonialisme".

Ce rôle international n'était pas seulement reconnu par les PC, mais aussi par plusieurs mouvements démocratiques non-marxistes dans le monde. En Asie, Mao disait que les salves d'octobre ont amené le marxisme-léninisme en Chine, et Sun Yat Sen saluait la révolution communiste, ainsi que Nehru en Inde et tous les mouvements de l'Asie musulmane. La Turquie d'Ataturk, en pleine lutte contre les Anglais et les Français qui voulaient la démanteler, avait trouvé aussi une aide militaire salutaire.

La publication par le PCUS de tous les traités secrets entre les impérialistes, notamment l'accord Sykes-Picot, et le soutien effectif à tous les mouvements de libération, ont déclenché dans les pays opprimés une grande sympathie pour la révolution de 1917 et beaucoup de délégations de patriotes de différents pays sont allées prendre contact avec ce nouveau type de révolutionnaires.

Ce prestige international du PCUS a amplifié chez des peuples soviétiques la fierté de former un « peuple guide » dont la capitale devenait une Mecque pour tous ceux qui luttaient et cherchaient à s'émanciper.
Le soutien à l'U.R.S.S. est devenu pour tous les communistes le critère primordial de l'internationalisme prolétarien. Il fallait défendre le premier pays socialiste à n'importe quel prix et par n'importe quel moyen. Quel prestige pour les Soviétiques de se sentir ainsi entourés par la sympathie des peuples, des classes ouvrières et des couches progressistes dans le monde ! Et quel réconfort pour les dirigeants de l'U.R.S.S., y compris, malheureusement, pour Staline qui en était le grand bénéficiaire malgré ses erreurs et ses crimes !

Vers la fin des années 20 et dans les années 30, les réformes dont on ne connaissait pas à l'extérieur le prix inhumain, qui se chiffraient par des millions de victimes et qui ont permis l'industrialisation et la collectivisation, c'est-à-dire  le modèle nouveau des rapports socialistes, suscitaient aussi l'admiration des peuples qui cherchaient des solutions nouvelles pour s'émanciper et construire des sociétés égalitaires.
L'aide que l'Union soviétique a aussi apportée, —quelles que soient les erreurs dont elle a été entachée, notamment en Espagne—, à toutes les forces révolutionnaires, en hommes et en armes, ainsi que la mobilisation de tous les partis communistes par tous les moyens possibles, a accentué à la fois l'attachement des forces révolutionnaires internationales à l'U.R.S.S. et augmenté le prestige du PCUS qui apparaissait comme le guide modèle d'une révolution  internationale. 

La Deuxième Guerre est venue démontrer ensuite l'invincibilité d'un État socialiste face à la plus moderne machine de guerre de l'époque et, à la sortie de la guerre, les Soviétiques apparaîtront non seulement comme les libérateurs de leur pays, mais aussi comme ceux de plusieurs peuples d'Europe.
La diffusion du marxisme dans le monde parmi des intellectuels, particulièrement en France et en Italie, ainsi que l'expansion et le renforcement des partis communistes, ajoutaient au prestige du PCUS, surtout après la victoire de la révolution chinoise en 1949, sous la direction du parti communiste chinois. Cet événement dont l'impact était comparable à celui de la révolution d'Octobre n'a pu avoir lieu que grâce au marxisme et à l'amitié de l'U.R.S.S., quels que soient par ailleurs les déboires qui ont marqué les rapports entre les dirigeants soviétiques et chinois.

L'U.R.S.S. apparaissait comme une force en expansion irrésistible qui se donnait pour objectif proclamé  de préserver la paix mondiale au moment où les Américains se préparaient à déclencher la guerre de Corée. La guerre froide battant son plein, le PCUS était perçu comme un rempart contre l'agression et suscitait la sympathie dans les rangs des anticolonialistes et de tous les pacifistes dans le monde.
La diffusion des travaux marxistes classiques et de ceux des chercheurs soviétiques, quel que soit par ailleurs leur aspect de propagande, s'opérait dans le tiers-monde. La guerre d'Indochine, dirigée par un parti communiste, et qui a vu l'U.R.S.S. apporter son soutien direct aux forces de libération, montrait que l'idéal communiste continuait à alimenter l'espérance des peuples et que l'U.R.S.S. était toujours prête à leur porter aide et secours. Et grâce à une mobilisation de tout ceux qui, en U.R.S.S. et par le monde, ne voulaient pas laisser l'Union soviétique démunie d'armes nucléaires, celle-ci a réussi en 1949 à se munir de sa première bombe atomique, et à se poser, en termes d'influence mondiale, comme l'égale des États-Unis. Sans oublier que l'U.R.S.S., à la fin de la Guerre, et grâce à Yalta, a fait reconnaître tous ses droits de grande puissance et acquis notamment un siège au Conseil de sécurité et pris une part importante à la fondation de l’Organisation des Nations Unies.


