30 avril 2012

DELENDANE EST DAMASCUS ?

La cohésion affichée par la majorité du peuple syrien autour de sa direction et la détermination de la Russie et de la Chine, ralliées par l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, à défendre la souveraineté de la Syrie, ne suffisent pas à arrêter les tueries dans ce pays. Les pays occidentaux et leurs alliés "démocrates" continuent imperturbablement à jeter de l'huile sur le feu.
Ils ont accepté, contraints et forcés, la mission de Kofi Annan pour une solution politique interne à la crise. Ils ont voté à contre-cœur la  résolution 2043 du 20 avril dernier du Conseil de sécurité qui élève à 300 le nombre des observateurs de l'ONU pour la surveillance du cessez-le feu en Syrie. Ils savent que la mission de Kofi Annan impose le gouvernement de Damas comme un interlocuteur incontournable, et que la résolution 2043 reconnaît noir sur blanc l'existence des bandes armées comme une autre source de la violence en Syrie. Il n'empêche: les services spéciaux de Paris, Londres et New-York continuent à encadrer ces groupes armés qui profitent du cessez-le-feu pour poursuivre les attentats et les exactions. L'Arabie saoudite et le Qatar les arment et  les salarient (une caisse de 100 millions de dollars a été créée à cet effet). Les capitales occidentales et leurs médias occultent leurs crimes et leurs motivations religieuses sectaires. Imputer toutes les horreurs au seul "régime" de Bachar al-Assad reste le leitmotiv des capitales de l'OTAN et du Golfe arabe, toujours désireuses d'abattre le pouvoir de Damas. C'est au point que le mot d'ordre, "Bachar doit partir", est devenu une signe de ralliement permettant de reconnaître à coup sûr ceux qui ont fait allégeance à l'Axe atlantique parmi les États, les partis et les personnalités politiques et syndicales.
C'est un  Delenda est Damascus  solennellement répété dans toutes les capitales, qui se taisent également toutes  sur la destruction de la Palestine en cours d'accélération. Il rappelle l'antique obsession romaine de détruire Carthage pour pouvoir étendre son empire sur tout le monde asiatique : Delenda est Carthago, Il faut détruire Carthage (1).

Les accords signés à l'ONU par le camp atlantiste et ses affidés de la Ligue arabe s'inscrivent dans un bras de fer où l'on se borne à compter les points jusqu'à l'épuisement hypothétique de l'un ou de l'autre camp. Dans cette guerre d'usure les Occidentaux signent des résolutions sous la pression diplomatique, mais continuent à pousser la Syrie vers la guerre civile.
A la pression diplomatique basée sur la sagesse de la loi internationale répond la guerre psychologique basée sur l'hypocrisie, le conditionnement et la manipulation des opinions par les médias.
Photo extraite du film de Stanley Kubrick, Orange mécanique

Comme on l'a vu lors des précédents irakien et libyen, l'opposition formée par des exilés acquis à l'idée de détruire leurs États respectifs,  est présentée  comme le seul interlocuteur des capitales occidentales qui ne vont pas cependant jusqu'à rompre les relations diplomatiques avec Damas. Le faire serait reconnaître un casus belli qui mettrait fin à leur prétendue neutralité et placerait leurs opinions devant la réalité de l'affrontement entre deux camps et ses conséquences potentiellement désastreuses pour l'humanité dans son ensemble.
Les campagnes médiatiques se chargent de maintenir l'inimitié occidentale à l'égard du seul régime syrien, pendant que les têtes auto-couronnées de Ryad et de Doha clament la nécessité d'armer les phalanges islamistes sunnites pour abattre un régime laïc honni et une société multiethnique et multiculturelle qui est à l'exact opposé de la leur. Qu'elles le fassent au nom de la démocratie fait bien sûr sourire, mais il leur faut bien entretenir les illusions des Arabes parmi les naïfs, et des naïfs parmi les démocrates qui croient que l'alternative à des régimes de parti unique sera démocratique, alors que des islamistes armés jusqu'aux dents,  à la solde de Ryad et de Doha, sont sur tous les fronts! Il faut bien cacher le fait que leur but est bien l'éclatement et la somalisation de toute la région arabe et que ce processus est bel et bien en cours de réalisation depuis la Libye jusqu'au Yémen et de la Tunisie jusqu'en Syrie.

