16 décembre 2011

RÉFLEXION SUR LES CAUSES DE L'IMPLOSION DE L'URSS … Suite


L'U.R.S.S. ET LE TIERS-MONDE

L'affrontement entre l'Union soviétique et l'Occident dépendait certes des rapports de force militaires, économiques et diplomatiques mais aussi des relations avec ce qu'on appelait globalement le tiers-monde et qu'on désigne aujourd'hui comme étant le Sud.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement de libération nationale a pris un essor formidable dans les empires coloniaux anglais, français, hollandais, espagnol et portugais, sans que les dirigeants soviétiques, et ce jusqu'au début des années cinquante, n'en aient pris la mesure véritable ni apprécié correctement ses potentialités révolutionnaires anti-impérialistes.

L'exemple le plus évident réside dans leur négligence, et leur erreur d'appréciation du mouvement national arabe en général et notamment celui du peuple palestinien. En soutenant le partage de la Palestine et en reconnaissant Israël, l'Union soviétique a laissé passer une occasion importante de jeter les bases d'une alliance solide avec le mouvement de libération arabe qui va se révéler par la suite un puissant mouvement anti-impérialiste, qui continue à jouer ce rôle malgré les échecs et les déboires de certaines de ces composantes dans tel ou tel pays, à telle ou telle  période, dans son combat contre les entreprises multiples, constantes et variées des puissances occidentales destinées à maintenir et à consolider leur domination, et notamment contre leur tête de pont , l'État colonialiste d'Israël.

Cette mauvaise appréciation de la nature des mouvements de libération nationale conduira l'Union soviétique à se contenter, dans la fin des années quarante et le début des années cinquante, de déclarations de soutien de principe, ou à la rigueur, de votes favorables aux peuples du tiers-monde en lutte en Afrique, en Indonésie et en Amérique latine et l'a empêchée d'aller plus loin vers des aides plus soutenues et plus concrètes.
Prudence d'un pays, ou plutôt d'un État qui, tout en étant victorieux, était confronté aux graves problèmes de la reconstruction interne et qui estimait manquer de moyens pour se lancer dans des formes d'aides qui lui auraient coûté trop cher ? C'est possible, mais on ne peut écarter la méfiance sectaire à l'égard des mouvements dirigés par des nationalistes et l'on ne peut occulter, surtout, la priorité arrêtée de réserver les efforts soviétiques et le soutien aux démocraties populaires où l'armée rouge était présente et où les PC ont pu être placés grâce à elle à la tête des États. Ces pays constituaient une protection pour l'Union soviétique, et les peuples et les classes dirigeantes qui les composaient appartenaient à une formation économique capitaliste et disposaient de bases matérielles et culturelles compatibles avec une révolution de type socialiste, contrairement aux pays du tiers-monde, encore arriérés et très éloignés de l'idéologie marxistes et des idéaux socialistes et communistes.

La préférence accordée à l'Europe : un mauvais choix

Cette politique de préférence accordée aux peuples et aux mouvements ouvriers et socialistes des pays européens semblait légitime et conforme aux objectifs de l'extension de la révolution socialiste dans les pays industrialisés ou pré-industrialisés. Mais elle ne tenait pas compte du fait que les peuples des démocraties populaires, sans l'adoption du socialisme sous l'intervention directe de l'État soviétique, n'auraient pas ressenti à l'égard des puissances occidentales d'hostilité particulière et que leurs bourgeoisies et petites bourgeoisies étaient très proches de celles de l'Occident et partageaient ses valeurs, non seulement politiques, mais aussi culturelles au sens large ; ce qui rendait une partie de la population perméable à l'idéologie occidentale en général et par conséquent hostile au socialisme, à la révolution et à l'État socialistes, sans sentiment anti-impérialiste, antioccidental. Alors que les peuples des pays du tiers-monde, dans leur quasi-totalité, y compris leurs bourgeoisies et petites bourgeoisies nationales, parce qu'ils ont souffert, non pas du nazisme européen, mais du colonialisme des puissances alliées, luttaient avec une charge anti-impérialiste et antioccidentale incomparable avec celle des peuples des démocraties populaires, même si l'enjeu de leur lutte n'était pas la remise en cause du système capitaliste.

Même si l'antagonisme qui opposait les mouvements ouvriers européens à l'impérialisme était historiquement et socialement plus radical et profond et que sa solution était révolutionnaire et menaçait les fondements du système capitaliste, il ne pouvait atteindre en vigueur l'antagonisme des mouvements de libération nationale qui, pourtant, ne semblaient pas mettre en cause le capitalisme lui-même.
Or c'est au sein de ce genre de mouvements qui se sont constitués déjà en Asie que les partis communistes vont conduire la lutte de libération et adopter la révolution socialiste. Ce fut le cas du PC chinois, fils direct du Guomindang dont les dirigeants, notamment Mao, se considéraient comme les héritiers et les continuateurs de l'œuvre d'émancipation nationale de Sun Yat Sen. De même en est-t-il du PC vietnamien qui sera l'âme du Front de libération nationale et de Hô Chi Minh qui se considérait, et reste considéré, bien qu'il soit communiste comme un leader de mouvement national !
On peut ajouter le cas tardif de Fidel Castro qui a mené sa révolution nationale jusqu'au bout et a, lui aussi, abouti directement au marxisme tout en continuant à se revendiquer de l'héritage du nationaliste José Marty.

La Conférence de Bandung

Avec le temps et l'extension de ces mouvements, l'Union soviétique, qui a réussi à se reconstruire et à forger des moyens nouveaux de lutte, diplomatique et dans les instances internationales, va prêter plus d'attention à ces mouvements lointains, en révisant aussi sa position concernant les partis bourgeois qui conduisaient ces luttes.

Les succès enregistrés par les luttes de libération ont accéléré l'infléchissement de la pensée et le comportement de l'Union soviétique à leur égard. Les événements les plus marquants sont liés à l'apparition sur la scène politique du Moyen-Orient de Mossadeq qui, en alliance avec les communistes iraniens,  a tenté de renverser le shah et de nationaliser le pétrole. En Égypte, Nasser, appuyé par son peuple et par l'ensemble des peuples arabes nationalisa le canal de Suez. A la même époque ont éclaté, un peu partout dans le monde des révoltes anti-impérialistes, particulièrement après la défaite historique du corps expéditionnaire français en Indochine en 1954. La révolution algérienne est déclenchée dans la même année, précédée par l'essor des luttes des peuples tunisien et marocain contre la domination française. En Asie, deux années avant le grand changement provoqué par la victoire de la révolution chinoise, l'Inde et le Pakistan accédaient à l'indépendance, ainsi que l'Indonésie.
Tous ces événements seront couronnés par la conférence de Bandung en 1956, considérée comme le premier congrès mondial des peuples libérés du colonialisme, où de prestigieux leaders, tels Chou En Laï, Nehru, Nasser, Soekarno et d'autres, ont fait surgir sur la scène internationale une nouvelle force, encore fragile, mais en pleine expansion.

