10 janvier 2012

LES DESSOUS D'UNE CARTE

L'immolation par le feu, le 7 décembre 2010, de Mohamed Bouazizi, n'a pas seulement déclenché une insurrection tunisienne victorieuse contre une dictature vieille de 23 ans. Une insurrection similaire en Égypte (février 2011),  les événements libyens (mars-octobre 2011),  l'arrivée au pouvoir d'islamistes en Tunisie, en Libye, au Maroc, bientôt en Égypte et leur offensive en Syrie, permettent, avec le recul, d'embrasser un théâtre beaucoup plus vaste que le pays du marchand ambulant de Sidi Bouzid.
La scène, désormais, est investie par des nouveaux venus — mais ils ne sont pas jeunes— pour lesquels "l'islam est la solution". Sans préjuger de leur action future, les nouveaux dirigeants qui émergent n'ont pas été portés par les insurrections, mais les ont chevauchées. En Libye ils sont venus dans les avions et les chars de l'OTAN, nourris par les armes ou/et les pétrodollars du Qatar. Depuis, les arsenaux libyens ont été vidés et leur contenu est dispersé dans les pays du Maghreb et les pays limitrophes du Sahel, en plus des armes larguées aux "rebelles" par l'OTAN. Une tentative similaire de changement de régime est en cours en Syrie à laquelle participent des jihadistes, notamment libyens, et des armes de guerre circulent depuis les frontières turque et libanaise. Ces données sont d'autant plus inquiétantes pour l'avenir de l'ensemble arabe que les islamistes ne cachent pas leur mépris pour les frontières coloniales "artificielles" et rêvent d'ores et déjà d'un "État califal".
Dès le moment où les frontières nationales (qotri) cessent d'être taboues, une convergence s'opère entre les ambitions des islamistes et celles des stratèges du Pentagone états-unien. Washington  soutient d'ailleurs ouvertement les islamistes, tout comme la Turquie. Cela va même plus loin puisque l'Iran, le Hezbollah et le Hamas se félicitent de ce qu'ils qualifient de "sahwa" islamique : un réveil.
C'est la raison pour laquelle il est intéressant de lire et de relire attentivement le document ci-après et de méditer sur la carte qui l'accompagne.
C'est un document réellement impressionnant par l'ambition qu'il manifeste, par les bouleversements qu'il sous-entend, par les stratégies qu'il peut mettre en œuvre et par son machiavélisme. Cet article de l'US Armed Forces Journal de juin 2006 éclaire en effet d'un jour nouveau les événements que connaît le monde arabe et musulman et, par delà, l'ensemble de la géopolitique mondiale de ces dernières années.
*****