LA RÉVOLUTION ET L'ORIENT

Pour bien saisir tous les aspects de cette légitimité extérieure, il faut se reporter au contexte d'après la Première Guerre mondiale, quand,  frappé par le destin des peuples de l'Orient et par leur importance numérique, Lénine y voyait un facteur essentiel de défense et de garantie de la pérennité du socialisme. Cette majorité, formée notamment de la Chine, de l'Inde, de la Perse et de la Turquie, devait être gagnée coûte que coûte au socialisme, car si par malheur le capitalisme pénétrait ces pays, Lénine craignait que la révolution socialiste ne puisse être sauvée.
Il avait vu  que l'une des conditions de la réalisation de la révolution en U.R.S.S. résidait dans l'aspiration à la libération nationale des peuples de l'intérieur de l'Union soviétique qui avaient cultivé la haine du tsarisme, tandis que dans la périphérie, la Turquie et surtout la Perse étaient constamment menacées par l'empiètement tsariste, sans parler de la Chine et même du Japon.

La chute du tsarisme avait suscité une sympathie réelle des peuples d'Orient pour l'U.R.S.S. et Lénine savait que cette force avait contribué à la victoire de la révolution socialiste ; il ne regardait  pas uniquement en direction de l'Europe. En 1920, après une série de révolutions manquées à travers l'Europe, il craignait de voir la révolution rester confinée en Russie. Or, pour réussir, une révolution doit sortir du cadre d'un pays et recouvrir un grand espace. Comme Marx, Lénine croyait que, pour survivre, la révolution doit être mondiale, sinon elle est condamnée à disparaître. C'est la raison pour laquelle il s'est tourné vers les peuples opprimés dont l'anti-impérialisme a assuré le triomphe de la révolution russe. C'est ainsi qu'il a  réuni en septembre 1920 à Bakou, sous les auspices du Komintern, un Congrès des peuples dominés de l'Orient pour y débattre des voies d'une révolution qui serait à la fois anticoloniale et sociale et qui, en s'étendant à l'Orient, sauverait la révolution russe de la solitude et de la défaite.

Le  Congrès de Bakou qui a réuni les premiers noyaux révolutionnaires d'Orient prouve à quel point Lénine a pris au sérieux le poids de ces peuples et recherchait pour eux une expérience  proche, ou inspirée de celle des Soviets, mais adaptée à leurs conditions. Pour gagner les peuples de l'intérieur de l'Union soviétique il recommandait le respect du contenu de leur révolution qui avait un caractère essentiellement national et de libération, et le rythme des réformes qu'il fallait introduire devait tenir compte des cultures et des mentalités.

De telles idées étaient assez nouvelles, y compris par rapport à la pensée marxiste. Vu l'époque où il avait vécu (XIXe siècle), Marx ne pouvait pas voir l'importance du mouvement de libération nationale. Il  était informé de ce qui se passait en Inde, aux États-Unis et dans les colonies françaises à une époque où la maturité du mouvement national n'atteignait pas un niveau significatif, puisque c'est justement grâce à la diffusion de la pensée marxiste et à l'impulsion donnée par la révolution de 1917 que les peuples d'Afrique et d'Asie marqueront des avancées sensibles vers leur émancipation. 

Les déficiences des continuateurs de Lénine ont commencé à apparaître dans ce domaine du rapport avec les peuples asiatiques et elles sont dues, essentiellement, à l'attachement au pouvoir comme unique moyen de résoudre les problèmes, et à l'abandon de toute tentative de  trouver des solutions originales pour chaque cas.
Pour beaucoup de bolcheviks de l'époque, fussent-ils bien intentionnés, l'une des erreurs a été de négliger certaines solutions que Lénine préconisait et des indications générales qu'il n'avait pas eu le temps de développer.
Les erreurs de Staline, qui l'ont conduit à des crimes inouïs, commencent aussi par sa prise en charge de la question des nationalités.

