11 juillet 2012

ISLAM ET NATIONALISME : LE CALIFAT EST-IL UN RÊVE ANGLO-SAXON?

Le soutien sans réserve apporté aux mouvements islamistes arabes par la "communauté internationale" semble étonner nombre d'observateurs, particulièrement en France,  pays de tradition laïque. Le fait que ladite "communauté" soit dirigée par des puissances anglo-saxonnes alliées à des pays au passé colonial affirmé ajoute à la perplexité. Comment se fait-il que des mouvements arabes qui s'affichent comme anti-occidentaux soient présentés comme les alliés de cette "communauté internationale" qui continue par ailleurs à stigmatiser l'islam en général en l'associant à la violence terroriste et en le déclarant "incompatible" avec ses "valeurs" ? Il faut donc croire que les intérêts de l'Occident impérialiste et ceux de l'islam politique peuvent se rejoindre à un niveau qui transcende les contradictions politiques, les contentieux coloniaux et les oppositions idéologiques. C'est-à-dire au niveau  géostratégique.
Cela n'est certes pas nouveau.
À deux reprises au moins l'histoire moderne témoigne d'une telle convergence. La première fois, les services secrets britanniques ont utilisé les bédouins arabes de la Péninsule contre les Turcs pour chasser l'Empire ottoman du Moyen-Orient avant de le défaire et de partager sa dépouille. La seconde fois,  la CIA a eu recours aux mêmes bédouins pour mener le "jihad" contre les Soviétiques en Afghanistan. Ben Laden et ses troupes, présentés d'abord comme des "combattants de la liberté", puis comme "terroristes" se comportèrent objectivement comme les agents  qui permirent aux forces de l'OTAN d'occuper l'Afghanistan et de le transformer en poste avancé des intérêts occidentaux au cœur de l'Asie.
Mais cela n'explique pas tout.
Les Arabes du Proche-Orient détestaient l'occupation ottomane et, s'agissant de l'Afghanistan, les Saoudiens ne pouvaient que rejeter l'emprise du "communisme athée" sur un peuple musulman. Qui plus est, malgré le coup tordu du "foyer national juif en Palestine", la "perfide Albion" était un moindre mal par rapport aux oppresseurs Turcs. N'a-t-elle pas jalousement protégé les royautés bédouines; celle des Séoud comme celle de Fayçal d'Irak, sans oublier le royaume de Jordanie dont l'armée anglo-australienne était commandée par un officier britannique, le général Allenby? Ici, nous ne nous trouvons déjà plus au niveau de la simple convergence d'intérêts — qui sont énormes — mais à celui de la connivence idéologique pure.

Pour  juger de ce degré de connivence,  seule explication possible à l'alliance actuelle entre la "communauté internationale", (sous direction et hégémonie anglo-saxonne), et les forces politiques arabes qui se réclament de l'islam,  un texte de l'historien britannique Arnold Toynbee est particulièrement éclairant. Il est extrait d'une série de conférences  qu'il fit à la B.B.C. en 1952, publiée ensuite sous le titre, choisi par l'auteur : Le Monde et l'Occident (1).

Arnold Toynbee est à plusieurs égards un historien hors du commun. Son œuvre majeure, de réputation mondiale,  A Study of History (2), aborde toute l'histoire des sociétés humaines sur près de cinq mille ans. Cette Histoire, avec un grand H,  privilégie l'esprit comme l'acquis et le but supérieurs qui donnent son sens à l'aventure humaine à travers le Temps. D'où l'intérêt majeur qu'il accorde à toutes les œuvres de l'esprit, —ou de la culture—, et particulièrement aux religions "supérieures", à la fois comme les produits précieux de l'Histoire et comme les moyens d'en connaître les orientations.
Selon lui, l'esprit en général, et les religions en particulier, tendent vers l'unification du genre humain au sein d'une grande société dont tous les membres (les société particulières, ou civilisations à tendance universelle) formeraient "une seule famille".