Les frontières du sang. Esquisse d'un meilleur Moyen-Orient
par Ralph Peters

La délimitation des frontières internationales n'a jamais obéi à des règles tout à fait justes. Néanmoins, le degré d'injustice qu'elle inflige à ceux qui sont obligés de se réunir ou de se séparer en fonction des frontières varie souvent énormément entre liberté et oppression, entre tolérance et atrocité, entre règne de la loi et terrorisme, voire entre paix et guerre.
Les frontières définies le plus arbitrairement et injustement se trouvent en Afrique et au Moyen-Orient. Tracées par des Européens —qui ont eu suffisamment de peine eux-mêmes à définir leurs propres frontières—, soucieux de leurs seuls intérêts, les frontières africaines continuent de provoquer la mort de millions d'indigènes. Mais les "frontières injustes" du Moyen-Orient, pour reprendre les termes de Churchill, ont des répercussions qui dépassent de loin l'échelle locale. Le plus grand tabou auquel se heurte la volonté de comprendre l'échec global du Moyen-Orient —cette région du monde en proie a bien d'autres problèmes que les seules frontières dysfonctionnelles (de la stagnation culturelle à un extrémisme religieux mortellement dangereux, en passant par une inégalité scandaleuse)— n'est pas l'Islam, mais les terribles et néanmoins sacro-saintes frontières internationales dont nos propres diplomates font l'éloge. Il va de soi qu'aucune révision des frontières —aussi draconienne soit-elle—, ne saurait faire le bonheur d'une minorité du Moyen-Orient. On a déjà vu des groupes d'ethnies et de religions différentes cohabiter et des mariages mixtes voir le jour, là où des unions fondées sur le sang ou la croyance ne s'avèrent pas aussi heureuses que leurs initiateurs l'espéraient. Les frontières qui figurent sur les cartes jointes à cet article réparent les torts subis par les groupes ethniques les plus lésés comme les Kurdes, les Baloutches et les Arabes, mais échouent encore à accorder l'importance qui revient aux Chrétiens du Moyen-Orient, aux Bahaïs, aux Ismaéliens, aux Naqshabandis ainsi qu'à bien d'autres minorités dont l'importance numérique est moindre. Et il est un autre tort obsédant qu'aucune cession de territoire ne saurait jamais réparer : le génocide perpétré contre les Arméniens par l'Empire Ottoman agonisant.
Cependant, en dépit de toutes les injustices dont ces nouvelles frontières réinventées ne tiennent pas compte, un Moyen-Orient plus paisible ne verra probablement jamais le jour sans une révision des frontières de grande envergure. Ceux qui rechignent à aborder ce sujet feraient bien de concevoir une révision plus juste des frontières nationales entre le Bosphore et l'Indus, même comportant des imperfections. Ils doivent admettre que les mesures prises par la politique internationale n'ont jamais produit d'outils efficaces, si ce n'est la Guerre, pour redéfinir les frontières erronées.
En essayant d'envisager quelles seraient les frontières "biologiques" du Moyen-Orient, nous pouvons mesurer l'ampleur des difficultés auxquelles nous devons nous préparer et que nous continuerons de rencontrer. Nous avons affaire ici à des difformités colossales, créées par l'homme, qui continueront d'engendrer haine et violence tant qu'elles ne seront pas corrigées. Quant à ceux qui refusent "d'envisager l'impensable", qui déclarent que les frontières ne doivent pas changer et qu'il n'y a rien à faire, ils feraient bien de se rappeler que les frontières n'ont jamais cessé de changer au fil des siècles. Elles n'ont jamais été statiques, et beaucoup de frontières, du Congo au Caucase en passant par le Kosovo, sont encore en train de changer à l'heure actuelle (alors que les ambassadeurs et représentants spéciaux détournent leur regard pour se concentrer exclusivement sur leurs petits intérêts politiques). Et il est encore un autre petit secret tout aussi sale tiré de 5 000 ans d'histoire : la purification ethnique est efficace.
Commençons par une question frontalière qui touche au plus près le lectorat américain : pour que l'État d'Israël ait une chance de vivre un jour dans un climat de paix relative avec ses voisins, il faut qu'il retrouve ses frontières d'avant 1967 avec des ajustements fondamentaux à l'échelle locale pour légitimer ses besoins de sécurité. Mais il est fort probable que la question des territoires entourant Jérusalem, une ville éclaboussée par des milliers d'années de sang, ne soit pas résolue après notre mort. Là où toutes les parties en présence ont fait de leur dieu un puissant agent immobilier, de vraies batailles de turf ont lieu, auxquelles la gourmandise de pétrole ou les querelles inter-ethniques prêtent une ténacité inégalée. Laissons par conséquent de côté cette question qui a fait l'objet de nombreuses études pour nous tourner vers celles que la recherche a délaissées.