Jusqu'à nos jours, on sent combien ce potentiel de sympathie avec lequel la révolution de 1917 a démarré a été dilapidé parce que ce sont les solutions imposées par le centre qui ont prévalu malgré les réticences de beaucoup de démocrates, de progressistes et de sympathisants du PCUS. L'exemple le plus connu est celui de Sultan Galiev qui, cherchant un marxisme adaptable aux mentalités et aux revendications spécifiques des pays de l'Asie soviétique, s'est trouvé injustement écarté, avec beaucoup d'autres, et taxé de "menées nationalistes". 

Au début, tous les pays qui se sont libérés de "la prison des peuples", ont été pris ont charge par la révolution pour plusieurs raisons et particulièrement pour y empêcher une rechute dans le féodalisme local, ou entre les mains de l'Angleterre qui pouvait menacer l'expérience de l'U.R.S.S. par des gains territoriaux. Mais ces peuples, qui avaient accepté au départ de lutter avec les bolcheviks pour abattre le pouvoir tsariste et qui se sont  mobilisés ensuite contre les entreprises coloniales anglaises, ne se sont pas trouvés placés dans une situation d'émancipation proche de leurs aspirations, ou qui représentait un accommodement entre leurs aspirations et le pouvoir bolchevique ; ils ont été traités comme des États à qui le pouvoir nouveau imposait ses conceptions d'en haut.

Staline et le chauvinisme grand russe

Par une sorte de continuité de la politique discriminatoire qui prévalait sous l'empire tsariste, ces peuples ont été réhabilités dans leur culture, mais en même temps, et parce que cela paraissait sans doute plus simple, ils ont continué aussi à être russifiés et leurs traditions considérées comme archaïques. Aux yeux du pouvoir central, tout se passait comme si ces peuples avaient sauté miraculeusement, ou par enchantement toutes les étapes de leur nécessaire évolution et qu'ils pouvaient être désormais considérés presque au même titre que la Russie ou les pays européens, l'aspect folklorique en plus!

La sympathie du début, va alors céder progressivement la place, s'agissant surtout des pays d'islam, à un antisoviétisme faisant écho aux erreurs du pouvoir central. Les classes internes, et les féodalités externes à l'islam soviétique, vont être par là même utilisées par les impérialistes, et à travers les mosquées, d'autant plus facilement que l'athéisme était présenté dans ces pays comme le seul horizon de l'islam, alors que Lénine distinguait l'islam comme étant une religion particulièrement perméable à la rationalité. Et il insistait dans beaucoup de textes sur  la nécessité de respecter les interdits concernant par exemple le vin et le porc pour que la population ne se sente pas brimée. Il critiquait durement par ailleurs le chauvinisme grand russe qui ne disparaissait pas facilement, même avec le développement de la révolution.
Mais le pouvoir central après Lénine cherchait des clients locaux dévoués plutôt que de gagner la sympathie des populations, et la lutte contre les soi-disant nationalismes locaux était devenue une constante de sa politique.

La Géorgie, après avoir été autonome sera intégrée, et l'on assistera à un charcutage arbitraire des pays asiatiques et à la séparation de certains peuples (l'Ossétie du Nord et l'Ossétie du Sud). Sous prétexte de modernisation, plusieurs peuples seront privés dans les années trente des caractères dans lesquels ils écrivaient leurs langues au profit du cyrillique. Pour ce qui les concerne, les peuples musulmans, qui étaient anti-tsaristes au temps de la révolution, vont désormais douter des objectifs du pouvoir soviétique.

Les graves erreurs de l'U.R.S.S. sous la direction de Staline qui s'est imposé comme un partisan acharné du chauvinisme grand russe, et la sous-estimation du rôle des peuples du tiers-monde dans le changement révolutionnaire, y compris dans la construction du socialisme, seront chèrement payées par l'Union soviétique.

Malgré tout, en effet, la vision de Lénine relative au poids décisif du monde dominé dont dépendait la survie même du socialisme, sera confirmée par l'histoire, puisque la plus grande révolution après celle de 1917 sera la révolution de Chine. Et le mouvement de libération nationale qui s'élancera après la Deuxième Guerre mondiale prendra une ampleur telle que tous les empires coloniaux en seront ébranlés. Mais cette vision léniniste avait été négligée après sa mort.

