29 mai 2012

FESTIVAL DE CANNES

Le Festival de Cannes bénéficie d'une image de marque prestigieuse dans le monde entier. Mais ce n'est qu'une institution de l'État français. Née dans la foulée de la libération du pays elle a reflété, avec de nombreuses autres institutions liées aux divers secteurs de la vie économique et sociale, le redressement de la France sous la direction du général De Gaulle dont André Malraux avait été le ministre de la Culture.

Cette institution  est d'autant plus politique qu'elle exprime, dans une certaine mesure, le défi d'indépendance lancé par De Gaulle à la face des alliés occidentaux vassalisés par Washington. Elle signifie indirectement la fierté nationale d'un pays qui a inventé la photographie et le cinématographe, même si cette dernière invention est contestée par les États-uniens. Plus important encore, cette institution rappelle que la France est toujours le seul pays occidental doté d'une industrie cinématographique (c'est-à-dire soutenue par une politique toujours vigoureuse) capable de rivaliser, au plan mondial, avec le géant d'outre-Atlantique.

Cela étant dit, il est bon de rappeler que le Festival de Cannes, en tant qu'institution d'État,  reflète la politique de la France. Ce qui explique les nombreux prix de complaisance décernés au fil des années, l'impact des considérations économiques/de marché sur les Palmes d'or, et l'aspect caisse de résonance idéologique que l'on voit cette année encore fonctionner à plein régime à la gloire de l'entreprise de recolonisation et de dévastation de la Libye : la campagne de bombardement de l'OTAN qui a fait 160 000 tués libyens et a livré ce pays au chaos. Un film a été commis dans ce but par l'homme, un soi-disant "philosophe" épris de gloriole, qui a été directement complice de cette opération de grand banditisme international. Une opération, qui a été elle-même, rappelons-le,  un spectacle monté de toutes pièces depuis les studios d'Al-Jazeera, de la BBC et de France 24, c'est-à-dire des institutions médiatiques des États qui ont directement préparé l'expédition guerrière sous couvert d'une prétendue révolte populaire contre Kadhafi. Cette opération mondiale de lavage de cerveau et de destruction d'un pays n'a même pas profité au peuple libyen, désormais renvoyé à l'âge tribal, mais uniquement à ceux qui  se trouvent aujourd'hui au pouvoir pour se remplir les poches, et à leurs alliés de l'étranger qui pompent les richesses du pays.

Cannes célèbre ça!
Quelle indécence!

Le texte qui suit rapporte comment un écrivain entré dans la postérité, Georges Simenon,  a découvert fortuitement la vérité derrière les paillettes. Il est extrait de l'introduction de Claude Gauteur à la correspondance de Federico Fellini avec Georges Simenon, Carissimo Simenon, Mon cher Fellini, publiée aux éditions des Cahiers du Cinéma.


Tout a commencé, écrit Claude Gauteur,  en 1960, lors de la présentation de La dolce vita à Cannes, mais on ne l'a su que des années plus tard.
Le "samedi 29 mai 1976", Georges Simenon, qui n'écrit plus depuis 1972, dicte le texte suivant, rendu public deux ans après :

”Hier a eu lieu la clôture du Festival de Cannes. Comme toujours, il a eu des sifflets, des applaudissements, des bousculades, sinon des pugilats. Comme toujours aussi, les journalistes sont en désaccord avec la plupart des prix décernés par le jury. Cela me rappelle de vieux souvenirs. À mon retour des États-Unis, je m'étais provisoirement installé à Cannes et j'avais assisté, anonyme, sans fonctions ni responsabilités, à deux festivals. Le directeur général de celui-ci m'avait demandé de présider le jury d'un des prochains festivals et j'avais dit que cela ne m'arriverait jamais.
J'ignorais que l'année suivante, ou deux ans après, le gouvernement belge me prierait de présider le jury du film à l'Exposition internationale de Bruxelles. J'ai eu beau essayer de me dérober, il a fallu en fin de compte que j'accepte.
Aucune pression n'a été faite sur nous, ni de la part des organisateurs, ni de la part des producteurs.
Seulement, quelques semaines plus tard, je recevais la visite du directeur général du Festival de Cannes.
—Maintenant que vous avez accepté cette présidence du jury à Bruxelles, vous ne pouvez pas me refuser de l'être à Cannes.
Le raisonnement, encore que spécieux, était assez convaincant et j'ai fini par accepter.
C'est alors que j'ai connu les coulisses du Festival. Le jury disposait d'une petite pièce dans le palais où il se réunissait presque chaque matin. Le premier jour de cette réunion, je m'étonne de voir entrer le directeur général et je lui demande candidement:

—Qu'est-ce que vous venez faire ici ?
Je lui souligne que le jury était entièrement libre, en principe, de ses décisions, il n'avait pas à assister à nos délibérations et je l'ai prié de sortir.
C'était un fort galant homme, très bien élevé, plutôt timide en apparence et sympathique par surcroît. Mais, puisque jury il y avait, ce jury devait rester entièrement libre.
Cela a créé quelques remous, pas trop. Mais ce même directeur général m'a appris par la suite, entre quatre z'yeux, qu'il était soumis lui-même à une juridiction plus élevée : celle du Ministère des Affaires étrangères.
Il s'agissait que tel pays, qui assurait la plupart des grandes attractions, des grands dîners, des grands cocktails, des grands défilés de vedettes ait au moins une part prépondérante dans la distribution des prix.
Je crois lui avoir dit que je m'en foutais, que j'étais là pour voir des films, tout comme mes collègues, et que nous ne faisions pas de diplomatie.
Dès ce moment-là, il s'est montré inquiet. Je rencontrais presque tous les jours, comme on se rencontre au Carlton, le délégué du ministère des Affaires étrangères chargé de surveiller les opérations. C'était alors — je suppose qu'il est toujours là — un homme fort sympathique. Il faisait son métier.
Puisque l'on m'avait confié la présidence du jury, je m'obstinais à faire le mien aussi et à n'écouter ni ce que disait l'un, ni ce que disait l'autre.
Mon vieil ami Jean Cocteau qui a été, si je ne me trompe, deux ou trois fois président du jury, avait lui trouvé le moyen de contenter tout le monde. Il créait, chaque année, un certain nombre de prix spéciaux, ce qui était strictement interdit par la Fédération des Festivals, car cette fédération existe et possède un règlement qu'on ne doit normalement pas enfreindre.
Le jour de la dernière délibération, quand on enferme le jury dans une chambre avec un somptueux buffet froid et des cigares non moins somptueux, le directeur général m'avait supplié de le tenir au courant heure par heure des délibération. J'ai refusé. je ne citerai pas le nom des candidats que l'on me suggérait. C'était un dosage savant, mais qui venait tout droit des Affaires étrangères. Grâce à la complicité de mon ami Henry Miller qui m'avait dit simplement : "Dites-moi pour qui vous voulez que je vote", nous avons pu donner la Palme d'or à celui qui avait le moins de chance de l'avoir, c'est-à-dire à Fellini, pour son film La dolce vita, qui reste un pilier du cinéma”.


La dolce vita, le film de Federico Fellini, primé à Cannes en 1960 avait d'autant moins de chances de recevoir une telle consécration qu'il allait totalement  à contre-courant de l'idéologie triomphante de l'époque : celle qui sera célébrée sous l'appellation des "Trente glorieuses", ou celle des "Sixties"! Il fallait un génie authentique de la trempe de Fellini pour voir derrière la réalité du triomphe de la société de consommation la faillite de l'esprit et la décadence d'une civilisation (*). Georges Simenon, un génie de la même trempe, rompu dans l'art de sonder le cœur humain, l'avait compris.

Nous sommes aujourd'hui en plein dans cette décadence qui conduit l'humanité entière au bord de l'abîme. 

L'affiche française focalise sur la femme et laisse croire que le titre du film est à prendre au pied de la lettre
L'affiche italienne souligne la déliquescence d'une société et laisse entendre que le titre a un caractère ironique

Le Festival de Cannes continue malgré tout d'être le reflet de son époque en montrant de quelle manière (non fellinienne), un clown médiatique, prétendument philosophe, expose à la face du monde sa fierté d'avoir joué un rôle dans la mort de dizaines de milliers d'innocents. Le titre de son "documenteur", Le serment de Tobrouk, a des résonances funestes qui renvoient au roi Arthur et aux chevaliers qui, faisant serment de "libérer le tombeau du Christ", lançaient une première Croisade, suivie de plusieurs autres.
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(*) Pour aller plus loin dans l'analyse  du film de Fellini, il y a une suite à cet article sur mon blog consacré au cinéma.


