15 juin 2012

Tunisie : Hanbalisme, malékisme et hanafisme


Le texte qui suit, datant de 1998, donne une idée du terrain religieux tunisien, de ses composantes et de ses amendements le long de l'histoire, et des tentatives actuelles d'en modifier la structure en y intégrant une nouvelle composante originaire de la péninsule arabique qui a commencé par être diffusée par les chaines satellitaires et qui est à présent prêchée dans des mosquées où, chose inouïe, des imams en sont arrivés au point d'appeler  au meurtre d'hommes politiques ou de simples opposants. Le texte permet également d'apprécier indirectement le rôle de l'Arabie saoudite, de Qatar et de la Turquie et il est suivi d'un extrait d'un autre texte qui porte sur la manière dont les religieux tunisiens concevaient traditionnellement leur rôle dans le champ politique et social.

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Les Saoudiens sont wahabites  hanbalites : la pensée  rigoriste hanbalite est un moteur de la régression de la pensée, car elle s'oppose à toute pensée rationnelle, à toute créativité, à toute innovation. Cette école a donné Ibn Taymiya qui a adapté la sunna au mode de vie tribal, c'est-à-dire le plus retardataire du monde musulman.
Ahmad Hanbal (IXe s) a vécu la grande Inquisition (Al Mihna), à l'époque du règne du calife Al Ma'moun à Bagdad qui, avec deux ou trois émirs a choisi d'adopter le rite motazélite (rationaliste) en en faisant la religion d'Etat. Prenant la tête des sunnites, et fort du soutien de la population de Bagdad, l'imam Hanbal a mené la bataille théologique contre les Motazélites portant sur la question de savoir si le Coran est crée ou incréé. Face aux Motazélites qui soutenaient que le Livre saint est créé, l'imam Hanbal a soutenu le contraire avec succès. Les califes abbassides ayant rejoint le sunnisme, les Motazélites ont été vaincus, éliminés et soumis à la terreur.
— Une mentalité saoudienne : le  complexe des Mawalis
Au IIe siècle de l'Hégire des aristocraties arabes parvenues au pouvoir et disposant de richesses se sont mises à rechercher des clients non-arabes (les mawalis) parmi les Perses, les Byzantins, etc. qu'elles ont protégés, islamisés et considérés comme une propriété. Le cas le plus célèbre est celui des Barameka (les barmécides) : une tribu tout entière qui faisait partie de l'aristocratie d'un peuple battu, est passée sous la protection d'une tribu arabe. Cela a créé une mentalité basée sur un marchandage : une protection est accordée en échange de services, à des clients qui devront suivre les orientations de leurs protecteurs et maîtres.
Les Saoudiens cultivent encore cette mentalité, entretenue par le recours aux travailleurs immigrés d'origine asiatique. C'est au point  que les Saoudiens commencent à craindre pour l'éducation de leurs enfants élevés par des nurses philippines qui ne parlent pas l'arabe.
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Les Turcs sont hanafites. C'est l'école la plus ouverte. Elle prône le Qiyas ; le recours à la comparaison pour asseoir le jugement.  Dans le Maghreb malékite le hanafisme est venu avec les Turcs. Par contre, aucun hanbalite n'a mis les pieds au Maghreb. Au XVIIIe siècle, les ulémas de la Zitouna ont même condamné le wahabisme, au nom du malékisme et parce qu'ils sont pro-Ottomans, en défendant la conformité avec l'islam du maraboutisme et de la visite aux morts que les wahabites assimilent à une forme d'idolâtrie et de shirk (associationnisme).
Le malékisme prône un islam austère, intégrant dans la réflexion les notions d'intérêt public  et de consensus.
Le malékisme reflète surtout un équilibre maghrébin entre la vie citadine et nomade, un mélange de vie villageoise et citadine avec un reste de vie tribale où le sédentarisme est important (les berbères sont des tribus sédentarisées). Rien de tel en Arabie saoudite.
Le malékisme est un rigorisme totalement adapté aux mœurs arabo-berbères. Le Maghreb n'a pas besoin d'un autre rigorisme. Au XVIII e siècle il y eut bien des tentatives de rapprochement du Maroc avec les wahabites, mais sans succès. Un roi marocain avait contacté un wahabite d'un point de vue doctrinal, à une époque où l'Algérie et la Tunisie étaient déjà ottomanes.