Au lieu de tisser des rapports d'égalité et d'échanges entre le PCUS et les autres partis, la IIIe Internationale sera, elle aussi, dominée par le centralisme et le PCUS s'imposera aux autres partis comme un tuteur, au lieu d'être un simple dispensateur d'aide et de soutien.
Bien sûr, l'erreur n'est pas à rechercher seulement chez les marxistes soviétiques, mais aussi chez ceux qui, par manque de formation ou d'expérience, se sont livrés à une sorte d'imitation aveugle de ce « Parti miracle », contribuant à ouvrir une voie royale à Staline qui ne se contentera plus de régenter le PCUS, mais également tous les "partis frères" par ses ingérences incessantes dans leurs affaires internes.
A cette époque, le fait de désobéir aux injonctions du PCUS passait pour un crime de lèse-majesté. La diversité des expériences et des contextes nationaux devait s'effacer devant les choix du PCUS qui se révéleront souvent erronés. La solidarité internationaliste a débouché sur une sorte de mise sous tutelle des partis communistes et a fait perdre aux révolutions des peuples d'Europe, d'Amérique latine et d'Asie beaucoup d'occasions historiques propices.
L'omniscience que prétendait posséder la direction du PCUS, et surtout Staline, était devenue désastreuse pour ces partis à qui on voulait dicter leur conduite. Elle a débouché sur des échecs retentissants comme le massacre de la Commune de Shanghai en 1927.

S'agissant du tiers-monde, l'erreur majeure consistait à imposer le PCUS comme le conducteur et le juge des activités de tous les mouvements révolutionnaires. La vision de l'impérialisme comme l'adversaire principal qui justifiait qu'on soutienne contre lui une révolution même féodale pour le miner, sera vite escamotée par l'idée que les meilleurs partis étaient ceux qui étaient idéologiquement pro-communistes.

Les communistes et les révolutions nationales du tiers-monde.

Parce qu'on avait décrété aussi que chaque État, chaque pays, devait avoir, comme l'U.R.S.S., un parti communiste indépendant des autres, le parti communiste, ou les communistes dans le reste du monde se considéraient comme les seuls véritables révolutionnaires. Ils voyaient les autres partis comme des adversaires, particulièrement les partis nationalistes qui menaient des luttes de libération dans la plupart des pays arabes et asiatiques.

Là où le parti communiste n'existait pas il fallait en créer un, même artificiellement, fût-ce dans des pays à dominante tribale! Cette application schématique de la part des communistes qui se posaient en guides, seuls capables de faire aboutir la révolution débouchera sur la confrontation avec les mouvements de libération nationale malgré leur rôle dans l'affaiblissement de l'impérialisme.

Les communistes estimaient certes qu'on pouvait tolérer et soutenir les partis petit-bourgeois, mais à condition de les éliminer ensuite, car la révolution nationale ne pouvait être effective que si elle débouchait sur le socialisme. Les PC devaient donc veiller à ce que ces partis nationalistes n'arrivent pas au pouvoir : ils étaient considérés comme les cadets, et leur "révolution bourgeoise" était comparée à celle de février 1917 qu'il fallait achever par une révolution socialiste à l'image de celle d'Octobre.
On généralisait ainsi abusivement l'expérience de 1917 sans tenir compte de ses côtés spécifiques, malgré les mises en garde de Lénine contre l'adoption de schémas révolutionnaires anciens dans de nouvelles révolutions. Or, les pays du tiers-monde colonisé menaient des révolutions de type essentiellement national. Et ils n'étaient pas de toute façon prédisposés, ni par la géographie, ni par le social, ni par le mental à des révolutions du type de 1917.

La sympathie et l'enthousiasme des peuples du tiers-monde dans les années vingt se dissipera progressivement au cours des années trente et après la Deuxième Guerre mondiale quand l'Union soviétique s'érigera en centre dirigeant de toutes les formes de révolution dans le monde, et quand les partis communistes des pays colonisés se croiront légitimement désignés pour la conduite des mouvements de libération nationale. C'est le début de certaines frictions avec les partis nationalistes et parfois d'oppositions ouvertes. L'exemple de la Tunisie est typique. Au début des années vingt, les communistes en Tunisie, en majorité français, fidèles à la IIIe Internationale, adoptèrent la revendication de l'indépendance nationale et soutinrent le Parti destourien, bien qu'il fût dirigé par des notables bourgeois. Mais dans les années trente, le mot d'ordre de soutien à l'indépendance nationale ayant été totalement abandonné, les critiques contre le Néo-Destour, pourtant à direction et à idéologie nationaliste et populiste petite-bourgeoise, prirent le pas sur le soutien, notamment après la chute du gouvernement du Front populaire, en juin 1937.

