14 mai 2012

AUX SOURCES DU RIGORISME EN ISLAM

Entre le XIe et le XIIe siècle, la philosophie (école d'Ibn Rochd) est liquidée. Un transfert de savoir s'effectue depuis l'Andalousie éclatée en principautés confessionnelles vers l'Europe qui prend le relais. Dès le XIème siècle les universités commencent à s’y  multiplier pour préparer la renaissance européenne.
Au XIVe siècle en Tunisie, l'imam Ben Arfa, représentant le conservatisme, l'emporte sur Ibn Khaldoun, représentant la continuité de l'école rationaliste. Ce dernier quitte la Tunisie. L'événement marque la décadence intellectuelle en Tunisie où les Hafsides étaient à leur déclin.
La réaction est venue avec les Mouahhidounes et les Mourabitounes qui ont impulsé un retour aux sources simplificatrices de l'État tribal.
Au XVIe siècle les mercenaires de l’armée de Charles Quint mettent Tunis à sac et détruisent les livres et manuscrits de la bibliothèque de la Zitouna.
Sans livres, la réflexion s'arrête.

Des Européens sauvent les livres des autodafés en Andalousie : Le Destin de Youssef Chahine

Le fondamentalisme court dans toute l'histoire musulmane.

Il pose essentiellement la question de l'observance des règles religieuses du culte et en société, et renvoie à un mécanisme de définition de la faute qui a donné lieu à plusieurs interprétations à l'origine de la naissance de plusieurs écoles: kharijite, mo'tazilite, sunnite.
Quelle est l'importance de cette donnée qui remonte au début de l'islam?

Dès la mort de Mohammad, à l'époque de Abou Bakr, des tribus ont refusé de payer la zakat (l'impôt), considérant  que l'islam s'arrêtait avec la mort du Prophète à qui ces tribus avaient fait allégeance.
Le problème de l'État  se trouve alors posé.
C'est lui qui prélève les impôts et si ce n'est pas lui un autre s'en chargera.
Le problème de l'observance recouvre donc la question d'obligations réelles, conditionnant l'économique, le politique et le militaire. Les enjeux de ces premières batailles au sein de l'Islam n'étaient pas des idées mais des intérêts concrets, liés à la vie sociale et posant le problème crucial de l'allégeance à l'État califal en cours de constitution.

Comment faut-il agir ? Quel est le statut du fautif ? Est-il un kafir (mécréant), un 'assi (rebelle) ? Faut-il le combattre, d'autant plus qu'il rejette aussi l'obligation du jihad?
Abou Bakr a physiquement éliminé les rebelles.  Mais le problème continuera à se poser et plusieurs théories ont été élaborées pour lui trouver des réponses. Les kharijites autorisent l'élimination du fautif et la dépossession de tous ses biens. Ou il est éliminé, ou il est privé de son droit à l'héritage.  Il y a eu par la suite une évolution dans le sens d'un certain assouplissement. On a distingué deux catégories de mécréants. L'une concerne ceux qui ne croient plus à la religion (Al kafir min din Allah), l'autre qui ne croit plus aux bienfaits de Dieu (al kafir min n'imat Allah).
Le pouvoir qui va définir le pécheur (al moudhnib) et mettre au point un mécanisme de rétorsions, sera lui-même l'objet de la même démarche de la part des croyants, ou des pécheurs repentis, qui vont décider comment juger les déviations du calife par rapport à la religion et quel châtiment sera le sien.
Pour les kharijites : si l'émir des croyants péche, la rébellion est ouverte.
Pour les sunnites : Pas de rébellion. Il faut amener le prince à se repentir.
Les mo’tazilites discutent du statut du pécheur dans l'au-delà. Est-il condamné à l'enfer éternellement ou de façon provisoire ? Réponse : éternellement.

Les fondamentalistes se querellent aujourd'hui en réactivant des choses mortes qui ont perdu leur importance. Si la question de l'observance demeure un problème alors que ses enjeux ont cessé d'être, c'est en raison des mots qui, eux, sont restés. Or tous les dogmatismes ne s'appuient que sur des textes, et s'attachent davantage à la lettre qu'à l'esprit. Ils ont perdu cette liberté d'esprit qui, au début de l'islam, se trouvait dans les deux camps opposés qui ont développé des écoles, engendrant à leur tour des fiefs  reflétant des rapports de force.

"Le mort saisit le vif".

Noureddine Bouarrouj (1991)

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