L'injustice la plus flagrante qui touche les pays situés entre les montagnes balkaniques et l'Himalaya est l'absence d'un État kurde indépendant. 27 à 36 millions de Kurdes vivent dans les régions attenantes au Moyen-Orient (les données chiffrées sont imprécises car aucun État n'a jamais autorisé un recensement fiable). C'est plus que la population actuelle présente en Irak. Même l'estimation chiffrée la moins élevée fait des Kurdes le groupe ethnique le plus important au monde ne disposant pas d'un État à lui. Pire encore : les Kurdes ont été persécutés par chacun des gouvernements qui ont contrôlé les collines et montagnes où ils ont vécu depuis l'époque de Xénophon. Les USA et leurs alliés ont manqué une chance unique de corriger cette injustice après la chute de Bagdad. Ils auraient dû immédiatement diviser cet État aux allures de Frankenstein, constitué de parties mal imbriquées, en trois États plus petits. Nous avons laissé passer cette chance par lâcheté et par manque de clairvoyance. Nous avons forcé la main aux Kurdes d'Irak en les obligeant à adhérer au nouveau gouvernement des Irakiens; ce qu'ils font avec tristesse, en contrepartie de nos bonnes dispositions. Mais si un plébiscite devait avoir lieu, aucune méprise possible: près de 100% des Kurdes d'Irak voteraient pour leur indépendance. Et les Kurdes de Turquie feraient de même, eux qui on enduré plusieurs décennies d'oppression militaire violente et ont été rabaissés pendant une décennie au rang de "Turcs des montagnes" dans le cadre d'une politique visant à éradiquer leur identité. Bien que la situation lamentable des Kurdes livrés aux mains d'Ankara se soit un peu améliorée au cours de la dernière décennie, la répression a connu un regain de force récemment, et 1/5ème de l'est de la Turquie devrait être considéré comme territoire occupé. Quant aux Kurdes de Syrie et d'Iran, eux aussi se dépêcheraient de rejoindre un Kurdistan indépendant s'ils le pouvaient. Le refus des démocraties légitimes mondiales de prendre fait et cause pour l'indépendance kurde est un péché d'omission des droits de l'Homme autrement plus grave que les petits délits d'intervention militaires maladroits qui enflamment régulièrement nos médias. Et, soit dit en passant, un Kurdistan libre qui s'étendrait de Diyarbakir en passant par Tabriz serait l'État le plus pro-occidental entre la Bulgarie et le Japon.
Un alignement juste des frontières dans cette région ferait des trois provinces de l'Irak à majorité sunnite un État tronqué qui pourrait finalement choisir de s'unir à une Syrie qui perdrait son littoral au profit d'un Liban s'agrandissant en direction de la Méditerranée : la résurrection de la Phénicie. Le sud chiite de l'ancien Irak constituerait le fondement d'un État chiite arabe qui borderait une grande partie du golfe persique. La Jordanie garderait son territoire actuel, avec une petite expansion vers le sud aux dépens de l'Arabie saoudite. De son côté, l'État artificiel d'Arabie saoudite connaîtrait un démantèlement aussi important que celui du Pakistan.
L'une des raisons principales qui expliquent la stagnation d'une grande partie du monde musulman est le fait que la famille royale d'Arabie saoudite considère la Mecque et Médine comme son fief particulier. En plaçant les lieux sacro-saints de pèlerinage sous le contrôle de l'un des États-policiers les plus fanatiques et oppressifs au monde- un régime qui a la main mise sur une grande étendue de pétrole, les Saoudiens ont su projeter leur vision wahhabite d'une foi intolérante et stricte bien au-delà de leurs frontières. L'accès des Saoudiens à la richesse, et par là même à l'influence, est ce qui pouvait arriver de pire au monde musulman en tant qu'ensemble depuis l'époque du Prophète, et la pire chose qui pouvait arriver aux Arabes depuis la conquête ottomane (sinon mongole). Bien que les non-musulmans n'aient pas pu obtenir un changement du contrôle des villes saintes de l'Islam, on peut aisément imaginer à quel point le monde musulman serait plus sain si la Mecque et Médine étaient administrées par un conseil dont la présidence serait tournante. Ce conseil rassemblerait les représentants des plus grandes écoles et des plus grands mouvements musulmans au monde dans un État islamique sacré; une sorte de super-Vatican musulman où l'avenir d'une grande croyance ferait l'objet de débats plutôt que de simples décrets. La vraie justice (que nous n'avons pas l'air d'aimer) attribuerait également les gisements pétrolifères de la côte de l'Arabie Saoudite aux Arabes chiites qui peuplent cette sous-région, et un quart sud-est reviendrait au Yémen. Réduite à un vestige du territoire indépendant de la patrie saoudite entourant Riyadh, la maison d'Arabie saoudite serait moins à même de faire du tort à l'Islam et au reste du monde.
