3 août 2012

HOMMAGE À HABIB BOURGUIBA


Il y a cent neuf ans naissait le fondateur de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba. À cette occasion le journal Leaders, publie un important texte inédit du président disparu, à la mesure de ce dirigeant exceptionnel : "Aux sources du nationalisme". Au-delà de son indubitable importance historique, ce document souligne à quel point Bourguiba a voul être un éducateur pour un peuple tunisien qui apprendra encore de lui, surtout après l'expérience qu'il est en train d'endurer après la confiscation de sa révolution.

Cet anniversaire est pour nous  l'occasion de revenir sur une réflexion importante de Noureddine Bouarrouj qui rapporte à quel point il a été frappé, étant étudiant à Paris, par ce rôle d'éducateur du zaïm disparu expliquant aux étudiants le danger qu'il y a à mêler Dieu au combat historique :

 

HISTOIRE ET "JUGEMENT DE DIEU"



Bourguiba quand nous étions étudiants à Paris et qu’il venait nous parler, nous disait ceci : 
« Je fonde le mouvement uniquement sur la dignité humaine, parce que si l’on fonde un mouvement sur la religion, on risque, livrant une bataille et la perdant, de croire que c'est Dieu qui l'a voulu, comme l'a fait l’émir Abdelkader ».
L'émir Abdelkader

Le courage et la force, la volonté de combattre sont des vertus, mais si on finit par les fonder sur le divin uniquement, on s'en remet au verdict d'une bataille comme à un verdict divin, comme s'il y avait un destin tracé d'avance. Pour Bourguiba, au contraire, la défaite de Abdelkader s'inscrit dans une lutte interminable pour la dignité de l'homme

"Il n'y a pas de prédestination et il ne faut pas répéter l'erreur d'Abdelkader qui se soumet à la volonté de Dieu, alors qu’en fait il subit celle de l'étranger".

Et Bourguiba d'insister : "Agissez et vous serez jugé sur vos actes". Il n'y a pas de fatum.

Actuellement, la pensée traditionnelle veut que l'on ne puisse rien contre la volonté de Dieu, mais la volonté de Dieu, c'est quelque fois l'interprétation d’hommes tentés par le découragement ou par l'abdication.
Elle sert aussi justifier la colonisation, comme a tenté de le faire Napoléon III à Alger.

Extrait du discours de Napoléon III à Alger (1865):

 Lorsqu'il y a trente-cinq ans, la France a mis le pied sur le sol africain, elle n'est pas venue détruire la nationalité d'un peuple mais, au contraire, affranchir ce peuple d'une oppression séculaire : elle a remplacé la domination turque par un gouvernement plus doux, plus juste, plus éclairé. Néanmoins, pendant les premières années, impatients de toute suprématie étrangère, vous avez combattu vos libérateurs. Loin de moi la pensée de vous en faire un crime ; j'honore au contraire le sentiment de dignité guerrière qui vous a portés, avant de vous soumettre, à invoquer par les armes le jugement de Dieu. Mais Dieu a prononcé. Reconnaissez donc les décrets de la Providence, qui, dans ses desseins mystérieux, nous conduit souvent au bien en décevant nos espérances, en trompant nos efforts. Comme vous, il y a vingt siècles, nos ancêtres ont résisté avec courage à une invasion étrangère, et, cependant, de leur défaite date leur régénération. Les Gaulois vaincus se sont assimilés aux Romains vainqueurs et de l'union forcée entre les vertus contraires de deux civilisations opposées est née, avec le temps, cette nationalité française qui, à son tour, a répandu ses idées dans le monde entier. Qui sait si un jour ne viendra pas où la race arabe, régénérée et confondue avec la race française, ne retrouvera pas une puissante individualité semblable à celle qui pendant des siècles l'a rendue maîtresse des rivages méridionaux de la Méditerranée.
Dans son discours, Napoléon III fait un parallèle entre l’Algérie conquise par la France et la Gaule après la soumission de Vercingétorix à César, suivie d'une ouverture de la Gaule à l'armée romaine, après négociation et acceptation.
Quand ils sont arrivés en Algérie, les Français ont cru qu'après la résistance puis la reddition de l'émir Abdelkader, il allait y avoir ouverture de l'Algérie à la  civilisation française. Ils promettaient même, comme le fit Napoléon III, une régénération de la "race arabe", appelée à jouer un grand rôle après avoir assimilé la civilisation française et moderne. C'est oublier que les Berbères et la population maghrébine en général, ont connu ce même phénomène d'une abdication et d'une acceptation, mais il a eu lieu bien longtemps avant, précisément avec les Arabes.
Les Berbères ont résisté farouchement aux Arabes. C'est la première forte résistance rencontrée par ces derniers, mais quand la Kahena, après avoir résisté, s'est rendue compte que l'avenir du Maghreb et de ses peuples devait appartenir à cette nouvelle civilisation, elle a conseillé à ses enfants de devenir des musulmans et de suivre les Arabes. C'est ce qu'ils ont fait. Et les mêmes Berbères, à deux reprises, sont devenus, avec les Arabes, de grands conquérants; d'abord en tant qu'auxiliaires, puis, quatre ou cinq siècle après, en tant que fondateurs d’empires, grâce à l'islam, à la civilisation arabe et à la langue arabe, tout en étant berbères : l'empire des Mourabitine (Morabites), et celui des mouwahhidines (Mohadites). Ils ont été même jusqu'à sauver, ou tenter de sauver, ce qui restait de cette civilisation arabe quand l'aristocratie arabe d'Andalousie a commencé à décliner.  Les Berbères sont entrés effectivement dans l’histoire avec cette civilisation arabo-musulmane, pour jouer le rôle que  Napoléon III était venu promettre aux Algériens avec plusieurs siècles de retard.

Les Français ne croyaient pas que les Maghrébins ont été déjà fécondés et que la fécondation était orientale.

Noureddine Bouarrouj

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