Les anathèmes contre les intellectuels

D'un autre point de vue théorique et culturel, la direction stalinienne du PCUS s'est comportée depuis la mort de Lénine de façon de plus en plus bureaucratique, sans aucun apport théorique nouveau. Cela a laissé des traces négatives profondes chez les intellectuels marxistes et progressistes qui ne trouvaient plus à la base de la politique de l'Union soviétique une pensée marxiste active et en renouvellement constant.
Le sectarisme des idéologues officiels soviétiques leur inspira même la condamnation de certains mouvements intellectuels petit-bourgeois en Europe, comme les surréalistes. Mais leurs anathèmes contre tout mouvement intellectuel, fut-il proche du marxisme, ne débouchaient sur aucun renouveau dans le domaine culturel et favorisaient tout au contraire le conformisme et le conservatisme. En France, certains intellectuels, pourtant fascinés par le monde socialiste, mais qui ne partageaient pas les vues et les goûts artistiques des dirigeants communistes officiels, se sont vus condamnés et même calomniés, comme ce fut le cas de Paul Nizan
Du fait d'une interprétation dogmatique de ses œuvres classiques, le marxisme qui était pourtant une pensée en expansion, s'est ainsi trouvée privée de l'apport de nombreux créateurs. En Union soviétique, ce dogmatisme a entraîné  la liquidation des mouvements de création artistique et culturelle. Triste époque marquée par le suicide de Maïakovski.
L'érosion du capital de sympathie pour la révolution a continué à l'intérieur même de l'Union soviétique où la direction s'était révélée incapable de trouver des solutions nouvelles pour la construction d'un État socialiste dans un pays retardataire et multinational. Ceux qui avaient été confrontés à ce problème s'étaient comportés en gardiens de l'héritage et ce sont finalement les petites indications de Lénine, bien fragmentaires il est vrai, qui ont réussi quand même à donner à cet État les moyens de résister.

La thèse des trois forces

Mais dans le monde, plus le pouvoir sera centralisé et personnifié en U.R.S.S., plus le rôle de guide qu'elle avait joué deviendra un facteur négatif et tournera parfois à la caricature.
C'est ainsi qu'a perduré, jusqu'à tout dernièrement, la thèse soviétique de la répartition des trois forces qui sont en train de changer le monde. La première, constituée par les partis qui construisent le socialisme est la force principale ; elle a le pouvoir et l'Union soviétique est à sa tête. La deuxième force est représentée par les classes ouvrières des pays avancés, ou de pays où les communistes ont participé, ou sont candidats au pouvoir, c'est-à-dire les partis communistes d'Italie, de France, etc. . Au dernier rang se trouvent les autres pays qui sont, comme on les appelle, la "réserve". Ils ne peuvent être qu'un appoint pour la révolution socialiste, et les communistes doivent toujours y être organiquement indépendants  des autres partis.
Dans un tel schéma qui semble théoriquement logique, l'U.R.S.S. s'octroie un monopole de la direction sans consultation préalable avec les autres partis communistes, perçus comme de simples succursales du PCUS et placés même dans un rapport de vassalité. Quant au tiers-monde, il est tout juste considéré comme une force supplétive.

La politique de puissance

Le PCUS n'avait pourtant pas les moyens de son ambition, notamment à l'échelle européenne où il subissait les contraintes de la situation historique. Jusqu'en 1914 et même beaucoup plus tard, les conquêtes territoriales étaient reconnues comme légitimes par les grandes puissances et les frontières se dessinaient entre les États au gré de leurs moyens militaires. 
L'Union soviétique a délimité les siennes selon ses moyens et a réussi à garder approximativement sous son autorité les territoires de l'empire tsariste. Dans sa configuration et sa délimitation, il faut parler d'héritage incontournable plutôt que d'un choix. De même, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, l'extension du socialisme a été déterminée uniquement et essentiellement par les possibilités militaires de l'Armée Rouge et la destinée des pays conquis par cette armée a été tracée conformément aux règles qui ont prévalu entre les grandes puissances impérialistes lors des différentes phases du partage du monde de l'après-Guerre.