Par des actes concrets, l'U.R.S.S. a cherché à se poser comme l'amie et l'alliée des pays et des mouvements qui cherchent à s'émanciper de l'emprise coloniale et impérialiste, en se proposant de les aider à construire des économies soustraites aux injonctions, aux lois et aux conditions de l'impérialisme et du marché mondial.
L'aide soviétique à l'industrialisation de l'Inde avait pris le contrepied de la politique de l'Occident qui a toujours cherché à maintenir les colonies au stade de fournisseurs de matières premières, en les empêchant d'acquérir une industrie susceptible de permettre la construction d'économies modernes. L'U.R.S.S. était parvenue à instaurer avec les pays qui le voulaient une coopération d'un autre type, basée sur un échange moins inégal et une volonté d'aider au redressement de ces pays.
Dans le domaine clé, lié aux rapports de force dans le monde, l'Union soviétique a aussi franchi un cap important en brisant la dépendance des nouveaux régimes des pays arabes, issus des luttes de libération, à l'égard de l'armement occidental qui leur était refusé au moment même où se posait pour eux la question vitale de résister aux agressions militaires des puissances impérialistes qui n'acceptaient pas leur défaite et cherchaient à reconquérir le terrain perdu.
C'est grâce à l'Union soviétique et aux pays socialistes que l'Égypte arrivera à obtenir les moyens militaires modernes pour renforcer ses moyens de défense, tout en aidant les mouvements de libération encore en lutte, notamment en Algérie, à faire aboutir leur action.

Le tournant de Suez

L'agression tripartite anglaise, française et israélienne de 1956 contre l'Égypte marque à cet égard un moment particulièrement fort dans l'affirmation de la solidarité soviétique avec les mouvements de libération. Les peuples arabes et tous ceux qui poursuivaient encore le combat, en Afrique et ailleurs, contre la domination occidentale, ont vu pour la première fois une grande puissance menacer l'Angleterre et la France de représailles sérieuses. Cette position soviétique est restée gravée dans la mémoire des peuples arabes, même si, pour d'autres raisons, les Américains avaient choisi de ne pas laisser leurs alliés français et anglais aller au-delà de ce que, eux, pensaient être leurs intérêts, et parce qu'ils envisageaient de prendre leur relève au Proche-Orient.
La solidarité concrète de l'U.R.S.S. a eu un écho incommensurable, y compris au Maghreb où elle a souligné l'échec de la France qui voulait punir l'Égypte pour l'aide qu'elle apportait à la révolution algérienne. Le retentissement de cette action a atteint également les pays africains qui étaient à l'aube de leur émancipation nationale. Ce fut donc un point culminant de la solidarité soviétique avec le tiers monde. Et cela se passait à l'époque de l'amitié de l'U.R.S.S. avec la Chine et le monde asiatique.
En prenant aussi sur elle de participer à la construction du barrage d'Assouan qui allait apporter plus de terres irrigables aux Egyptiens et  l'électricité nécessaire à leur développement industriel, l'U.R.S.S. a également lié son action à un événement international retentissant, car symbolique de la lutte des peuples pauvres contre la misère et contre l'héritage colonial.

L'autre aspect caractéristique de cette nouvelle politique de soutien aux pays anti-impérialistes, résidait en effet dans l'aide aux pays émancipés à sortir de l'impasse dans laquelle l'économie coloniale de monoculture les avait engagés. Quand les pays occidentaux, pour punir l'Égypte, ont refusé d'acheter son coton, l'une des sources principales de son commerce extérieur, l'U.R.S.S. a accepté d'ouvrir son marché pour éviter aux Egyptiens de sombrer sous les pressions économiques et le boycott.
Un autre aspect non négligeable de cette politique a résidé dans la formation par l'Union soviétique de techniciens et de cadres supérieurs pour les pays émancipés, sans parler du soutien apporté par les techniciens soviétiques qui ont accompagné les grands projets réalisés dans des pays comme l'Égypte, la Syrie et l'Inde, et leur aide dans la formation purement militaire qui n'était pas négligeable, pour les pays arabes et pour l'Inde.

Les effets de la rupture sino-soviétique

Jusqu'à la victoire de l'Algérie, en passant par le renversement de la dictature de Batista à Cuba, la politique soviétique des années cinquante a fait oublier les méfiances passées à l'égard des directions nationales petites-bourgeoises. Mais dès le début des années soixante, la rupture sino-soviétique aura des effets négatifs directs sur la solidarité avec le tiers-monde.

Les partis communistes seront affectés par cette division d'ordre idéologique avec une Chine qui symbolisait la libération nationale et l'émancipation sociale. Certains d'entre eux, comme en Inde, en Indonésie, au Japon, seront divisés tandis que des partis maoïstes verront le jour et le mouvement communiste dans le tiers-monde entrera dans une période de crise et de doutes qui se révélera insurmontable.

La propagande chinoise ne se contentait pas de mettre l'accent sur l'aspect idéologique des divergences avec l'U.R.S.S., elle soulignait fortement la politique de rapprochement des Soviétiques avec le monde occidental.
En recherchant une politique de "coexistence pacifique" et de désarmement, l'U.R.S.S. de Khrouchtchev tournait le dos à  la lutte révolutionnaire et à la solidarité avec les pays dominés. Il ne s'agissait pas de simple révisionnisme, mais d'une politique opportuniste à l'égard des Américains et de leurs alliés atlantiques qui opérait un passage de l'ordre idéologique à l'ordre politique.
Le conflit qui opposait l'U.R.S.S. et la Chine les voyait déplacer des armées entières vers leurs frontières, créant une tension malsaine qui sera exploitée par la propagande occidentale et aura des répercussions négatives sur la solidarité du camp anti-impérialiste. Ce qui n'empêchait pas l'Union soviétique de se montrer plus que jamais soucieuse de réaffirmer la continuité de sa politique de solidarité avec le tiers-monde, pour contrer aussi la propagande chinoise et pour démontrer qu'elle n'avait pas failli à son rôle révolutionnaire.
Les relations de l'U.R.S.S. avec les pays nouvellement indépendants resteront assez bonnes, particulièrement dans un monde arabe alors en pleine lutte contre le sionisme, contre les séquelles de l'impérialisme et même contre les tentatives néocolonialistes de domination économique.

La voie non capitaliste de développement

Une bonne partie des pays libérés des régimes coloniaux anciens cherchaient en effet dans les années 50 et 60 des voies de développement nouvelles, et la plupart d'entre eux, parmi ceux qui restaient fortement en conflit avec l'impérialisme, adoptaient des politiques économiques qui les apparentaient au socialisme. C'étaient pour la plupart des socialismes nationaux, à l'exception de l'Indochine, de la Chine et de Cuba,  qui se voulaient non capitalistes et liés aux traditions du pays : socialisme destourien en Tunisie, socialisme arabe dans les pays du Proche-Orient, socialisme nassérien en Égypte, etc.
La volonté de ces pays de se soustraire aux influences néocolonialistes, les conduisait de plus en plus vers des types de développement qui les rapprochaient du camp socialiste sur lequel ils pensaient pouvoir compter pour les aider, et parce qu'ils étaient persuadés que le système socialiste était le plus adéquat pour s'industrialiser tout en liquidant les séquelles coloniales et les séquelles féodales ou, globalement, précapitalistes.
C'est pour cela qu'on a vu partout le renforcement ou la création des secteurs étatiques, publics, le développement des coopératives, etc.