Cet homme, qui  a travaillé comme fonctionnaire au sein du Foreign Office dans l'immédiat après-guerre, avait déjà un sens aigu des dangers qui menacent l'espèce humaine (la prolifération atomique, mais également les retombées de la pollution industrielle sur l'écologie de la Planète, et l'épuisement de ses ressources), était aussi un partisan de ce que l'on nomme aujourd'hui, le "nouvel ordre mondial" (N.O.M.) censé unifier l'humanité.
Cependant, cette idéologie du N.O.M. telle qu'elle s'affirme maintenant, exprime, contrairement à la vision plurielle de Toynbee, une vision unilatérale reposant sur une lecture de l'Histoire qui n'est pas tout à fait celle qu'en fait l'auteur britannique. Pour ce dernier,  la civilisation occidentale, comme toutes celles qui l'ont précédée, n'est qu'un acteur (une grande "société") parmi d'autres de la grande famille humaine, composée d'autres grandes sociétés qui se relaient les unes les autres. Mais les idéologues du N.O.M. ne retiennent  de la démarche de l'illustre historien que sa condamnation sans appel du "nationalisme" et sa conviction que l'évolution vers l'unification du monde ne peut qu'être l'œuvre d'une minorité parmi les élites. À la place du concept essentiel de "pluralisme" sous-jacent à tout effort vers l'unité de l'humanité, souligné par Toynbee, les idéologues occidentaux néoconservateurs avancent celui, plus limité,  de "démocratie", qu'ils confondent, qui plus est, avec le capitalisme (le "marché") qui suppose, non le pluralisme, mais une vague "diversité" et se présente comme un "système" de représentation et de délégation du pouvoir.

Quand s'est produit l'effondrement de l'Union soviétique en 1992, les élites occidentales ont cru venue l'heure bénie de l'unification mondiale. La démocratie et la "loi du marché" allaient s'étendre partout pour sonner "la fin de l'Histoire" et annoncer l'ère du Salut universel!

C'est une grande imposture basée sur cette confusion entre démocratie et capitalisme. elle s'oppose en substance au pluralisme dans son sens le plus élevé  : celui des cultures appelées à former demain une "seule famille". Cette mystification qui s'appuie sur un unilatéralisme reposant sur le principe de l'unification du monde par la force est  à l'origine de toutes les crises et impasses actuelles et explique leur caractère tragique et meurtrier. Mais "la communauté internationale" persiste dans son attitude et, au nom de l'idéal tout à fait légitime de l'unification nécessaire du monde, elle en est arrivée à rendre détestable l'idée même d'un nouvel ordre mondial, entraînant des réflexes de replis communautaires, notamment autour de valeurs religieuses. Les islamistes sunnites intégristes, qui n'ont aucune autorité spirituelle, embarquent une grande religion, innocente de leur aliénation, dans une politique qui mène le monde au bord d'une confrontation suicidaire!
Ils se lancent dans cette aventure parce que ces représentants de forces traditionnelles conservatrices musulmanes ont, avec leur allié occidental, un ennemi commun : le nationalisme.
Pour l'Empire étasunien, qui se pose du moins comme tel, le nationalisme est, pour simplifier, un obstacle au contrôle mondial de l'économie mondiale par les multinationales. Pour les islamistes, le nationalisme incarne une dangereuse évolution qui tend à  marginaliser leur pouvoir sur la société.
En d'autres termes, la "communauté internationale" occidentale et les islamistes,  tenus en échec par le nationalisme, c'est-à-dire par l'État souverain, conjuguent leurs forces et  surmontent leurs divergences et leurs oppositions, pour tenter de venir à bout de l'obstacle.
Mais l'État souverain les tient en échec, et il y a peut-être une explication à cela. En attendant, voici le texte d'Arnold Toynbee.