C'est une donnée de la politique internationale. L'Union soviétique a été obligée de conquérir des peuples ne serait-ce que pour se défendre et constituer un glacis contre l'ennemi, et elle a négligé les sentiments et le consentement des peuples vivant dans ces territoires.
Le nouvel État a été ainsi en partie contaminé par les forces anciennes, comme il le sera par les forces modernes à l'époque de la montée du fascisme. La révolution n'est pas hors du monde et se fait en partie dans les règles qui le régissent. (Lénine avait insisté sur le libre choix des peuples d'adhérer à l'Union, Staline l'a remplacé en affirmant que cette liberté ne peut aller jusqu'au droit du divorce qui affaiblirait le centre).
En instituant l'Union soviétique, pays multiple, multiracial, multiculturel, Lénine a eu à l'égard de certains peuples, grands ou petits, une attitude beaucoup moins européocentriste que celle de ses successeurs. D'aucuns, même parmi ceux qui n'appréciaient pas ses idées, le considéraient comme contaminé par un certains "asiatisme". Alors que Marx, malgré tout, et l'histoire le démontre sans rien enlever de sa grandeur, n'avait pas accordé autant d'intérêt que Lénine aux peuples du tiers-monde.

L'européocentrisme marxiste

Marx a vécu une période où dominait l'idéologie du rôle prééminent des sociétés européennes dans le progrès. L'Angleterre, l'Allemagne, la France, les États-Unis ont attiré beaucoup son attention et, tout en dénonçant le caractère oppresseur du colonialisme, il n'entrevoyait pas un rôle spécifique pour les peuples colonisés dans la transformation révolutionnaire du monde.
Le colonialisme capitaliste n'avait pas encore atteint son apogée comme à la fin du XXe siècle et les mouvements de libération nationale étaient encore embryonnaires, au stade de la résistance aux entreprises coloniales. De plus, la connaissance sociologique et historique de ces pays était limitée ou rudimentaire. Marx a tenté d'ailleurs de trouver des implications originales de sa théorie des modes de production à ces pays, il a même fait l'ébauche de ce qu'on appelle le mode de production asiatique qu'il n'a jamais parachevée.  Mais d'une façon générale il demeure l'héritier des philosophes du XVIIIe siècle sur l'Orient en général, avec leur côté positif, mais aussi leur côté négatif. Il ne pouvait pas transcender son époque.

S'agissant de l'Angleterre en Inde, il pensait que la colonisation, tout en étant une entreprise injuste, pouvait être un moyen d'insérer ce pays dans le monde, car l'une des idées principales de Marx, était que le "marché mondial" serait l'intégrateur de l'humanité. C'est là toute la différence avec Lénine, qui avait commencé à voir que cette marche de l'histoire se fera par la désagrégation du monde sous domination capitaliste. Les écrits de Marx sur l'Algérie sont imprégnés de l'idéologie de l'époque qui insistait sur le rôle prééminent des sociétés européennes dans le progrès et n'accordait aucune importance historique à la résistance et aux révoltes populaires. S'il faut reconnaître que, malgré sa déficience dans ce domaine, Marx n'avait pas d'idées arrêtées, ses préjugés concernant le rôle et l'avenir des peuples colonisés ont été utilisés par certains marxistes contre Lénine. Quand Lénine disait que la révolution peut éclater dans un pays arriéré comme l'U.R.S.S., un Jules Guesde ou un  Kautsky ne voulaient pas le prendre au sérieux. Il faut, affirmaient-ils, que la culture et les masses soient avancées. Ce préjugé est très enraciné dans les partis sociaux-démocrates. Alors que Lénine préconisait la lutte pour l'indépendance totale des colonies, indépendamment de leur niveau d'avancement, les socio-démocrates croyaient que la mission "civilisatrice", malgré son caractère oppressif, pouvait entraîner ces peuples arriérés dans l'histoire moderne. Ce n'est pas en laissant les caïds gouverner l'Algérie qu'elle va progresser, affirmaient-ils, c'est la France, même coloniale, qui fera avancer l'Algérie !