Dans ce domaine, on peut dire que l'U.R.S.S. a continué grâce à sa politique extérieure à avoir un prestige élevé dans les pays afro-asiatiques, et cela malgré les divisions engendrées par le conflit sino-soviétique. Les États libérés cherchaient souvent d'ailleurs à observer une certaine neutralité dans ce qu'ils voulaient considérer comme une querelle interne de la famille communiste.

D'autres éléments ont d'ailleurs contribué à affaiblir les liens de solidarité entre les pays socialistes et les pays en développement. L'éclatement d'une guerre entre l'Inde et la Chine fut un moment  désastreux. La question du Tibet annexé par la Chine et une multitude de petits faits ont commencé à montrer que Soviétiques et Chinois, et les  communistes en général qui accédaient au pouvoir, manifestaient des comportements de puissance susceptibles d'inquiéter leurs voisins et même des pays plus lointains. Leur conception du communisme semblait davantage fondée sur un rapport de forces que sur un rapport de convictions. Cela était d'autant plus dangereux que le terrain était miné par l'impérialisme qui a réussi depuis longtemps à dresser les peuples coloniaux les uns contre les autres et qui a laissé derrière lui, quelquefois sciemment, des conflits non résolus.
Celui qui oppose l'Inde et le Pakistan a entraîné les deux pays dans une succession de guerres ruineuses et les a poussés à intégrer des alliances opposées.
Si l'U.R.S.S. a choisi l'Inde comme allié principal en Asie, c'est en partie par solidarité avec un pays qui a combattu l'Angleterre et qui avait les capacités de contribuer à la lutte contre l'impérialisme anglais et américain dans la région. Mais, avec l'aggravation de la crise sino-soviétique, le choix de l'Inde était devenu aussi un choix contre la Chine.
A l'inverse, le Pakistan, placé dans une situation d'infériorité par rapport à l'Inde et pour des raisons multiples, — surtout celle qui a trait au Cachemire—, pour s'armer aussi et pour d'autres raisons idéologiques, était une proie facile pour les Américains qui en ont fait un élément clé de leur stratégie antisoviétique. Les Chinois, par la suite, trouveront des vertus à la politique pakistanaise, non pas parce qu'elle a des aspects progressistes, loin s'en faut, mais parce qu'elle était dirigée contre l'Inde, alliée de l'Union soviétique et contre l'Union soviétique adversaire de la Chine.

La déstalinisation s'arrête en Europe de l'Est

Une comparaison s'impose entre la politique de l'Union soviétique avec les pays du monde asiatique, africain et moyen-oriental, d'une part, et avec les pays de l'Est en général et les classes ouvrières et les partis communistes des pays développés, de l'autre.

Khrouchtchev, en critiquant les erreurs de Staline et en dénonçant ses crimes, avait certainement satisfait une espérance en Union soviétique, mais aussi dans les pays de l'Est qui ressentaient la présence de l'Armée Rouge non plus comme une force de libération, mais comme une armée d'occupation.
Déjà, à partir de  1956, dès le début de la déstalinisation, les pays de l'Europe centrale ont commencé la remise en cause des régimes de démocratie populaire. Pour certains, comme la Hongrie, elle a pris la forme d'une véritable contre-révolution : des forces, hier battues, se sont engouffrées dans la brèche ouverte par la critique de Staline pour tenter de déstabiliser le pouvoir de la démocratie populaire, alors que des communistes comme Imr Nagui étaient pour un véritable changement allant dans le sens de la déstalinisation et vers des rapports nouveaux avec l'U.R.S.S., pour alléger sa tutelle. Mais les méthodes staliniennes et l'entêtement de l'Union soviétique,  malgré les critiques de Khrouchtchev, n'ont pas permis que cette tentative de renouveau aille jusqu'au bout et aboutisse à des résultats positifs.

En Pologne et dans d'autres pays de l'Europe centrale la critique du stalinisme a été pareillement perçue comme une possibilité de remise en cause des erreurs des Soviétiques dont ils subissaient les inconvénients. Mais l'intervention brutale des chars soviétiques à Budapest, malgré toutes les justifications apportées par les communistes et qui ont une part de vérité, —puisque des communistes étaient pendus et massacrés et que la subversion occidentale existait bel et bien—, a montré que c'est l'Armée Rouge et non pas l'armée hongroise, ni la population, qui a sauvé le régime et décidé du sort du pays.

Dans ses rapports avec les autres l'Union soviétique semblait loin d'avoir tourné le dos au stalinisme. En Europe, un doute pesait désormais sur sa politique étrangère et sur le rôle de l'Armée Rouge. Mais dans les pays du tiers-monde, au moment où l'U.R.S.S. se montrait solidaire de l'Égypte contre l'agression tripartite, on voyait dans l'écrasement de Budapest un élément presque positif, puisque les peuples de l'Europe de l'Est paraissaient s'insurger contre une puissance socialiste solidaire des luttes du tiers-monde.
La position des pays du tiers-monde  s'explique par une raison très simple : les pays ayant opté pour le communisme, (Chine ou Viet-Nam) ou même par la suite, Cuba, tout comme ceux qui ont choisi à cette époque la voie socialiste de développement sous l'influence de l'U.R.S.S., tous allaient vers l'alliance avec l'U.R.S.S., alors que les pays européens s'en écartaient et commençaient à revoir sérieusement le communisme.
En se maintenant dans le tiers-monde, le prestige de l'Union soviétique allait donc en s'amenuisant dans les pays européens et au sein du mouvement progressiste occidental.
Khrouchtchev cherchait à en tenir compte. Il voulait adapter le Parti et son idéologie à la nouvelle Union soviétique, mais aussi à l'Europe socialiste qui cherchait, comme il le disait lui-même, à atteindre et à dépasser les pays capitalistes évolués.
Malheureusement, sa tentative a débouché sur deux grands échecs. En Hongrie d'abord. Puis, en Allemagne de l'Est, l'érection du mur de Berlin fut ressentie comme un évènement dramatique qui montrait que l'U.R.S.S., deuxième puissance militaire mondiale et première puissance dans l'espace, était obligée de recourir à la contrainte la plus brutale pour empêcher physiquement la population de passer de l'autre côté. L'aveu était de taille et il était devenu clair désormais que la tentative d'apporter du nouveau dans le communisme était compromise auprès des Européens.