L'Iran, un État aux frontières insensées, perdrait une grande partie de son territoire au profit de l'Azerbaïdjan unifié, du Kurdistan libre, de l'État arabe chiite et du Baloutchistan indépendant, mais il gagnerait en contrepartie les provinces de l'Afghanistan actuel autour de Herat; une région qui présente des affinités historiques et linguistiques avec la Perse. L'Iran redeviendrait un État peuplé de Perses, la question très épineuse étant de savoir s'il garderait ou non le port de Bandar Abbas ou s'il le rendrait à l'État chiite arabe. Ce que l'Afghanistan perdrait à l'ouest au profit de la Perse, il le regagnerait à l'est, car les tribus à la frontière du Nord-ouest du Pakistan seraient réunies avec leurs frères afghans (l'objectif de notre démonstration n'étant pas de tracer des cartes répondant à nos souhaits mais des cartes telles que les populations locales aimeraient qu'elles soient). Le Pakistan, autre État artificiel, perdrait lui aussi son territoire baloutche au profit du Baloutchistan indépendant. La partie "naturelle" restante du Pakistan se situerait entièrement à l'est de l'Indus, à l'exception d'une petite partie située à l'ouest, près de Karachi. Les États-cités des Émirats-Arabes-Unis connaîtraient un destin mixte-comme ce sera probablement le cas dans la réalité. Certains seraient incorporés à l'État arabe chiite entourant la plus grande partie du golfe persique (un État plus susceptible d'évoluer comme contrepoids plutôt que comme allié de l'Iran perse). Puisque toutes les cultures puritaines sont hypocrites, Dubai, par nécessité, aurait le droit de garder son statut de terrain de jeu pour débauchés riches. Le Kuwait garderait ses frontières actuelles, tout comme l'Oman. Dans tous les cas présentés, cette redéfinition hypothétique des frontières reflète les affinités ethniques et le communautarisme religieux- dans certains cas, les deux. Évidemment, si d'un coup de baguette magique, nous arrivions à faire du changement de frontières l'objet de discussions, nous préférerions que cette redéfinition se fasse progressivement. L'examen de la carte révisée, par opposition à la carte représentant les frontières actuelles, permet de faire ressortir les grands torts que les frontières tracées par les Français et les Anglais au XXème siècle ont fait subir à une région tentant de se remettre des humiliations et des défaites subies au 19ème siècle. Une redéfinition des frontières qui serait le reflet de la volonté des peuples peut sembler utopique. Pour le moment, du moins. Mais le temps viendra, avec l'effusion de sang inévitable que cela suppose, où de nouvelles frontières naturelles verront le jour. Babylone est tombée plus d'une fois. En attendant, nos hommes et nos femmes en uniformes continueront de lutter pour nous protéger du terrorisme, au nom de la démocratie et pour accéder aux réserves de pétrole dans une région condamnée à lutter contre elle-même. Les divisions humaines actuelles et les alliances forcées entre Ankara et Karachi, associées aux malheurs infligés à la région même, forment un terreau de croissance parfait pour l'organisation d'un extrémisme religieux, d'une culture du blâme et du recrutement de terroristes. Quand hommes et femmes regardent d'un air contrit leurs frontières, ils cherchent avec enthousiasme des ennemis De ce grand réservoir de terroristes à la pénurie de ressources énergétiques, les déformations actuelles du Moyen-Orient laissent entrevoir une situation allant empirant plutôt que s'améliorant. Dans une région où seuls les pires aspects du nationalisme ont eu prise et où les aspects les plus dévalorisants de la religion menacent de prendre le dessus sur une croyance déçue, les USA, leurs alliés, et surtout nos forces armées, peuvent s'attendre à des crises sans fin. En plus de l'Irak, qui nous fournira un contre-exemple de l'espoir si nous ne quittons pas son sol le plus tôt possible, le reste de cette vaste région nous réserve des problèmes encore pires sur presque chaque front. Si les frontières du grand Moyen-Orient ne peuvent pas être redéfinies de manière à refléter les liens naturels du sang et de la foi, il est écrit qu'une partie du sang répandu dans cette région continuera d'être le nôtre.

