25 septembre 2012

LA GUERRE DE SYRIE ET L'ETHNOCENTRISME OCCIDENTAL

 I— LE SYNDROME LIBYEN

Le détournement de la résolution 1973 du 18 mars 2011 du Conseil de sécurité de l'ONU (CSONU) par la France et la Grande Bretagne et leurs alliés au sein de l'OTAN a fait revenir le curseur de l'Histoire à l'ère de la politique de la canonnière. L'effondrement de l'Union soviétique a placé les Européens comme un seul homme derrière les États-Unis, non seulement pour reconquérir le terrain perdu devant le Pacte de Varsovie, mais pour effacer également plus d'un siècle d'histoire. Ce fut la destruction de la Yougoslavie, l'élargissement de l'OTAN vers l'Europe de l'Est, l'expansion en Asie avec l'occupation de l'Afghanistan, le blocus de l'Iran (comme à l'époque de Mossadegh) et l'encerclement de la Chine, un siècle et demi après la guerre de l'opium et le sac de Pékin par les troupes franco-britanniques.

L'aventure libyenne est venue  confirmer que les Européens entendent également reconquérir le terrain perdu au  Maghreb et au Proche-Orient en détruisant les États issus des mouvements de libération nationale, dans la foulée de la destruction de l'État national irakien par la "coalition" occidentale. L'exemple libyen, fondé sur une résolution onusienne devait constituer un précédent pour le "droit de protéger". la Syrie et l'Algérie devaient suivre. Ce sont les derniers  bastions historiques du nationalisme arabe, dont l'un, la Syrie, est toujours très actif contre l'hégémonisme occidental.

En France, pays pionnier en la matière, l'interventionnisme sous couverture "humanitaire" avec ses arrières pensées colonialistes démangeait particulièrement les forces dites de "gauche", héritières de la tradition missionnaire et messianique de l'Église, en tant que détenteurs proclamés de la vérité. Il suffit de se rappeler l'intérêt porté au débat sur le "droit d'ingérence" qui a préparé, dès l'époque de François Mitterrand, la  destruction de la Yougoslavie au nom de la défense des "droits de l'homme" et des "minorités".
Avec la disparition de l'Union soviétique, l'Europe s'est réfléchie comme le siège unique d'une suprématie mondiale retrouvée, comme si le monde n'avait pas changé. L'énorme erreur que fut le détournement de la résolution 1973 sur la Libye était la traduction de son illusion de pouvoir défier impunément les puissances russe et chinoise. Et aussi de la surestimation de la puissance du rejeton étasunien dont les Européens dépendent. La suite, —les vétos de la Russie et de la Chine contre une  réédition de l'aventure libyenne en Syrie — a confirmé le recul mondial de la puissance des États-Unis.
Même s'ils répugnent encore à le reconnaître, l'arrogance propre à l'ethnocentrisme des Européens a révélé son caractère négatif en se retournant contre ses auteurs. Le ministre français de la Défense sous Sarkozy, M. Gérard Longuet, a porté l'expression de cet ethnocentrisme jusqu'à la caricature en évoquant les vétos russe et chinois comme l'expression de " cultures politiques qui méritent des coups de pied au cul"!
Ces propos laissaient entendre  que les "cultures politiques"  pouvaient présenter un derrière — celui, au choix, des présidents  Poutine, ou  Hu Jintao — et donnaient à imaginer le ministre français en train de  passer de la parole aux actes! Malgré leur énormité, personne n'a relevé le profond mépris derrière l'outrecuidance et la grossièreté des paroles, l'absence de vision derrière l'inconscience. C'est le signe que l'ethnocentrisme est la chose la mieux partagée en Occident. Il lui donne un sentiment d'impunité qui l'empêche de voir la réalité du monde nouveau et de se remettre en cause. On en voit la preuve dans le refus obstiné des médias et de l'ensemble du spectre politique français de considérer la position russe et chinoise comme une conséquence directe de l'aventure libyenne, comme une réaction au détournement éhonté de la résolution 1973.

II—UNE SOI-DISANT INDÉPENDANCE

Rien ne peut mieux  convaincre de l'étendue de l'imprégnation des esprits par l'ethnocentrisme occidental que la position de ceux qui prétendent, en France, pratiquer une information libre et honnête, et qui, pour cette raison, ont du mal à toucher le grand public. C'est le cas de Mediapart.