LES DEUX FUITES EN AVANT DE L'U.R.S.S. ET DE LA CHINE

En faisant sa critique du stalinisme, Khrouchtchev répondait beaucoup plus aux préoccupations des peuples européens et de leurs partis, même si dans ces partis le stalinisme était bien enraciné, et il prenait, peut-être sans le vouloir, une certaine distance à l'égard de la conception chinoise du communisme. Les communistes chinois étaient dans une autre phase de développement, évoquant celle de l'Union soviétique des années vingt. Leur seul exploit — mais il était prodigieux — était d'avoir triomphé de la disette et de la famine.

Les critiques dont les communistes chinois commençaient à faire l'objet de la part des Soviétiques ("communisme de casernes", "de la pénurie", "égalitarisme mystique", "communisme sans base, sans infrastructures", contraire aux thèses marxistes, etc.), étaient certes justifiées théoriquement, mais elles mettaient surtout en évidence des conceptions éloignées de celles des pays du tiers-monde, et plutôt proches de celles du monde européen.

L'Union soviétique avait choisi à cette époque et parce qu'elle pensait pouvoir le faire, de rattraper le niveau de vie des pays capitalistes. Elle commençait à se poser comme un pays développé grâce au socialisme, et capable de montrer sa supériorité, non seulement dans le domaine militaire, mais aussi dans celui de la vie quotidienne. Ce que ne pouvaient pas faire les révolutionnaires chinois dont le principal souci était de fournir le bol de riz  aux masses.

Au début des années soixante, la querelle idéologique entre la Chine et l'Union soviétique annonce donc la division, la séparation et enfin l'opposition des deux puissances socialistes.
C'est une sorte de cassure dans les relations entre l'U.R.S.S. et une partie des communistes du tiers-monde, mais aussi avec une partie des marxistes des pays développés pour lesquels le pays de la "Longue Marche" était une preuve vivante de la capacité et de la justesse du marxisme qui pouvait permettre à un pays féodal de réaliser trois révolutions à la fois comme l'avaient fait les bolcheviks, dans des conditions aussi difficiles, sinon plus.
Cette division du monde communiste sur l'interprétation idéologique a débouché aussi sur une appréciation divergente de la situation internationale. Et les causes et les conséquences de cette divergence constituent sans doute une expérience cruciale, annonciatrice du début de l'effondrement du socialisme à l'échelle mondiale.
Tandis que l'Union soviétique, après avoir tenté de corriger les graves erreurs de Staline, cherchait à trouver de nouvelles voies pour un socialisme adapté aux nouveaux besoins de la société socialiste, la Chine avait d'autres préoccupations, très éloignée de celles des Soviétiques.
Bien que se réclamant du socialisme les deux sociétés étaient à des stades de développement inégaux et leurs attitudes respectives concernant les problèmes de la construction du socialisme, du projet socialiste lui-même et de la situation internationale, et notamment de la question primordiale de la guerre et de la paix, étaient totalement opposées.
L'Union soviétique regardait de plus en plus vers les États-Unis et voulait les rattraper parce qu'elle était déjà un pays doté d'une industrie évoluée, d'une classe ouvrière, d'une intelligentsia et de cadres de haut niveau. Elle maîtrisait l'énergie nucléaire et la technologie de l'espace. La Chine était un pays excessivement arriéré et sortait exsangue d'une dizaine d'années de guerre. La famine avait disparu, mais entre le Chinois qui commençait juste à manger à sa faim et le Polonais, le Tchèque ou le Hongrois qui avaient certes connu des périodes de misère mais n'avaient jamais vécu des situations de famine, il y avait un monde. Quant au Russe, il n'était plus celui de 1917, mais celui de 1960 qui marquait des points aux États-Unis.
Dans ce contexte, l'U.R.S.S. de Khrouchtchev et la Chine de Mao Zédong, vont opérer deux fuites en avant similaires, même si elles sont opposées.

Les paris perdus de Khrouchtchev

Grisé par les résultats obtenus sur la scène internationale en faisant reculer la France et l'Angleterre au Proche-Orient ; auréolé de la sympathie du tiers-monde ; satisfait d'avoir réprimé dans le sang la révolte hongroise sans que cela  tire à conséquences, de s'être imposé aux Américains sur le plan de l’espace et de disposer de tous les nouveaux cadres issus de la période de l'après-guerre ; Khrouchtchev s'était cru en mesure de faire deux prédictions.
La première était démagogique et politiquement erronée. C'est celle  qui affirmait que l'Union soviétique pouvait et devait rattraper les Américains en l'espace de 20-25 ans.
La deuxième affirmation  consistait à dire que l'U.R.S.S. devait non seulement dépasser les USA, mais que, grâce à la collaboration qui existait encore à ce moment-là avec la Chine, cette dernière dépasserait le deuxième pays capitaliste, à savoir l'Angleterre. De sorte que le monde verrait dans vingt à vingt-cinq ans la démonstration nette de la supériorité des pays socialistes dans tous les domaines. La date avancée était donc 1985-1990 et correspondra au règne de Gorbatchev ; ce qui se passe de commentaires.

Khrouchtchev avait inventé avec les théoriciens soviétiques la notion de "socialisme avancé" selon laquelle le socialisme serait déjà construit en U.R.S.S. dont l'objectif était de jeter désormais les bases du communisme en application de l'adage marxiste : "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".

Khrouchtchev  mettait en avant déjà la question de la productivité du travail qui est la vraie clé du succès : produire vite et mieux et vendre moins cher. Mais ce qui lui permettait de faire de pareilles affirmations c'était la croissance élevée des pays de l'Est de l'époque, qui était comprise entre 5 et 8%, alors que dans les pays capitalistes elle restait toujours de moindre importance. Or, la croissance n'est pas l'unique critère du développement. Les Soviétiques produisaient beaucoup de charbon, d'acier, etc., mais dans d'autres domaines où la quantité n'entrait pas en jeu, la qualité était très en retard.

Dans le programme du Gotha, Marx prédit que le socialisme est un système où la productivité du travail sera plus élevée que celle du système capitaliste. C'est là son avantage majeur, mais il avait ajouté à l'intention des lassaliens, qu'il n'est pas tout à fait vrai de dire que le travail est le producteur de richesses, parce que, comme l'a dit Petty, le travail est le père de la production, et sa mère est la terre, car on ne peut pas travailler sans matières premières. Or, ces matières se trouvent inégalement réparties dans le monde. Et, malgré leur abondance en Union soviétique, elle était loin de les avoir toutes et c'est la raison pour laquelle, en dépit des avantages que lui procurait son système de production socialiste, elle devait faire face à la concurrence de l'Occident qui était avantagé par un contrôle plus vaste des matières premières, décidant seul de leurs conditions d'exploitation et de leurs prix.
L'existence d'un monde capitaliste maître des matières premières  (café, produits tropicaux, minéraux rares, pétrole, mais aussi réserves quasi inépuisables de main d'œuvre à bon marché…)  conférait à l'Occident un monopole que les Soviétiques n'avaient aucun moyen de briser.