Le nationalisme et l'Islam


“Les Turcs, ainsi que beaucoup d’autres peuples musulmans ont subi la contagion du nationalisme, comme ils ont subi celle de bien d’autres notions occidentales, salutaires ou pernicieuses. Et nous pouvons nous demander quelle sera la conséquence de l’intrusion de cet idéal étroit dans le monde musulman où les traditions ancestrales enseignent que tous les mahométans sont frères en raison de leur religion commune et malgré les différences de race, de langue et d’habitat. À l’heure actuelle, dans un monde où la distance a été annihilée par les progrès de la technique occidentale et où l’Occident et la Russie s’affrontent  pour imposer au reste de l’humanité leurs conceptions du monde, on est en droit de se demander si la fraternité traditionnelle des musulmans n’apporterait pas une meilleure solution au problème social que la tradition occidentale qui reconnaît la souveraineté et l’indépendance de chaque nation. Dans la situation où se trouve la communauté occidentale depuis la Seconde Guerre mondiale, son morcellement en une quarantaine d’États souverains et indépendants risque d’entraîner la chute de cette « maison divisée contre elle-même ». Et pourtant l’Occident a encore assez de prestige dans le monde pour que le virus du nationalisme ait gardé sa virulence. Il faut espérer que, dans le monde musulman tout au moins, cette maladie occidentale ne se propagera pas et qu’elle sera enrayée par le sentiment d’unité, si fort dans la tradition islamique. Une unité politique et sociale à l’échelle mondiale est nécessaire au salut de l’humanité, d’une façon beaucoup plus pressente aujourd’hui, à l’époque atomique, qu’elle ne le fut jamais dans le passé. Le peuple turc, sous l’impulsion d’Ataturk, rendit un grand service au monde musulman en essayant de résoudre la « Question d’Occident », qui se posait à tous, par l’adoption sans réserves des idées occidentales modernes, le nationalisme occidental et le reste. Mais les autres pays de l’Islam n’ont pas besoin de suivre exactement le chemin que les pionniers turcs ont tracé.
Par exemple, il y a les pays musulmans de langue arabe, où la langue parlée est faite de nombreux dialectes, alors que la langue écrite est la même, depuis les côtes de l’Atlantique au Maroc jusqu’aux frontières occidentales de la Perse, et depuis Alep et Mossul au nord, jusqu’à Khartoum et Aden, Mascate et Zanzibar au sud. Les livres et les journaux publiés au Caire, à Damas et à Beyrouth, sont lus dans toute cette immense région, et au-delà, car l’arabe est la langue religieuse de tous les pays islamiques, même lorsqu’ils ne s’en servent pas pour un usage courant. Est-il vraiment nécessaire que ce monde de langue arabe soit fractionné en une vingtaine de nations indépendantes qui vivent dans autant de compartiments étanches ? Est-il vraiment nécessaire qu’il se fractionne comme cela s’est produit, hélas, pour l’Empire espagnol d’Amérique ?  C’est un des inconvénients de notre civilisation occidentale et il serait certainement regrettable que les peuples de langue arabe nous imitent sur ce point.
Et puis, sur les contours de l’Islam — en Afrique centrale, en Inde, en Chine et en Union soviétique — il existe des minorités musulmanes dispersées au milieu de majorités de non-musulmans et qui n’arriveront jamais à se grouper en des blocs géographiques compacts pour former des États indépendants et souverains. Ces communautés musulmanes éparses qui représentent en tout une population de plusieurs millions, ne sont pas, comme nous le verrons par la suite, les seules communautés de ce genre ; pour elles, l’évangile du nationalisme occidental n’apporte pas l’espoir d’une vie nouvelle, mais signifie une condamnation à mort. Prenons le cas de la grande communauté musulmane, éparpillée sur toute l’étendue de l’Inde. En 1947, lorsque la Grande Bretagne se retira de l’Inde, l’esprit du nationalisme occidental ne suivit pas ce bon exemple et subsista après le départ de ceux qui avaient introduit aux Indes les idéologies occidentales. Après le départ des administrateurs anglais, ce fut encore notre nationalisme occidental qui amena la division de cet immense pays en deux nouveaux États, toujours en train de se quereller — un État hindou, l’Union indienne, et un musulman, le Pakistan — et pour chacun d’eux cette division fut un malheur. L’Union indienne ne représente pas une Inde unie ; le Pakistan est composé de deux parties, séparées l’une de l’autre par toute la largeur de l’Union indienne ; et même après qu’eût été  accompli ce travail de puzzle, des millions d’Hindous et des millions de musulmans indiens se trouvèrent du mauvais côté des nouvelles frontières et furent mis dans la cruelle alternative ou de quitter leur foyer, ou de tomber sous la dépendance d’un gouvernement qui ne les aimait guère.
Les Pakistanais possèdent maintenant un État national bien à eux et c’est un pays vaste et très peuplé. Mais ils ont payé cher leur indépendance, ils l’ont payée plus cher que les Turcs et beaucoup plus cher que les Égyptiens. Ils ont découvert les inconvénients de notre nationalisme occidental et ce qu’il en coûte. Comme les Turcs, ils ont tiré de leur expérience politique un enseignement qui servira non seulement aux autres peuples de l’islam, mais encore au monde entier”.
Le texte d'A. Toynbee, qu'il faut situer dans son contexte, c'est-à-dire à la veille des décolonisations, appelle plusieurs commentaires.
1—L'idée que l'auteur se fait du nationalisme est marquée par l'expérience européenne(3). Sans entrer dans les détails des rivalités européennes qui sont à l'origine des guerres du XXème siècle, il faut savoir que, pour Toynbee, l'avènement  de la démocratie, à Athènes, au siècle de Périclès (Vème siècle avant J.-C)  a ouvert, pour l'Occident une ère de guerres et de conflits sans fin, sur le modèle de la guerre du Péloponnèse. Après une longue ère chrétienne placée , en Occident seulement, sous le règne unificateur de l'Église au nom du principe de la dualité, instituant une distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, la redécouverte de la démocratie athénienne par les cités-États italiennes, (Venise, Milan), qui est à l'origine de la Renaissance, a renoué aux yeux de l'historien, avec cette tradition des conflits.
Logiquement,  des sociétés musulmanes qui n'ont pas eu ce parcours historique ne devraient pas aborder le nationalisme à la manière de l'Occident. Sans oublier le fait que, chez elles, les frontières nationales ne recoupent pas des clivages culturels, linguistiques, religieux,  ou géographiques. Et, fait à relever en passant, les puissances anglo-saxonnes sont toutes des péninsules (Grande Bretagne, Australie, Nouvelle Zélande) ou une quasi-péninsule comme les États-Unis. Ce qui les dispense d'avoir à se poser le problème des frontières ou celui du nationalisme qui va avec!