C'est pourquoi les États-Unis et l'Europe officielle consentent à sacrifier pour la forme aux contraintes imposées par un nouveau rapport de forces mondial, mais continuent à agir, dans les faits, parce qu'ils n'ont pas renoncé à leur volonté d'infléchir ces rapports en leur faveur. Même si on peut  se demander comment.

On peut notamment se demander pourquoi les pays du BRICS qui ont manifesté leur attachement aux principes de l'Organisation des Nations Unies, fondés sur la souveraineté des nations, accepteraient aujourd'hui qu'ils soient violés comme ils l'ont été en Libye (après l'ex-Yougoslavie et l'Irak). Ce serait comme signer en blanc et par avance toutes les futures résolutions qu'il plairait aux maîtres de l'OTAN de prendre dans les temps à venir. Ce serait aussi leur livrer le sort de leurs propres nations et donner crédit à des puissances qui ont gaspillé tout le crédit moral dont ils pouvaient disposer.
Sur la base de la légalité internationale on voit difficilement les agresseurs de la Syrie renverser le rapport de forces en leur faveur. Quant à l'option militaire, il serait tout simplement irresponsable de l'envisager, dès lors que la Russie  affiche ostensiblement sa présence militaire - navale et anti-aérienne - en Syrie; que l'Iran a annoncé son intention de défendre son allié stratégique (2), et que la Chine multiplie les mises en garde appelant à la retenue. Il y a là tous les ingrédients d'une crise pouvant déboucher sur une guerre régionale de grande ampleur, voire au-delà. Mais comme le sort des armes n'est plus favorable aux forces de l'OTAN et à Israël qui ne remportent plus aucune victoire, le Dieu des Saoudiens et des Qataris ne leur sera d'aucun secours non plus. Le Dieu des peuples n'est pas celui des bandes payées par les wahabites, fanatisées par des imams débiles et armées par l'OTAN.

Alors, sur quoi comptent les Atlantistes pour espérer retourner la situation en leur faveur?
La seule réponse satisfaisante réside dans cette détermination à poursuivre leur œuvre de déstabilisation du "Grand Moyen-Orient" par leurs capacités à manipuler les forces antagonistes qui s'y trouvent, à jouer sur les misères de toutes sortes et les nombreuses contradictions, à aggraver les divisions internes et à semer la discorde. Ce qu'ils ont fait une fois en démembrant l'Empire ottoman à la fin du XIXe siècle par un lent travail de sape appelé "Le Grand Jeu" et comportant l'instrumentalisation des tribus de la péninsule arabique, ils s'imaginent être en mesure de le refaire en remodelant le Grand Moyen-Orient pour un nouveau siècle de domination.
Ils maintiennent la pression en Tunisie où le nouveau "Grand Jeu" a commencé, et où une société paisible commence à s'entredéchirer; en Égypte que l'on cherche à tout prix à noyauter et à paralyser; en Libye retournée aux luttes tribales; autour de l'Algérie qui reste, après la Syrie, le cœur de cible de ces manœuvres; au Yémen où la guerre civile se poursuit et, surtout en Syrie qui est la clef de voûte de toute l'architecture du Moyen-Orient qu'elle maintient en équilibre, mais qui est plus que cela. Sans elle, en effet, jamais le peuple palestinien n'aurait survécu après la reddition arabe de Camp-David (1979), précédée par le massacre de la résistance palestinienne par les bédouins de Jordanie (1972). C'est Damas qui a permis à cette résistance de rester en contact avec son peuple depuis la Syrie et depuis le Liban. C'est la Syrie qui a mis fin à une terrible guerre civile qui menaçait d'emporter le Liban. C'est  grâce au soutien de Damas au Hezbollah et au Hamas, et à son alliance avec Téhéran que la révolution palestinienne continue aujourd'hui à disposer de forts soutiens malgrè l'effondrement arabe qui a suivi l'invasion et la destruction de l'Irak. 
ÊTRE PALESTINIEN