QUI PERD ET QUI GAGNE (sous-entendu : des territoires)
- GAGNANTS :  Afghanistan; État arabe chiite; Arménie; Azerbaïdjan; Kurdistan libre; Iran; État musulman sacré; Jordanie, Liban, Yémen.
- PERDANTS : Afghanistan, Iran, Irak, Israël, Koweit, Pakistan, Qatar, Arabie saoudite, Syrie, Turquie, Émirats arabes unis, Cisjordanie.
(Traduction de l'anglais par A. Dhoukar)

*****
Que représente le Moyen-Orient?
Depuis l'épopée de Napoléon Bonaparte en Égypte (1798-1801), nous savons comme cet illustre admirateur de Rome, que celui qui occupe le Moyen-Orient règne sur le monde. Cette région est en effet le carrefour entre les trois continents qui abritent les civilisations majeures de l'humanité. Contrôler cette zone centrale revient à peser sur le devenir de l'Europe, de l'Afrique, de la Chine, de l'Inde et de la Russie. Ce qui est donc en jeu n'est pas simplement une question de pétrole, bien qu'elle soit cruciale, ni même de contrôle des voies maritimes, qui n'est pas à négliger. Ce n'est pas non plus, comme on veut le faire accroire, pour les besoins de la propagande, une affaire de "choc des civilisations", et ce n'est surtout pas une "croisade" pour la démocratie et les droits de l'homme menée par les vertueux Occidentaux. Comme à l'époque des guerres puniques, si Carthage devait être détruite ce n'était pas parce qu'elle sacrifiait au dieu Baal, mais pour que Rome puisse régner sans partage sur cette même région représentée par la carte du Pentagone. De même, depuis que les États-Unis aspirent, comme ils ne s'en cachent pas, à gouverner le monde, ils ne peuvent supporter qu'on leur fasse de l'ombre au Moyen-Orient. C'est pour cela qu'ils soutiennent Israël comme leur propre prolongement. C'est pour cela que les berceaux de civilisations millénaires n'ont pas le droit de générer des puissances modernes. D'où la destruction de l'Égypte nassérienne (et avant elle, celle de Mehemet Ali), de l'Iran de Mossadegh (et  de celui du Shah quand il a commencé à vouloir ressusciter la grandeur de la Perse), de l'Irak baasiste qui voulait renouer avec la grandeur des Abbassides. La volonté de détruire l'Iran des Gardiens de la Révolution obéit aux même impératifs. Ce n'est pas une affaire de régimes bons ou mauvais: personne dans la région ne pouvait être plus démocrate que le docteur Mossadegh, et pourtant, il  fut traité comme un chien par ses tombeurs anglo-américains!