Le système socialiste avait choisi un développement presque autarcique alors qu'il restait dépendant du monde. Il était obligé de fabriquer des produits à des coûts supérieurs au prix du marché.
Indépendamment de son caractère socialiste, l'U.R.S.S. était cependant un pays excessivement riche en ressources, y compris humaines, et ne manquait notamment pas d'espace, mais malgré cela, elle n'était pas parvenue à réaliser l'abondance. Pourquoi?
Le marxisme a magnifié le travail et la libération du travail salarié : l'homme aliéné, parce qu'il ne possède pas le produit de son travail, doit devenir un producteur libre. Il est en effet un animal producteur de richesses et c'est là que doit se réaliser sa libération qui permettra à ses potentialités créatrices de s'épanouir. Or, avec Staline, et pour les raisons qu'on a vues (la dictature du prolétariat a été pervertie pour devenir la dictature d'un homme sur un parti et d'un parti sur le prolétariat) le travail n'allait même pas être un travail salarié, mais un travail esclave.

Derrière la croissance, les goulags

Quand Staline a réussi a prendre totalement le pouvoir et que rien ne pouvait plus arrêter ses décisions, il pouvait disposer de millions d'hommes, et la chose fondamentale sur laquelle il pouvait compter était la force humaine de travail gratuit. Les camps de concentration, ou goulags, ont été une des sources majeures et quasi inépuisable de la construction de l'Union soviétique. Une fraction importante de la main-d'œuvre ouvrière prise dans la paysannerie travaillait, uniquement pour manger, dans les camps de Sibérie, parce que l'U.R.S.S., surtout la Russie, était depuis le XVIIe siècle en pleine expansion démographique dans un espace majeur.  Comme Pierre le Grand, Staline a trouvé une main-d'œuvre disponible qui pouvait, presque par atavisme, travailler et dormir, avec en plus, le prétexte d'un redressement par le travail. Mais les classes possédantes étaient peu nombreuses, et ce ne sont pas elles qui avaient été "rééduquées" ; les travailleurs eux-mêmes, qui étaient des paysans libres, remplissaient les goulags.

Dans Le Capital, Marx décrit le phénomène d'accumulation en Angleterre et comment les grands propriétaires, quand ils ont découvert les vertus du capitalisme et ont voulu s'adonner à l'élevage pour fournir de la laine à l'industrie, ont, dans un premier temps, chassé les paysans de leurs terres. Puis, pour les forcer à travailler, des lois ont été instaurées, créant notamment le "délit de vagabondage", pour obliger les paysans déracinés à prendre le chemin des usines pour être exploités dans les conditions que l'on sait. Il avait donc fallu recourir à la force pour transformer un homme, de travailleur libre en travailleur salarié. Staline a fait exactement la même chose. Il a réalisé une accumulation du capital en brisant des hommes libres, mais sans en faire des salariés parce que cela coûtait cher. C'est la raison pour laquelle la croissance en U.R.S.S. progressait à un rythme extraordinaire. Ses produits dont les prix de revient ne valaient presque rien et faisaient monter la croissance, étaient le résultat du travail esclave.
Mais, depuis la mort de Staline et après la saignée de la Deuxième Guerre mondiale, et malgré les poussées démographiques, l'U.R.S.S. n'avait plus assez d'hommes pour fournir les goulags. Quand l'esclavage a cessé avec Khrouchtchev et que les camps ont été ouverts, on n'a plus pu revenir en arrière. Ainsi, aux effets provoqués sur l'économie par la désorganisation du Plan, s'ajoutait le tarissement des ressources humaines gratuites. Tout comme ce qui a perdu Rome, a été le tarissement des esclaves, quand les "Barbares" sont devenus eux-mêmes citoyens.
De plus, on s'aperçoit aujourd'hui, dans l'ex-RDA où des Vietnamiens ont été l'objet d'agressions racistes, que l'Union soviétique se livrait presque à un trafic d'hommes, puisqu'elle  ramenait des Vietnamiens travailler chez elle, ou dans l'ex-Allemagne de l'Est, pour se faire payer les armes livrées aux combattants vietnamiens !
Ainsi, le travail qui était chez les communistes un honneur, une dignité et un moyen de réalisation, était devenu une punition, comme dans les colonies africaines à l'époque du "travail forcé".
Non seulement l'U.R.S.S. a usé et abusé de la force de travail de millions d'hommes et de femmes pour industrialiser le pays dans des conditions inhumaines, mais elle a usé de la même façon des ressources matérielles en l'absence de tout contrôle sur la bureaucratie, et d'institutions susceptibles de contrebalancer le pouvoir absolu du Parti.

Le gaspillage des hommes et des ressources

Ses dirigeants concevaient le progrès, la croissance matérielle, comme infinis ; on épuisait sans calculer les sols, les sous-sols, le rendement des hommes et les ressources. Le gaspillage était la règle, alors qu'on le présentait comme l'apanage du capitalisme, qui, pour accumuler les profits, était prêt à sacrifier le travailleur et les ressources de la planète. En Union soviétique, et en poursuivant souvent des objectifs de prestige, on était prêts, pour aller vite, à sacrifier les hommes et le matériel, sans tenir compte de la sécurité des  populations qui ne pouvaient compter ni sur des syndicats, ni sur des compagnies d'assurances. Ce qui fait que toutes les centrales nucléaires sont dangereuses. Par delà son retentissement international, l'explosion de Tchernobyl, le 26 avril 1986, a ouvert les yeux de la population soviétique, qui était considérée comme nulle, sans existence par des responsables bureaucrates agissant hors de tout contrôle. La disparition de la mer d'Aral, accompagnée de la lente disparition de la population de la région, soumise à  un "génocide silencieux", procède de la même irresponsabilité criminelle à l'égard de la nature et des hommes.
Le peuple soviétique a fini par voir que ses responsables qui étaient censés le conduire au paradis et le protéger contre la guerre, non seulement ne tenaient pas compte de ses besoins réels, mais n'avaient aucune considération pour sa sécurité.