Faire de cette grande région arabe la chasse-gardée des États-Unis et de l'Europe apparaît comme la seule solution envisagée pour empêcher le basculement de l'ordre international actuel, tel qu'il se profile en faveur des puissances émergentes  d'Asie et d'Amérique latine. Comme dans l'Antiquité, la destruction de Carthage était la condition sine qua non de l'érection de l'État romain universel! Pour ce faire,  Israël, l'outil stratégique traditionnel ne suffit plus et le sionisme est tout occupé à profiter des désordres régionaux pour poursuivre son œuvre d'extension territoriale. D'où ce recours aux alliés arabes  de la région qui disposent des leviers des pétrodollars et excellent dans la manipulation d'un islam primitif qui a si bien fonctionné en Afghanistan et qui a ravagé l'Algérie pendant une décennie en y semant la terreur et en la mettant à feu et à sang.
Le caractère monstrueux de cette alliance s'appuie sur la nécessaire survie d'un Occident dominant à l'échelle mondiale, laquelle conditionne à son tour celle de ses alliés régionaux : Israël, la Turquie et les monarchies bédouines. Scellée en Afghanistan entre l'Arabie saoudite et les États-unis, cette alliance a happé l'Europe, obligée de la rejoindre après le 11 septembre 2001. Son ingéniosité diabolique réside dans le fait de présenter comme une posture défensive, une alliance agressive qui a généré des guerres meurtrières en Yougoslavie, Somalie, Afghanistan, Pakistan, Irak, Libye, Yémen et entraîné dans la foulée une régression de toutes les valeurs humanistes avec le retour aux instincts tribaux, à l'esprit d'inquisition, à la pratique de la torture et des détentions arbitraires, à la manipulation de l'opinion par les pires procédés qui soient, sans parler de la dissémination dans le Proche-Orient et jusqu'au Maghreb d'uranium appauvri qui tuera encore  pendant des millénaires, tandis que les rivages de la Somalie sont devenus un dépotoir de produits toxiques. C'est pourquoi ceux qui chargent le régime syrien de tous les crimes en s'appuyant sur les États-Unis et l'OTAN devraient se demander s'ils ne se rendent pas complices de crimes beaucoup plus grands.

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NOTES :

(1) Bien que les Romains aient remporté les deux premières Guerres Puniques, ils connurent quelques revers et humiliations dans leur lutte d’influence contre la cité-État maritime et phénicienne de Carthage au nord de la Tunisie actuelle. Cela les poussa à rechercher par vengeance la victoire totale qui s’exprime par cette formule. Carthage s’acheva par la destruction complète de la ville à la fin de la Troisième guerre punique. La cité fut brûlée (des traces d’incendie sont visibles sur les quelques ruines qui restent de la Carthage phénicienne), rasée et les survivants vendus en esclavage. Les historiens se demandent si, oui ou non, les champs furent recouverts de sel, en tout cas cette légende donne une idée de l'animosité romaine.
Selon la tradition, Caton l'Ancien, prononçait cette formule à chaque fois qu’il commençait ou terminait un discours devant le Sénat à Rome, quel qu’en soit le sujet. Une autre version, plus souvent citée en Allemagne, ne semble pas présenter un plus grand caractère d’authenticité : « Ceterum censeo Carthaginem delendam esse » (« En outre, je pense que Carthage est à détruire »).
La formule de Caton n’est jamais rapportée au discours direct par les sources qui mentionnent cet épisode (Cicéron, Pline l’Ancien, Plutarque). Il est ainsi probable que la phrase restée dans les mémoires soit en réalité une simplification séduisante de la conclusion systématique des discours de Caton en 150 avant J.-C. L’expression s’emploie aujourd’hui pour parler d’une idée fixe, que l’on poursuit avec acharnement jusqu’à sa réalisation. (Wikipédia)
(2) Les récentes ouvertures européenne et étatsuniennes en direction de Téhéran autour de l'affaire du nucléaire, et la controverse affichée au sein de l'establishment israélien sur la réalité de la prétendue menace iranienne, sont des concessions qui s'inscrivent vraisemblablement dans une tentative de détacher les autorités de Téhéran du dossier syrien en cours de "traitement".

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