Quand on est convaincu par cette approche, l'article de l'US Army Journal devient plus clair.
On y retrouve les constantes de la politique anglo-saxonne : l'alignement total sur Israël et la manipulation des régimes bédouins (ceux du Golfe et la Jordanie) pour maintenir  l'ensemble régional dans le giron occidental; la nécessité, enfin, de diviser pour régner.
1- l'alignement sur Israël.
L'article remodèle le Proche-Orient d'un point de vue sioniste reposant sur une vision ethnique et religieuse, qui sonne le glas des frontières nationales des États laïcs et des revendications palestiniennes. Ces derniers ne sont d'ailleurs pas mentionnés. Il est seulement question de "Cisjordanie". La bande de Gaza n'est pas non plus évoquée. Il n'est plus question du statut de Jérusalem, mais des "territoires" entourant cette ville et dont le sort ne sera pas tranché "après notre mort", lit-on dans l'article, sans que l'on sache la mort de qui !  Ces indications rendent caduc le passage parlant du soi-disant retour aux frontières de 1967 avec des "ajustements fondamentaux". Ainsi, la mention des frontières de 1967 est-elle purement incantatoire. De même, le passage qui pourrait heurter les Israéliens qui ont fait de Dieu un "puissant agent immobilier" est-il atténué en élargissant l'accusation à toutes les "parties en présence" ; ce qui relève de la malhonnêteté intellectuelle.
L'alignement sur l'État sioniste va jusqu'au remodelage de la région selon un schéma proche de celui qui prévalait à l'époque de l'Ancien Testament, recréant la Phénicie, la Perse,  les "collines et les montagnes" peuplées de Kurdes depuis l'époque de Xénophon. Babylone est mentionnée et les Arabes sont repoussés dans le désert.
2-La manipulation des bédouins.
La charge de l'auteur de l'article contre l'Arabie saoudite est stupéfiante. Le royaume est qualifié de la "pire chose" qui soit arrivée aux Arabes depuis l'occupation ottomane, voire l'invasion mongole. Un véritable massacre à la tronçonneuse morcèle le territoire des Séoud pour leur soustraire le contrôle des puits de pétrole et celui des lieux saints —les deux sources de leur puissance—. Il n'a d'égal que le mépris que l'aristocratie anglo-saxonne voue aux aristocraties tribales bédouines qu'ils flattent et manipulent depuis T.H. Lawrence et la première "rébellion arabe" fomentée par cet agent britannique contre les Ottomans. Cette charge en dit long sur le traitement que les États-Unis réservent à des "alliés" dont ils ne partagent pas les valeurs. En même temps, elle révèle la technique qui leur permet de les dominer entièrement et de leur extorquer le maximum de richesses : "si vous ne filez pas doux, voilà ce qui peut vous arriver".  Ils détachent aussi des Arabes sunnites  les Arabes chiites qui devront servir de "contrepoids" à la Perse. Ils enlèvent aux mêmes  sunnites arabes leurs richesses pétrolières, les divisent en extrémistes et modérés et leur imposent un "super-Vatican" qui est contraire à l'esprit même du sunnisme, toutes écoles confondues! Dans cette carte  l'Arabie saoudite est l'arbre qui cache la forêt. À y regarder de près ce sont les Arabes sunnites qui sont à 100% les perdants et repoussés vers le désert : la Syrie est coupée du rivage méditerranéen et de ses montagnes kurdes, l'"Irak arabe sunnite" n'a plus accès aux eaux du Golfe, ni au pétrole, la Jordanie et le Yémen s'élargissent certes, mais vers le désert, et la seule puissance sunnite non arabe, mais alliée de Ryad, le Pakistan, se trouve nanifiée sans ménagements. Restent les émirats faiblement peuplés de la Péninsule qui sont des comptoirs coloniaux des Anglo-saxons,  des points de mouillage pour leurs flottes, des bases militaires pour contrôler les détroits, et qui sont des "terrains de jeu pour débauchés riches" à qui l'on fait les poches.
3- La Turquie tenue en laisse.
L'auteur jette le chaud et le froid sur la Turquie. Parce qu'elle est d'ores et déjà une puissance régionale, pro-occidentale de surcroît, la Turquie ne peut pas être traitée comme un vulgaire laquais, mais elle n'est pas non plus un allié de l'importance de l'État israélien, avec lequel les protestants ont une commune référence à l'Ancien Testament. Ce n'est pas non plus une puissance vaincue, comme le Japon resté sous la botte des USA. La Turquie dispose d'une considérable marge de manœuvre qui peut s'élargir encore. C'est pourquoi ses "alliés" ne se privent pas de remuer le couteau dans les plaies arménienne et kurde. Pour que la Turquie file doux, il faut lui rappeler de temps en temps sa responsabilité dans le "génocide arménien" puis, si cela ne suffisait pas, lui faire entrevoir la perte d'un cinquième de l'est de son territoire au profit  d'un "Kurdistan libre qui, soit dit en passant serait (…) l'État le plus pro-occidental entre la Bulgarie et le Japon". À bon entendeur salut!
4 - L'Égypte.
Même si elle n'est pas mentionnée dans l'article,  l'Égypte demeure bien sûr une grande énigme, mais elle est aussi, comme la Turquie, une puissance captive : l'épée de Damoclès israélienne pèse toujours sur sa tête et il y a, surtout, aggravées par la sécession du Soudan du Sud , les menaces qui planent en amont sur l'avenir de son approvisionnement en eaux du Nil et en énergie électrique, presque entièrement d'origine hydraulique. Ces deux données suffisent à elles seules pour handicaper durablement le pouvoir du  Caire, quels qu'en soient les représentants.
5 - Un déplacement géostratégique.
La carte de L'US Army Journal concerne la partie asiatique du Moyen-Orient (incluant le joker israélien), traduisant les limites orientales de l'empire "entre le Bosphore et l'Indus", ou "des montagnes balkaniques à l'Himalaya". Depuis cette zone qu'ils menacent de balkanisation, les États-Unis veulent barrer la route aux puissances asiatiques. La Chine ne peut vraiment peser sur les destinées mondiales qu'une fois rétablie l'ancienne "Route de la soie" qui relierait son économie à celle du reste du monde par le biais du carrefour moyen-oriental, loin des périls d'un Océan sous contrôle occidental. Il en est de même pour  la Russie qui a besoin d'accéder à ce "centre du monde" par les mers chaudes. D'où l'importance de la Syrie aux yeux de Moscou et celle de l'Iran pour la Chine. Cette région est donc appelée à être l'arène d'où l'empire anglo-saxon va tenter d'éliminer ses principaux rivaux. Ce qui n'augure pas d'un avenir heureux. L'article ne le dissimule pas, qui annonce des guerres, "des crises sans fin" et "une effusion de sang inévitable". Il en profite pour  donner le beau rôle aux USA : celui de réformateurs, de défenseur des minorités, d'indignés par les "inégalités scandaleuses", par la "stagnation culturelle", "l'extrémisme religieux"!
Naturellement, cette carte est littéralement parlant une carte dans leur jeu. Elle comporte même plusieurs cartes, puisque chaque pays de la région est soit soumis au chantage de son démantèlement et de son appauvrissement, soit tenté par les promesses de son extension et de son enrichissement. Elle a donc un énorme potentiel de déstabilisation. Cela dit, il s'agit d'une vision unilatérale qui se heurtera  (ou se heurte déjà) aux réactions qu'elle ne manque(ra) pas de susciter. D'ores et déjà, nous pouvons constater, à partir de l'exemple syrien, que l'ancien lien que la Syrie des Omeyades avait tissé avec le monde byzantin (aujourd'hui orthodoxe) se réactive, tout comme, à travers l'Iran, nous pouvons constater que le salut de cette région ne peut venir que de l'Est (monde chinois et indien).
Hédi Dhoukar