Les ratés du  mode de production socialiste

En arrivant au pouvoir Khrouchtchev avait posé un problème fondamental du marxisme qui ne fut jamais résolu. Il croyait à la supériorité du  mode de production socialiste, parce que la productivité du travail devait y être supérieure, parce qu'il n'y a pas de prélèvement de plus-value, parce que le travailleur est libre et que l'organisation du travail est faite sans gaspillage. Pour cette raison, l'Union soviétique ne pouvait que gagner la bataille de la production face au capitalisme. Mais il a constaté avec les économistes qui l'entouraient, que, précisément, la productivité du travail en Union soviétique n'avançait pas. Mais qu'elle pouvait le faire en empruntant deux voies. La première est spontanée : c'est l'ouvrier qui améliore son travail au fur et à mesure. La deuxième passe par l'amélioration des moyens de production. C'est pourquoi Khrouchtchev a posé le problème de l'appareil de production en insistant notamment pour que les applications des travaux scientifiques puissent rapidement passer dans cet appareil.
Dans les années 56 à 60, Khrouchtchev avait posé aussi le problème majeur de la reconversion économique de l'U.R.S.S. en commençant par mettre en doute l'industrie lourde à tout bout de champ et en préconisant le développement de l'industrialisation légère pour la production de biens de consommation. Il avait senti cela possible et correspondant à l'attente de beaucoup de Soviétiques.
En effet, les grands travaux qui ont fait démarrer l'U.R.S.S. sont devenus de plus en plus des éléments de prestige. Tout comme dans les pays en voie de développement, on investissait dans des travaux de prestige sans compter ni leur viabilité, ni leur rentabilité, ni même leur intérêt, mais simplement pour montrer qu'on pouvait le faire. C'est la mentalité des régimes qui ont besoin de grandes réalisations pour se maintenir. Khrouchtchev qui avait un sens populaire et savait de quoi les gens se plaignaient, pensait qu'il fallait produire des biens courants de consommation. Mais malheureusement, tout régime dictatorial dépourvu de prestige a besoin de ces grands travaux dont la finalité se trouve ainsi déviée. Contre cette déviation, Khrouchtchev qui faisait partie de ce qu'il appelait lui-même le "noyau léniniste", ne pouvait pas grand chose, même après avoir tiré les conclusions des échecs de la période stalinienne et même s'il voulait répondre réellement aux besoins des Soviétiques.
Il avait aussi préconisé de reprendre les problèmes de l'agriculture à leur début, de défricher de nouvelles terres, de donner des libertés aux paysans en les soulageant notamment des prélèvements de plus-value qui allaient à l'industrie lourde, etc… Sans grands résultats. Car le Plan lui-même a été perverti, détourné de toute finalité rationnelle, pour devenir une pesante machine bureaucratique, orientée vers la recherche des privilèges, dominée par l'irresponsabilité, l'absence de contrôle et de coordination.

Une planification pervertie

Alors qu'il était destiné à produire des éléments sans gaspillage, de répondre à de vrais besoins de la façon la plus efficace, le Plan a vu ses objectifs complètement faussés en termes de quantité et de prix. Il est devenu une réalité virtuelle : un jeu de paperasserie et de discours : "Nous avons atteint ou dépassé les objectifs du Plan"… La population elle-même jouait avec le Plan : elle faisait le minimum pour qu'on n'augmente pas sa participation dans la réalisation du Plan, et au lieu d'unir les gens, il est devenu un moyen de divisions, car, vu que personne ne voulait voir les autres empocher les dividendes de ses efforts, chacun faisait le minimum tout en sachant que le fait de dépasser le minimum suffisait pour être bien vu par la bureaucratie du Plan… La planification a été pervertie, à un tel point que, après les années soixante, l'État soviétique ne connaissait plus quelles étaient ses potentialités et sa production agricole. C'étaient les Américains qui le savaient. Grâce à leurs satellites, ils pouvaient prévoir exactement, d'année en année, quels seraient les besoins des Soviétiques en céréales !
Malheureusement toutes les réformes de Khrouchtchev ont échoué et, tandis que le monde capitaliste améliorait ses moyens de production et jetait ses vieilleries, l'U.R.S.S. que tout le monde croyait en train de rattraper l'Occident, était en train d'accuser de plus en plus de retard. En outre, le rendement était mauvais. Les ouvriers ne travaillaient pas beaucoup. Aucune pression patronale ne pesait sur eux et une certaine nonchalance donnait à l'Union soviétique un train de vie un peu ancien, évoquant le XIXe siècle.
Les Soviétiques vivaient dans un  double monde : celui du travail, ressenti comme une formalité à remplir, mais où aucune contrainte de rentabilité ne pesait sur eux, et celui de la maison et du jardin. C'est ainsi qu'ils ont réussi, tout en ne faisant jamais grève, à vivre, presque, dans une grève permanente, en connivence avec leurs supérieurs.
Ajoutée à la corruption morale des syndicats pervertis par toute une série de petits privilèges, c'était là l'une des tares majeures de l'Union soviétique qui éclaire ses déconvenues économiques. Quand ce n'étaient pas les privilèges qui coupaient leurs bénéficiaires de la masse pour les faire évoluer dans le monde de la nomenklatura, c'était la débrouillardise qui régnait et chacun essayait de détourner ce qu'il pouvait pour profiter du système : des briques ici, du tabac là, etc.. Il y avait deux sociétés parallèles qui se ressemblaient, basées sur le mensonge et les connivences.

La dérive idéologique de la Chine

Comme les Soviétiques à leurs débuts, les Chinois disposaient de deux forces pour faire leur saut vers le socialisme : un réservoir incommensurable d'hommes et la mystique marxiste, portée à son comble avec Mao dans les années 50-60, comme elle l'avait été avec Lénine en 1917. Cela fit dire à Mao, en réponse à un Khrouchtchev qui se posait en avocat du non emploi de l'arme nucléaire : "nous pouvons perdre les deux-tiers de la population, le tiers restant suffira à refaire le communisme"!
Cela effrayait le monde entier à un moment où la Chine s'abandonnait à son tour au culte du « Parti miracle », et à la divinisation de Mao Zedong qui allait aussi, comme Staline, éliminer ses compagnons d'envergure pour en faire les "ennemis du peuple". Tout cela conduira la Chine dans une grande fuite en avant au nom d'un communisme meilleur, le vrai communisme, avec le début des communes populaires et le four dans chaque village pour fabriquer l'acier. Ce communisme à l'état idéal influencera beaucoup d'intellectuels qui voyaient dans le modèle chinois un idéal d'égalité et une certaine austérité morale, alors que  les Soviétiques commençaient à avoir des besoins de petits-bourgeois.

L'idéalisme" chinois était pourtant une fuite en avant. Il prenait l'exact contre-pied de Khrouchtchev qui voulait construire le communisme matériel, celui qui permettrait, pour reprendre la formule de Marx, aux biens matériels de "couler à flots".
Cette bataille idéologique  entre les deux géants du communisme, qui la faussaient et ne l'analysaient pas, les a montrés en train de chercher chacun à homogénéiser le communisme, à en faire quelque chose d'équivalent pour tous les pays qui devaient obligatoirement avoir les mêmes positions sur la guerre, sur la paix, sur la production, etc.
Et surtout, Khrouchtchev, qui était quand même formé dans la période de gloire, avait aussi comme beaucoup de communistes de l'époque une idée bien ancrée, juste du point de vue théorique et fausse du point de vue pratique, consistant à croire que les phases par lesquelles l'U.R.S.S. était passée sont les phases obligatoires par lesquelles tous les autres pays devaient passer. Donc, parce qu'elle avait l'expérience de la construction du socialisme, l'Union soviétique se croyait autorisée à dicter à chaque pays les différentes étapes de son développement. Mais la Chine n'est pas l'U.R.S.S. et l'histoire ne se renouvelle pas.