2— Comme il le reconnaît lui-même, Arnold Toynbee considère le recours par la Turquie au nationalisme européen comme le seul moyen qui se présentait à elle pour repousser l'offensive dissolvante de  l'Occident en utilisant une arme occidentale. Au départ, c'était une solution d'urgence et pour la survie! L'historien britannique, s'il avait vécu plus longtemps, aurait d'ailleurs pu constater comment ce nationalisme d'importation a été changé par la société turque. S'il avait prêté attention à l'expérience tunisienne, il aurait pu facilement trouver la confirmation d'une thèse qui lui est chère : le nationalisme occidental, utilisé en tant qu'arme contre l'Occident, est efficace, mais de façon ponctuelle. Pour qu'une création occidentale ait une chance de s'acclimater durablement dans une société non-occidentale, il est en effet nécessaire que l'occidentalisation gagne tous les domaines de la créativité. Si donc l'expérience tunisienne a échoué à déboucher sur la démocratie, ce pourrait être en raison de la résistance profonde de la société tunisienne à une occidentalisation réelle qui passe par la démocratie et par l'instauration de la dualité des pouvoirs politique et spirituel, avec primauté du premier sur le second! Cette affaire là est  désormais à nouveau d'actualité dans l'ensemble arabe et nous aurons l'occasion d'y revenir sur ce blog.