Le Moyen Orient (avant le partage du Soudan)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,
L’empire militaire américain peut toujours rêver et aligner des noix sur un bâton, il sera rejoint par son propre déclin économique et financier et peut-être par son propre émiettement avant de pouvoir aller plus loin que la destruction de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Libye auxquels il a, hélas, déjà procédé. Cependant, aucune frontière n’a bougé. L’empire est déjà essoufflé et, face à la Syrie, il sous-traite le travail au potentat et grand « démocrate » qatari. Quant à attaquer l’Iran, on voit qu’il est dans la situation d’un âne aiguillonné par son palefrenier sioniste et qui freine des quatre sabots.
Imaginer qu’un empire agonisant pourra faire bouger les frontières du Pakistan ou de la Turquie, c’est tout simplement du délire. Et pendant ce temps-là, la Chine , la Russie et l’Inde contempleraient la manœuvre les bras croisés ? Ce qui m’étonne, c’est qu’Israël serait censé faire partie des «perdants ». Je pense que le rédacteur de la bafouille a perdu la tête.
J’ai l’impression qu’avant qu’il y ait le premier pas dans la réalisation de ce grand meccano, c’est plutôt l’empire américain qui a toutes les chances - ou plutôt tous les risques - de se trouver désintégré. Déjà, certains Etats sont en piste pour sortir de la fédération.
Amicalement,
Aline

Hédi Dhoukar a dit…

Bonsoir,
La carte doit être replacée dans son contexte. il y a cinq ans, deux ans avant l'éclatement du scandale des subprimes et le début de la crise protéiforme qui se développe, l'Administration U.S, appliquait la politique des néo-conservateurs, totalement alignés sur Israel, avec une vision du monde basée sur la théorie du "choc des civilisations" celle du "chaos constructif, le tout englobé dans la "mondialisation". Leur mélange libère des forces qui visent à détruire la souveraineté des nations,pour les vassaliser, de réduire les prérogatives des États, au profit du marché… Ce qui remet d'actualité cette carte, comme je l'ai signalé en introduction, c'est l'irruption sur les scène politique des pays arabes de forces se réclamant de l'islam politique qui sont objectivement sur la même ligne que les néoconservateurs : ils ne reconnaissent pas les frontières nationales et, en entrant en action, ils menacent de réaliser ce morcellement du Proche-Orient sur des bases ethniques et religieuses. Ils libèrent de telles contradictions que tous les pays sont touchés : la Libye est d'ores et déjà fractionnée en bastions (au moins trois); les fractures au Yémen entre le Nord et le Sud sont réouvertes; la Syrie est menacée du même sort que celui réservé à l'Irak, divisé de facto en trois États. Si la Syrie éclate, la Turquie sera forcément gagnée par la scission des Kurdes; les Chrétiens risquent de refluer au Liban, etc. Le Soudan a déjà été l'objet d'une scission…
Un génie est sorti de la lampe. Non seulement on le laisse faire, mais les chancelleries occidentales le poussent et l'encouragent : Paris et Londres, Washington et Berlin sont mobilisés et saisissent le C.S. de l'ONU à répétition, soit disant pour sauver des civils innocents alors que leurs services arment les djihadistes, que leurs armées ont des plans d'intervention et que leurs médias font un feu roulant de barrage en vue de mystifier l'opinion.
L'aspect que vous soulignez, celui de l'éreintement de l'empire, ne doit pas vous faire oublier que c'est un facteur qui aggrave les périls dont il est porteur, sans oublier que cette empire, nous le subissons tous.
Cordialement

Anonyme a dit…

Bonjour,
J’entends vos arguments mais le sujet me semblait: la guerre contre l’Iran aura-t-elle lieu? S’il devait y avoir une modification des frontières, il faudrait commencer par écraser l’Iran. Or, malgré le bruit assourdissant des tambours de la guerre et des centaines d’articles alarmistes, je continue de penser que cette guerre est impossible. Or, impossible de modifier des frontières sans guerre.

D’ailleurs s’il devait y avoir une guerre, le principal boutte-feu se trouverait en fort mauvaise posture. C’est bien l’analyse des généraux israéliens et du Mossad.