Togliati formulera la question de façon très correcte en affirmant que la révolution ne saurait avoir de centre dirigeant. Ni l'U.R.S.S., ni la Chine ne constituaient des centres ; c'est du polycentrisme que viendra l'eurocommunisme. A partir de là beaucoup de partis communistes se libéreront de facto des injonctions du PCUS, et les années soixante seront, y compris dans les pays socialistes, des années d'éclatement et de crise, dénouement logique des événements de 1956.

La dégénérescence

Dès 1956, le parti communiste italien avait formulé l'idée, rejetée par la plupart des autres partis, soviétique et français surtout, selon laquelle la dégénérescence du socialisme est un stade qu'il faut dépasser par une renaissance du socialisme. C'est dire que les problèmes actuels n'ont pas surgi du néant ni ne sont venus par surprise. Certains communistes étaient déjà au cœur du problème et sentaient qu'il y avait quelque chose de pourri dans la "patrie du socialisme". C'est la raison pour laquelle le PCI n'a pas rompu avec le parti chinois, tout en soulignant son désaccord avec lui.

Les deux fuites en avant allaient chacune dans sa logique.
Les Chinois, prenant le communisme au mot, voulaient du passé "faire  table rase", et, étant donné l'hypertrophie de l'idéologique au détriment de la réalité des hommes, ce mot d'ordre a abouti à la révolution culturelle.

Staline, en liquidant la paysannerie pour appliquer une idée qu'il croyait lui aussi communiste — la collectivisation — a quand même obtenu l'industrialisation du pays grâce à la main d'œuvre paysanne et à la plus-value dégagée. Les Chinois n'ont même pas réussi cela et ne pouvaient pas camoufler les dégâts de leur politique comme Staline avait pu le faire. Ils ne pouvaient pas notamment dissimuler les enjeux réels de leur fuite en avant qui se ramenaient à des règlements de compte pour le pouvoir entre différentes factions.

Ainsi, en Chine, comme en Union soviétique, on a commencé à vérifier la validité des affirmations de Lénine quand il avait dit qu'il est facile  de prendre le pouvoir dans un pays arriéré, avec une bourgeoisie faible, mais qu'il est plus difficile en revanche de construire un pouvoir communiste réel et d'ériger une économie socialiste.
Lénine n'a pas eu d'héritiers, mais, à la rigueur, des continuateurs. Ils ont pratiquement gagné, mais, théoriquement, ils se sont trouvés sans guide, sans savoir-faire et sans vision.
Dans la lutte que Khrouchtchev avait menée avec les moyens de ses prédécesseurs, mais sans nouvelles bases théoriques, il voyait l'Occident comme le modèle à dépasser. Alors que la société soviétique était à ses débuts, ils croyait à la supériorité de son système, mais il voulait rattraper le mode de vie américain. Il avait tourné le dos malgré lui, et bien qu'il les soutînt, aux révolutions du monde encore peu développé, avec lequel il ne pouvait avoir que des solidarités d'aide, mais pas d'action ni de lutte communes.

L'Union soviétique attirée par l'Occident

Entraînés par leur conflit idéologique avec la Chine, les Soviétiques commençaient aussi à voir dans ce pays un danger réel en raison de l'importance de son poids humain. De sorte que l'Orient que Lénine considérait comme la force avec laquelle on pouvait contrer le capitalisme devenait un ennemi du communisme. La division faisait apparaître chacun comme étant l'autre : un autre antithétique. Pire encore, puisque les Chinois ne tenaient nullement compte de la question de la guerre et de la paix comme la voyaient les Soviétiques, ils commençaient à apparaître aux yeux de ces derniers comme des fauteurs de guerre. Consciemment ou non, les Soviétiques devenaient potentiellement compréhensifs à l'égard de l'Occident. Et ce dernier, tout en étant agressif à l'égard de l'U.R.S.S., considérait la Chine comme un péril devant lequel l'Union soviétique pouvait être un rempart pour toute la planète. Au lieu d'être un rempart contre l'impérialisme, l'Union soviétique se sentait presque de manière inconsciente appartenir à l'Occident.

Tandis que le schématisme apparaissait fortement chez les Chinois avec un Petit livre rouge  dépourvu de pensée véritable, une bonne partie des marxistes européens commençaient à se sentir à leur tour plus occidentaux, rejoignant petit à petit la social-démocratie qui a toujours fait nettement la distinction entre un monde "civilisé" et un autre encore "primitif".
Ceci ne signifie pas qu'en voulant apparaître comme le pays du désarmement, de la coexistence pacifique et de la paix, l'U.R.S.S. cherchait à tout prix à se rapprocher de l'Occident et à conclure un modus vivendi avec lui. Mais, tout en étant correct du point de vue théorique, le besoin de paix pour construire le socialisme devient, lorsqu'on s'éloigne des autres pays qui construisent le socialisme, un alibi pour construire le pays.


LES EFFETS DE LA CONTRE-OFFENSIVE OCCIDENTALE DANS LE TIERS-MONDE

Pour le monde capitaliste aussi les années soixante constituent un tournant majeur, marqué par le renoncement aux types anciens de colonisation. Après la guerre d'Algérie, la France ne fera plus aucune guerre en Afrique mais trouvera avec le gaullisme un moyen de se soumettre ces pays en leur donnant l'indépendance.

La Grande Bretagne, toujours en avance sur la France, et qui a su sauver des bribes de son empire grâce au Commonwealth, abandonnera en général, après l'expédition de Suez, la politique de la canonnière, préférant une politique moins visible d'utilisation de la force.

Avec les États-Unis, une orientation d'ensemble a été prise pour  agir avec le monde tel qu'il est et en compensant la renonciation aux colonies particulières à telle ou telle puissance, par l'érection d'un camp occidental dominant toutes les anciennes colonies de façon moins directe et moins voyante. Il cessait donc d'être perçu comme un monde tyrannique et l'Union soviétique perdait le privilège d'être un pays non marqué par la tare du colonialisme. Seule la survivance très forte de deux exceptions, Israël et l'Afrique du Sud, continuera à favoriser pendant un certain temps une meilleure image de marque de l'Union soviétique dans les pays du Sud.

A la différence de l'U.R.S.S., les années soixante voient  un renouvellement complet des pays occidentaux. L'Italie qui avait perdu très tôt ses colonies a commencé son renouveau dès la fin de la guerre, et en comptant sur ses propres forces. Dans l'Allemagne écrasée, il fallait tout changer pour la relever de ses ruines et la soutenir en tant que contrepoids à l'autre Allemagne. L'Angleterre démarrait très lentement, car elle disposait encore d’une sorte de rente coloniale et la France qui a liquidé ses colonies tardivement a vu son redémarrage s'effectuer avec un de Gaulle tourné vers l'Europe.
Tandis que l'Occident vivait le "boom des années soixante", les pays socialistes allaient, avec la régression et l'enterrement des réformes de Khrouchtchev, retourner à leurs bonnes vieilles habitudes. Les répercussions négatives ne tarderont pas à se manifester en Europe où l'on cherchera à concevoir un "communisme à visage humain", proche de ce qu'un Européen peut concevoir comme mode de vie et comme mode d'être.
Les années soixante sont également décisives dans les pays du tiers-monde. Les socialismes nationaux, — celui de Bourguiba, Nasser, N’Krumah,  Niyeréré, Soekarno, etc.—, atteignaient un certain maximum. Ils avaient le pouvoir, ils avaient mis en marche certaines réformes et les possibilités ouvertes par la liquidation de la colonisation leur avaient permis de faire fonctionner leurs sociétés et leurs États.