Ce préjugé coriace va persister même dans les partis communistes pour qui, après la période des années vingt, le sort du monde semblait lié à celui de l'Europe qui était pour eux l'arène où tout se jouait.
Cette dévaluation du rôle des mouvements de libération allait de pair avec un préjugé consacrant, sous couvert marxiste, la supériorité des peuples européens.
Les communistes européens prétendaient en effet que le marxisme est une création occidentale, qu'il n'appartenait pas aux peuples non développés de l'interpréter et que cette tâche incombait aux divers PC des pays avancés qui seuls disposent du moyen culturel et de l'expérience historique pour  la mener à bien. Cette prétention laissera des traces qui persisteront dans les relations avec les PC du tiers-monde.
Il est vrai que l'élaboration d'un système aussi évolué que le marxisme a nécessité les acquis de la science, de la sociologie et de la philosophie modernes. Sans ces prémisses, le marxisme serait impensable. Il ne pouvait naître ni en Inde, ni en Chine, mais dans les pays les plus évolués qui étaient dans une formation socio-économique avancée qui a donné dans les domaines principaux du savoir et de la connaissance les éléments permettant la constitution de la doctrine marxiste. Les communistes du tiers-monde en tiennent compte, et reconnaissent que le marxisme est le produit d'une évolution historique. Mais, de là à tirer la conclusion fatale que les dirigeants du tiers monde doivent être sous tutelle pour diriger les luttes de leurs classes ouvrières et de leurs peuples, c'est tomber dans l'européocentrisme et dans les travers des colonialistes qui considéraient, eux aussi, que le progrès ne pouvait venir qu'à travers eux.

La  seule chose qui, dans la science, est unique par rapport à toutes les autres formes de connaissances, c'est qu'elle doit être valable pour tous et partout. Elle a une universalité incontestable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de gens du tiers-monde ont adopté le marxisme, malgré beaucoup de ressentiments, car il a suggéré que tous peuvent y accéder et le pratiquer sur une base d'égalité

À propos de la Communauté des États Indépendants

Les cinq pays musulmans de la C.E.I. sont asiatiques et avaient même proposé d'appeler cette Union, née de la décomposition de l'ex U.R.S.S., "Union des États souverains euro asiatiques". L'Ukraine, la Biélorussie et une partie de la Russie, géographiquement et même ethniquement, ne se considèrent pas, en effet, comme européennes. Et cela n'est pas sans rappeler que c'est précisément cette non aptitude européenne, cette problématique de la double appartenance de la Russie, qui avait fait Lénine, dont le communisme recouvre une part de réflexion sur l'Asie et sur l'avenir asiatique de la Russie.

Le communisme est mort, mais cette question perdure.
Staline a liquidé beaucoup de Kazakhs. Mais en peuplant le pays de Russes, le Kazakhstan est devenu russe à près de 40%, Kazakh à 50% et le reste est constitué de minorités kirghize, ukrainienne et autres. Le nom du pays sonne musulman et asiatique et sa population est en partie européenne, et pour des raisons multiples, vit et veut vivre dans cette partie de l'Asie. Comment s'en sortir ? Cette imbrication en Russie de l'histoire et des peuples pose des problèmes autrement plus compliqués que dans les autres pays européens et c'est une donnée dont l'Europe ne sait que faire. Détacher l'Ukraine ? L'Ukraine elle-même tente de le faire, mais elle est prise à la gorge par la question de la Crimée que lui dispute la Russie. Et la Crimée a qui appartient-elle sinon aux Tatars chassés par Staline et qui veulent revenir au nom du droit au retour ?

Le PCUS a vécu la question multinationale dans un élan à la fois d'idées et d'hégémonisme grand russe, tout en étant cependant imprégné de l'utilité de ces peuples qui ont participé à la révolution et à la guerre. Même brimés, exploités, marginalisés, et si des minorités ont été utilisées contre d'autres, ils étaient associés dans un même destin, et il n'est pas facile aujourd'hui de faire de l'Union un ensemble dont la composante asiatique peut être négligée.
Sans oublier ce que l'avenir peut réserver. Les États-Unis et l'Europe craignent de voir un jour se réaliser en Asie une entente entre le Japon et l'ex Union soviétique autour de l'exploitation commune de la Sibérie. La question des iles Kouriles retarde certes ce rendez-vous, mais quand ce contentieux sera réglé, rien ne pourra entraver un vaste regroupement asiatique, incluant la Chine et la Mandchourie, et largement ouvert sur le Pacifique. L'Europe sera alors placée devant un grand problème : comment empêcher le développement de ces contrées, y compris d'un point de vue capitaliste?. On réalisera aussi l'absurdité d'un "nouvel ordre mondial" américain excluant la Chine.

À SUIVRE

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