Alors, le parti de la guerre se résout au harcèlement de la Syrie...en attendant de voir venir.

Faute d’informations fiables à la fois sur les forces qui restent fidèles au gouvernement en place, sur celles de l’opposition de l’intérieur, celles de l’opposition de l’extérieur du type de celles du Gallioun sioniste cornaqué par la France et sur les supplétifs étrangers, il est difficile de faire des pronostics ; mais lorsque vous écrivez «la Turquie sera forcément gagnée par la scission des Kurdes» et soutient les islamistes qui rejettent le tabou des frontières actuelles, j’avoue que ma perplexité augmente. Si vous avez des lumières sur ce point, elles seraient les bienvenues. En effet, qu’est-ce que la Turquie qui, pendant des lustres, prônait le credo «zéro problème avec les voisins» vient faire dans cette galère, à la tête de la coalition anti-Syrie ou anti-Assad, alors qu’elle risque elle-même d’être dépecée, de même que le pays des Saoud, d’ailleurs lorgné par la grenouille qatari qu’évoque notre ami Georges?

L’omniprésence de l’empire sur la planète, qui fait sa force, fait aussi sa faiblesse et sa vulnéraqbilité. L’empire le sait, c’est pourquoi il utilise plutôt des manœuvres sournoises comme, par exemple, l’interdiction faite à l’Iran d’utiliser le système Swift pour les transactions financières. De plus, des coalitions se nouent entre l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan… l’échiquier se complique.

Cordialement,
Aline

Hédi Dhoukar a dit…

Bonsoir Aline,
La guerre contre l'Iran constitue, à mon avis,un élément de conditionnement psychologique de toutes les forces régionales et au-delà. Elle les pousse à se situer, à choisir leur camp, sans qu'il y ait besoin de guerre, et à s'armer pour le grand bénéfice du complexe militaro-industriel des USA, en difficulté. La seule réalité qui compte étant le danger de guerre, c'est la raison pour laquelle les médias du système occidental sont mobilisés à fond la caisse. Les USA n'ont même pas besoin de bouger. Israel, sur place contribue à chauffer l'ambiance.
De même, le coup des "révolutions arabes" est monté depuis les officines spécialisées de la CIA. Leur objectif est un remake de la "révolte arabe" conduite par les Saoudiens dirigés et armés par l'espion britannique Laurence pour expulser les Ottomans.
Il s'agit, aujourd'hui, de libérer l'énorme potentiel de l'islam politique frustré. C'est à lui que reviendra le soin de modifier les cartes dans le cadre de la constitution d'un bloc sous la direction de la Turquie. À l'intérieur de cet ensemble projeté (le VIème califat, selon les termes du premier ministre tunisien), les frontières n'auront plus de sens. Les Kurdes continueront à se regrouper sans faire sécession (comme en Irak), les Chrétiens, toutes églises confondues, se replieront sur le Liban qui sera donc appelé à s'agrandir… Il suffira de laisser faire. La Turquie, qui dirigera cet ensemble sous la supervision de l'OTAN, devenue forte d'un sous-empire, pourra menacer la Russie et la Chine, l'Iran et même l'Inde, qui comptent d'importantes minorités sunnites. Vous voyez la logique d'un tel rouleau compresseur! À l'arrivée, l'empire anglo-saxon espère régner sans rival sur une région tampon entre l'Ouest et l'Est pour y empêcher définitivement l'accès des intérêts Russes Chinois. Ainsi, il pourra se refaire une santé!
Voila la projection des néoconservateurs. Vous réaliserez qu'ils n'ont pas besoin de faire la guerre.
Cela dit, un proverbe tunisien dit: "celui qui fait ses comptes tout seul dégage toujours des bénéfices". Ce projet est sérieusement mis en échec en Syrie, pierre de touche de tout l'édifice (je vous renvoie à ce sujet mon article: http://hedidh.blogspot.com/2011/08/les-enjeux-de-la-bataille-de-syrie.html).
La Syrie est devenue, étant donné la portée énorme de ces enjeux, l'équivalent de l'Espagne de 36 où les futurs acteurs de la Deuxième guerre mondiale se sont mesurés par malheureux Espagnols interposés. On y voit à l'œuvre des brigades internationales "noires", des agents des services secrets occidentaux, des interférences des grandes puissances, des tiraillements entre les puissances régionale autour du thème : intervenir ou pas?…
Cordialement