L'arme économique contre les nouvelles indépendances

Mais, dès cette époque, les tentatives de reprise en main ont commencé sous forme politique ou par les pressions économiques. Le monde capitaliste pouvait d'autant plus utiliser l'arme économique que ces États commençaient à éprouver des  besoins en matière de prêts et d'échanges commerciaux et que, dans la plupart d'entre eux on commençait à enregistrer des abus de la part des pouvoirs qui ne pouvaient plus rien promettre à leurs peuples après avoir distribué ce qui a été arraché à la colonisation. Face à eux, il y avait une génération montante d'autant plus revendicative que les générations anciennes révélaient leur enrichissement et leurs tares. La corruption des chefs d'État, rendue possible par les échanges commerciaux avec l'Occident, montrait à quel point ils étaient vulnérables à la tentation de l'argent, aux devises fortes dans les banques de l'étranger, etc., ce qui contribuait, dans des pays pauvres, à les  éloigner très rapidement de la population dont ils avaient perdu l'appui.
1964, c'est l'année de l'application du Plan en Tunisie après l'adoption totale par Bourguiba du socialisme destourien au congrès de Bizerte de 1962.  L'Algérie  était en pleine marche en avant, ainsi que l'Égypte. Mais au même moment la contre-attaque se préparait. Pour ramener les pays du tiers-monde au bercail du capitalisme, l'impérialisme s'appuyait sur le mécanisme de l'aide (développement du Peace corps  et de l'aide alimentaire américains) et jouait sur leurs contradictions internes et sur leur faiblesse économique.

A l'apogée des socialismes nationaux a donc correspondu le début de la contre-offensive impérialiste qui a abouti immédiatement, en 1967, au plus grand coup porté au nationalisme arabe, alors en pleine expansion avec le nassérisme. Auparavant, en 1965, un coup similaire avait été porté en Indonésie où le parti communiste a été massacré (600 000 morts), conséquence, entre autres, de la division du camp socialiste entre Chinois et anti Chinois, car tout le pays était attiré par la Chine.

Le fait que les armes soviétiques aient été battues au Proche-Orient et que l'U.R.S.S. n'ait pas réussi à marquer des avancées nouvelles dans le tiers-monde où elle a partout fait montre de conservatisme et joué la continuité, fait qu'elle-même sera battue sur le terrain de l'espace (en 1969, l'Amérique plantait son drapeau sur la Lune).

C’est en Indochine où la rivalité sino-soviétique était un catalyseur, avec  parfois des aspects sordides (la Chine ne laissait plus passer sur son territoire les armes soviétiques destinées aux Vietnamiens), que l'U.R.S.S. a réussi à maintenir un semblant de prestige. Mais c'était seulement parce qu'elle avait les armes dont les Vietnamiens avaient besoin. 
Mais même dans ce domaine, certains pays commençaient à s'apercevoir que la technologie soviétique n'était pas à la hauteur de leurs besoins et les Soviétiques eux-mêmes le réalisaient, surtout avec le démarrage foudroyant dans les années 60 et 70, de l'économie du monde capitaliste grâce à une énergie nouvelle et presque gratuite : le gaz et le pétrole arabes.

Dans l'aide qu'ils apportaient aux pays arabes, les Soviétiques pensaient peut-être, bien que cela ne soit pas vérifiable,  en voyant Nasser s'ériger en leader influent, qu'il pouvait étendre son influence sur le Golfe et sur les destinées du pétrole. Quand ils lui faisaient crédit sur les armes ou en construisant le barrage d'Assouan, ils pensaient peut-être investir non dans un pays pauvre, mais dans un monde arabe regorgeant de richesses pétrolières. Ils pensaient sans doute que les royalties  pouvaient, si le nassérisme l'emportait dans le monde arabe, être l'un des moyens de profiter à leur tour de la manne pétrolière.
Les guerres ont augmenté le prix du pétrole et celui qui a voulu être l'ami de Nasser, le Saoudien Abdelaziz, frère de Fayçal, a été éliminé du pouvoir, et l'Occident a gardé les royalties du pétrole qu'il a  considérablement augmentées. Il a su abattre Nasser en jouant sur les contradictions interarabes et sur les contradictions internes à l'Égypte et surtout en lui portant le coup asséné par Israël.

Après cela, tout ce que les Soviétiques ont pu faire, et qui était appréciable, mais n'apportait rien aux Arabes, c'était de rompre avec Israël, de continuer à soutenir le tiers-monde mais sans ravir la contre-offensive aux Américains qui prenaient du poil de la bête et étendaient partout leur hégémonie par l'intermédiaire du FMI et de la Banque mondiale, et surtout grâce à la diffusion du modèle de la société de consommation qui permettait d'offrir aux classes nouvelles des produits tentateurs.

Grâce à son mode de vie l'Occident marquait des points dans les classes dirigeantes du tiers-monde qui étaient révolutionnaires et qui allaient l'être de moins en moins.
Cette contre-offensive occidentale dans le tiers monde, finira par atteindre l'Union soviétique elle-même qui ne saura pas la repousser malgré un État fort, armé d'une idéologie. Que dire alors des pays du tiers-monde, plus faibles, avec des classes fragiles au pouvoir, des capacités facilement épuisables et toute leur économie dévoyée par le colonialisme ? 
L'échec des mouvements de libération nationale a libéré l'Occident de la pression d'adversaires qui le combattaient farouchement et parvenaient parfois à indépendance. Il a aussi privé l'U.R.S.S. d'alliés qui la soutenaient à l'échelle internationale.
Tout s'est passé comme si, pour venir à bout de l'Union soviétique, les Occidentaux avaient commencé par la reprise en main des pays du tiers-monde où la révolution nationale avait été forte et où le socialisme était praticable.

Un autre élément  explique pourquoi les Soviétiques ont raté le coche : ils ne se sont pas souciés des échecs des tentatives socialisantes dans les pays du tiers-monde et certains partis communistes sont allés jusqu'à trouver normal que le socialisme destourien échoue ou que le socialisme arabe échoue, puisque  les communistes sont seuls détenteurs du socialisme véritable. Ils participeront objectivement à la critique de ces partis nationalistes et ils iront même jusqu'à reprocher aux Soviétiques d'avoir aidé ces États, à commencer par l'Égypte, parce qu'ils faisaient un socialisme erroné et qu'ils mettaient parfois les communistes en prison. Tous les partis communistes, y compris le nôtre, en Tunisie, étaient contre Ben Salah et rejetaient la voie non capitaliste.

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