14 mai 2012

AUX SOURCES DU RIGORISME EN ISLAM

Entre le XIe et le XIIe siècle, la philosophie (école d'Ibn Rochd) est liquidée. Un transfert de savoir s'effectue depuis l'Andalousie éclatée en principautés confessionnelles vers l'Europe qui prend le relais. Dès le XIème siècle les universités commencent à s’y  multiplier pour préparer la renaissance européenne.
Au XIVe siècle en Tunisie, l'imam Ben Arfa, représentant le conservatisme, l'emporte sur Ibn Khaldoun, représentant la continuité de l'école rationaliste. Ce dernier quitte la Tunisie. L'événement marque la décadence intellectuelle en Tunisie où les Hafsides étaient à leur déclin.
La réaction est venue avec les Mouahhidounes et les Mourabitounes qui ont impulsé un retour aux sources simplificatrices de l'État tribal.
Au XVIe siècle les mercenaires de l’armée de Charles Quint mettent Tunis à sac et détruisent les livres et manuscrits de la bibliothèque de la Zitouna.
Sans livres, la réflexion s'arrête.

Des Européens sauvent les livres des autodafés en Andalousie : Le Destin de Youssef Chahine

Le fondamentalisme court dans toute l'histoire musulmane.

Il pose essentiellement la question de l'observance des règles religieuses du culte et en société, et renvoie à un mécanisme de définition de la faute qui a donné lieu à plusieurs interprétations à l'origine de la naissance de plusieurs écoles: kharijite, mo'tazilite, sunnite.
Quelle est l'importance de cette donnée qui remonte au début de l'islam?

Dès la mort de Mohammad, à l'époque de Abou Bakr, des tribus ont refusé de payer la zakat (l'impôt), considérant  que l'islam s'arrêtait avec la mort du Prophète à qui ces tribus avaient fait allégeance.
Le problème de l'État  se trouve alors posé.
C'est lui qui prélève les impôts et si ce n'est pas lui un autre s'en chargera.
Le problème de l'observance recouvre donc la question d'obligations réelles, conditionnant l'économique, le politique et le militaire. Les enjeux de ces premières batailles au sein de l'Islam n'étaient pas des idées mais des intérêts concrets, liés à la vie sociale et posant le problème crucial de l'allégeance à l'État califal en cours de constitution.

Comment faut-il agir ? Quel est le statut du fautif ? Est-il un kafir (mécréant), un 'assi (rebelle) ? Faut-il le combattre, d'autant plus qu'il rejette aussi l'obligation du jihad?
Abou Bakr a physiquement éliminé les rebelles.  Mais le problème continuera à se poser et plusieurs théories ont été élaborées pour lui trouver des réponses. Les kharijites autorisent l'élimination du fautif et la dépossession de tous ses biens. Ou il est éliminé, ou il est privé de son droit à l'héritage.  Il y a eu par la suite une évolution dans le sens d'un certain assouplissement. On a distingué deux catégories de mécréants. L'une concerne ceux qui ne croient plus à la religion (Al kafir min din Allah), l'autre qui ne croit plus aux bienfaits de Dieu (al kafir min n'imat Allah).
Le pouvoir qui va définir le pécheur (al moudhnib) et mettre au point un mécanisme de rétorsions, sera lui-même l'objet de la même démarche de la part des croyants, ou des pécheurs repentis, qui vont décider comment juger les déviations du calife par rapport à la religion et quel châtiment sera le sien.
Pour les kharijites : si l'émir des croyants péche, la rébellion est ouverte.
Pour les sunnites : Pas de rébellion. Il faut amener le prince à se repentir.
Les mo’tazilites discutent du statut du pécheur dans l'au-delà. Est-il condamné à l'enfer éternellement ou de façon provisoire ? Réponse : éternellement.

Les fondamentalistes se querellent aujourd'hui en réactivant des choses mortes qui ont perdu leur importance. Si la question de l'observance demeure un problème alors que ses enjeux ont cessé d'être, c'est en raison des mots qui, eux, sont restés. Or tous les dogmatismes ne s'appuient que sur des textes, et s'attachent davantage à la lettre qu'à l'esprit. Ils ont perdu cette liberté d'esprit qui, au début de l'islam, se trouvait dans les deux camps opposés qui ont développé des écoles, engendrant à leur tour des fiefs  reflétant des rapports de force.

"Le mort saisit le vif".

Noureddine Bouarrouj (1991)