3—L'exemple de la partition tragique de l'Inde facilitée par l'introduction du nationalisme occidental, n'est pas convainquant parce que la société indienne, culturellement et ethniquement unie, était divisée religieusement. Et Arnold Toynbee reconnaît lui-même la supériorité du lien religieux sur les liens raciaux ou linguistiques.  Or, rien ne divise les pays arabes musulmans , sinon des frontières politiques. C'est-à-dire encore rien, en comparaison avec la solidité géo-culturelle de l'ensemble!

4— Contrairement aux prédictions  d'Arnold Toynbee formulée dans ce texte, le nationalisme n'a pas débouché dans le monde arabe sur des guerres et des rivalités intestines sur le modèle européen, et il n'en a jamais pris le chemin.
Par contre, il a permis de maintenir, à un degré tolérable (mais pas pour les islamistes) une réelle pluralité politique, sans parler de la coexistence religieuse au Proche-Orient avant la "démocratisation" de l'Irak par des munitions à l'uranium appauvri. Ce pluralisme politique rend compte de la diversité des expériences tentées par les uns et les autres en vue d'adopter des sociétés arabes et musulmanes aux temps modernes, ou au temps nouveaux. Chaque pays arabe pouvait critiquer ou s'inspirer, ou tout simplement observer, comment les pays frères s'y prennent devant tel ou tel problème. Ainsi, y a-t-il plusieurs manières de répondre à des problèmes tels que  l'occupation de la Palestine, celui posé par les modèles de développement économique, la place de la charia dans la législation, les positionnements face aux libertés individuelles, etc. Sans compter le maintien de la diversité des expériences : régimes civils,  islamiques, royaumes, régimes militaires, démocratique (le Liban)… Une telle diversité ne pourrait pas être maintenue au sein d'un État unifié.

Les frontières purement politiques ont donc l'avantage de favoriser de facto une diversité politique qu'une solidarité arabe réelle transcende et qu'une unité culturelle unifie.
S'ils étaient unis au sein d'un État unifié, fût-il califal, les Arabes seraient à la merci de celui qui s'empare de la tête de l'État, qu'il surgisse de l'intérieur ou qu'il vienne de l'extérieur! C'est une expérience que les Arabes ont connue avec l'Empire ottoman. Un Empire sanctionné par un échec historique sans appel.
Dans les conditions actuelles du monde arabe, les frontières nationales leur confèrent une souplesse qui empêche le corps tout entier de succomber quand l'une de ses parties est atteinte. Et c'est bien cela qui fait obstacle à sa reconquête par l'Occident.
Quand l'Égypte de Nasser  est tombée, l'Irak de Saddam Hussein a surgi. Quand l'Irak est tombé, voilà la Syrie qui monte au front. Comme toute société apprend surtout de ses échecs, et certains échecs sont nécessaires, les Arabes qui ont été solidaires de l'Égypte nassérienne, puis de l'Irak baassiste tirent profit de leurs enseignements. Ils les vivent pour ainsi dire dans leur chair et structurent leur mémoire collective. Ils tirent également profit du combat du peuple palestinien qui prolonge celui du peuple algérien dont la victoire a montré, jusqu'à preuve du contraire, la justesse du choix  de la résistance et des immenses sacrifices qu'elle suppose. Les sacrifices  du peuple palestinien sont d'autant plus exemplaires que celui-ci affronte,— et il apprend d'elles —, toutes les puissances de la  fameuse "communauté internationale" dont Israël, avec sa population coloniale d'origine, est un condensé! Il  met notamment à nu leurs mensonges historiques, leurs contradictions politiques et leur double langage à sous-bassement  idéologique, tout comme il contribue à juger des responsabilités des acteurs arabes.