Quelle est la place de la Turquie dans l'Islam moderne ?
Elle a adopté le hanéfisme, doctrine ouverte, (une expression tunisienne rend indirectement hommage à cette ouverture. Quand on n'est pas sûr qu'une action est conforme à l'islam on dit "retourne-là en rite hanéfite" (Iqlibha 'al han'fi), et pourtant, c'est un pays où la religion est actuellement des plus fermées.
L'explication peut résider dans le choc en retour provoqué par le laïcisme de Mustapha Kémal. Il a agressé le sunnisme tout en étant hanafite. Le sunnisme s'est donc raidi. D'où ce rapprochement insolite entre la Turquie hanéfite et l'Arabie saoudite hanbalite, entre le rite le plus ouvert et le rite plus fermé.
En Tunisie, il s'est produit un phénomène semblable. L'agression de Bourguiba contre le ramadhan a raidi le malékisme. Ce raidissement est mis à profit par les Frères musulmans qui exploitent l'insécurité provoquée par l'Etat quand il abuse de la doctrine religieuse du pays. L'Arabie saoudite a senti qu'il y a en Tunisie un traumatisme propice à la réislamisation du pays. D'où la fragilité actuelle. D'ailleurs tout le Maghreb est considéré comme une terre à reconquérir par l'islam dès lors que cette région a été exposée à un phénomène de colonisation de peuplement et que cette colonisation a considérablement raidi l'attitude des Musulmans qui ont senti passer le boulet près de leur tête. Ils ont eu chaud. D'où cette tentation du retour à un islam de rigueur.
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L'islam est aussi une interprétation citadine. Elle consiste dans le maintien d'une pression sur le pouvoir par l'entretien d'une opinion publique conditionnée par la vocation des sunnites qui se considèrent comme des veilleurs contre les déviations (al nahy 'an al mounkar wal amr bil maarouf). Ce qui leur permet de jouer à chaque instant le rôle des gardiens des bonnes mœurs contre toute déviation à l'échelle de l'Etat ou de la société. Cela fait partie du rôle des uléma sunnites qui jouent sur l'opinion par le biais de la diffusion des idées (al Wa'dh wal irchad). Là se trouve un terrain propice à l'intervention des religieux dès qu'ils se trouvent en crise avec le pouvoir, c'est-à-dire quand il ne les écoute pas et ne les prend pas en considération.
Pour qu'ils puisent conserver ou reconquérir leur rôle, c'est la seule nouveauté, il faut qu'ils fassent comme les autres partis qui influencent le chef de l'Etat. Il leur faut se structurer en parti moderne.
Hassan Al Banna (fondateur des Frères musulmans en Égypte) cherchait à être le conseiller de Farouk, à lui apporter l'avis de la société. Si les religieux n'ont pas de programmes, c'est parce qu'ils ne se placent pas dans une autre perspective que celle de contribuer au pouvoir et à son programme. Ils considèrent qu'ils sont les seuls habilités à conserver le monopole de l'idéologique. Le domaine de l'idéologique qui a rapport avec le politique. C'est le leur. Ce n'est pas celui des conseillers et des techniciens.
 Noureddine Bouarrouj

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Article peu objectif, parler "d'agression de Bourghiba contre le ramadan" relève d'un état d'esprit moyenâgeux.
Le malékisme Tunisien est un traditionalisme des moins tolérants qui soient, le fait que les islamistes aient remporté les élection témoigne de sa nocivité.