La désunion politique arabe est le reflet d'un contexte politique international.
En tant que reflet d'un rapport de forces, cette désunion politique artificielle, exprime la position des Arabes en tant qu'objets de l'Histoire faite par d'autres. Mais en tant que sujets de l'histoire, ils transforment cette désunion politique en synergie. Les nationalismes deviennent autant d'instruments politiques, qui, ne pouvant être neutralisés tous ensemble en même temps, préservent des capacités multiples de ripostes aux défis de toutes sortes. C'est cela qui a permis à l'ensemble arabe de préserver une relative indépendance et des capacités réelles de résistance. Et c'est cela que le rêve anglo-saxon du rétablissement du Califat, veut annihiler.
La pluralité gêne les Occidentaux. Plutôt que d'être confrontés à 22 États, tous plus ou moins imprévisibles et versatiles, ils cherchent à susciter un interlocuteur unique qu'ils ont bien étudié et pratiqué,  qu'ils sont capables de contrôler et dont ils savent prévenir les réactions; un interlocuteur qu'ils ne peuvent pas craindre, qu'ils ont combattu avec succès et qu'ils peuvent instrumentaliser : l'islamisme politique.

5—Il faut, pour terminer, expliquer pourquoi le califat, qui n'a, en tant que création post-prophétique, rien à voir avec la religion musulmane, peut être considéré comme un rêve anglo-saxon.
Il faut, pour cela, recourir à nouveau à Arnold Toynbee, en puisant cette fois dans maître ouvrage , A Study Of History.

Dans cette étude, l'auteur insiste sur l'importance des institutions symboliques à fort pouvoir de fascination.
Par exemple, après son effondrement, l'Empire romain universel a conservé une réputation défiant l'usure du temps. En s'emparant de cette institution dotée d'un si fort pouvoir symbolique, l'Église chrétienne a pu devenir universelle car son rayonnement a épousé le rayonnement de l'Empire déchu. De même, les Musulmans ommeyades ont profité des institutions de ce même Empire, devenu entre-temps byzantin, pour assurer leur expansion jusqu'en Espagne. Plusieurs siècles plus tard, les Ottomans feront la même chose en s'emparant de Constantinople, la "Seconde Rome", pour étendre leur administration sur toute l'Europe orthodoxe. Mais l'exemple le plus parlant sur lequel s'appuie le grand historien est celui, plus récent, de l'Empire des Indes.
Quand la Compagnie des Indes, prototype des multinationales modernes, s'est emparée des Indes, l'Empire Moghol déclinant jouissait d'une grande aura sur la péninsule indienne et au-delà. Alors qu'ils s'adonnaient à son pillage, les Britanniques  furent surpris du désarroi qui  frappa les Indiens à la chute des Moghols. C'est alors que la Compagnie des Indes eut l'idée de génie de former ses cadres pour les transformer, de prédateurs de cet Empire en ses administrateurs. Les fonctionnaires formés en Grande Bretagne par la Compagnie des Indes, devinrent les serviteurs zélés et efficaces de l'Inde, pour maintenir son unité en réactivant les institutions religieuses de l' Empire prestigieux failli. Pour le grand profit de la couronne britannique, bien entendu. C'est pourquoi Ghandi, dans ses mémoires, interrogé sur les raisons de la présence si longue de l'occupation britannique, a répondu que cette occupation a duré tant que les Indiens la voulaient!
C'est ce type de relation que les Anglo-saxons rêvent d'instaurer avec l'islamisme politique à travers le rêve commun de ressusciter le califat. Avec, en prime, pour les intérêts anglo-saxons, la possibilité d'englober sous l'autorité symbolique du califat  les minorités musulmanes de la Russie, de l'Inde et de la Chine.
Pour Arnold Toynbee, qui écrivait ces lignes en 1972, le califat n'était qu'une institution "suspendue". Donc, sa réactivation n'est pas exclue.

6—Restons avec l'illustre historien pour faire une dernière remarque. Le soutien des Occidentaux aux islamistes est contraire aux intérêts des minorités, notamment chrétiennes qui ont fui l'Irak, qui sont en péril en Syrie et qui se bousculent auprès des ambassades occidentales du Caire pour solliciter l'asile. 
Ce soutien correspond, comme on l'a vu dans cet article, à un dessein de fractionnement de l'ensemble arabe en foyers religieux ou ethniques, à l'image du "foyer national juif". C'est le projet des néoconservateurs américains, et il n'est pas contradictoire avec l'institution d'un califat, surtout sur le modèle ottoman. Mais le califat, tel que le conçoit Toynbee, en tant qu'institution  politico-religieuse spécifique à l'ensemble musulman, ne suppose pas un tel fractionnement. Il devrait permettre aux musulmans, où qu'ils se trouvent, de se sentir les sujets d'un seul et même ensemble. Il s'agirait en fait d'un retour de plusieurs siècles en arrière, semblable  à celui qu'il avait prédit  à l' Europe.
Voilà le passage en question :

L’industrialisme a étendu son domaine d’action au-delà des limites des grandes puissances les plus importantes et a marché à l’aveuglette vers l’essor mondial. Quant au nationalisme, en s’infiltrant de haut en bas, il a commencé à répandre un sentiment d’indépendance parmi les peuples trop petits pour constituer de grandes puissances, voire de petites puissances possédant une pleine indépendance politique, économique et culturelle dans le sens courant des mots […]
À l’âge nouveau, ce qui domine dans la conscience de corps des communautés, c’est le sentiment d’appartenir à un univers plus vaste, tandis que, dans le passé, c’était l’aspiration à constituer des ensembles complets par eux-mêmes. Cette transformation indique un changement évident dans un courant qui, à son plus haut point vers 1875, s’était écoulé sans arrêt dans la même direction pendant quatre siècles. On peut présager un retour, à cet égard,  aux conditions de la phase précédente (la phase « médiévale ») de l’histoire de l’Occident. La conscience de la société occidentale était alors dominée par des institutions telles que la papauté et le Saint-Empire romain qui unissaient en un ensemble plusieurs aspects de la vie de la société occidentale, tandis qu’on ressentait les royaumes, les cités, les fiefs et les autres institutions locales comme quelque chose de local et d’inférieur. Quoi qu’il en soit, c’est dans cette direction que le courant semble à présent s’écouler.”
Tout semble indiquer que les institutions européennes jouent aujourd'hui le rôle qui était dévolu à la papauté, tandis que les nations sont devenues "quelque chose de local et d'inférieur". Avec l'avènement de la laïcité, l'unification de l'Europe se fait désormais sur une base ethnique et sur des valeurs d'origine chrétienne (voir cet article). Dans cette perspective, l'ensemble européen aurait pour vocation, le problème démographique aidant, à favoriser l'accueil des Chrétiens d'Orient. Sans oublier que, s'il venait à se réaliser, le rêve du califat, rendrait possible un exode inverse : celui des musulmans d'Europe vers l'État califal. Tout cela est conforme à la vision anglo-saxonne, racialiste, du monde, et tous les faits convergent dans ce sens.
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Notes
(1) Arnold Toynbee, Le Monde et l'Occident, bibliothèque Médiations, éditions Gonthier, Paris 1964.
(2) Arnold Toynbee,  L’histoire, avec la collaboration de Jane Caplan. Traduit de l’anglais par Jacques Potin, Pierre Buisseret et une équipe de collaborateurs sous la direction de Hervé Douxchamps. Préface de Rymond Aron. (1996, édition, Payot & Rivages)
Titre original : A STUDY OF HISTORY. A NEW EDITION REVISED AND ABRIDGED BY THE AUTHOR AND JANE CAPLAN
1972, Oxford University Press and Thames and Hudson Ltd
1978, pour l’édition en langue française, Elsevier Séquoia à Bruxelles et 1981 Bordas.
(3) " L’idéal de la démocratie occidentale moderne a été d’appliquer dans la pratique politique l’idée chrétienne de la fraternité universelle. Mais la politique que ce nouvel idéal démocratique trouvait en action dans le monde occidental n’était pas œcuménique, ni humanitaire : elle était tribale et militante." (Arnold Toynbee, L'Histoire).