Dans une vidéo, quatre journalistes de ce journal en ligne discutent de la situation syrienne : le premier, qui revient du "terrain", reconnaît qu'il n'a été que dans certaines zones tenues par l'ASL (armée syrienne libre), sans être en mesure de témoigner au delà. Son honnêteté de "spécialiste" se limite à rendre compte d'une partie détachée du tout : l'ASL existe; je l'ai rencontrée; elle est formée de Syriens et elle manque de soutien en argent et en armes. Voilà ce qu'il dit. Personne, parmi les trois autres journalistes présents ne lui pose la question de savoir où vont les armes et l'argent que l'Arabie saoudite et le Qatar disent fournir à la "résistance". Les informations de journaux britanniques confirment aussi la présence de forces spéciales occidentales pour encadrer, entraîner et fournir des équipements. Qui donc en profite, si l'ASL est si démunie ?
L'intervieweur tourne la question autrement en soulignant que la presse signale la présence de djihadistes étrangers. Le reporter affirme n'en avoir pas rencontré, mais que les gens de l'ASL lui ont signifié avoir des liens obligés avec des étrangers regroupés dans d'autres zones. Il souligne également qu'il a entendu parler de combattants étrangers sur le front, à Damas et Alep. Tout cela restant dans le domaine des "on dit". Indirectement, on comprend que l'ASL ne bénéficie pas de l'aide saoudo-qatari-occidentale. Et on comprend, toujours indirectement, que cette aide profite aux  djihadistes étrangers sur le front. Mais le  reporter n'en démord pas :  l'ASL est la vraie résistance. Elle n'a rien à voir avec les régimes féodaux arabes et les puissances de l'OTAN qui, pourtant, affirment publiquement la soutenir en tant que bras armé du Conseil national syrien (CNS). Mais cela n'est pas évoqué.
L'autre "spécialiste" de la Syrie confirme :  la révolution syrienne existe. Elle en a la certitude grâce aux réseaux sur place avec lesquels elle est en contact permanent. Cette résistance est faible à cause du manque de moyens, mais  la population est avec elle  et il faut absolument la soutenir sans tenir compte des djihadistes, des forces spéciales, de l'implication des puissances extérieures, etc.
Le journaliste qui mène l'interview finit par suggérer que le régime dispose peut-être lui aussi de soutiens. Sa question est tournée indirectement et ne donne lieu qu'à  des bribes de réponses évoquant, dans le désordre, la force du  "clan alaouite", celle de son "régime maffieux", la fourniture d'armes par la  Russie et par l'Iran. Et à la fin, la "spécialiste" lance, presque en se forçant : oui, il y a le soutien des minorités, avant  d'ajouter aussitôt : mais il y a aussi des chrétiens dans les rangs de l'opposition.

Mais l'aveu, si difficilement obtenu, laissant entendre que  la minorité chrétienne n'est pas un bloc hermétique, passe aux oubliettes. Or, ce qui  est le cas pour les chrétiens doit l'être aussi pour les autres minorités. La grille de lecture basée sur les minorités —si chère aux sionistes— perdrait dès lors de sa pertinence. Il y aurait, dans l'opposition comme dans le camp qui soutient le régime, des Syriens appartenant à toutes les confessions. Cette éventualité qui met en cause le schématisme de l'approche confessionnelle ne sera même pas effleurée.

Le plus remarquable dans cette interview réside dans la manière dont est abordé l'aspect international de la guerre de Syrie. Le troisième journaliste présent, qui ne s'est pas encore prononcé, semblait très désireux de traiter cet aspect. Mais les questions ne lui en fourniront pas l'occasion parce qu'elles sont toujours formulée indirectement, donnant lieu à des réponses approximatives, voire évasives : oui, il y a des ingérences occidentales… oui, il y a la position stratégique de la Syrie…  Mais tout cela est dit du bout des lèvres et est visiblement tenu pour secondaire.
C'est le baisser de rideau sur cette interview  qui en constitue l'élément le plus dramatique. Le troisième  journaliste réussit, en effet, à attirer l'attention de ses confrères sur la nouveauté que constitue la fermeté de la position de la Russie qui, pour la première fois depuis la chute de l'URSS, s'oppose frontalement à l'Occident.
Envisager la position russe en la situant dans le contexte d'un rapport de forces mondial inédit  revient à renoncer à placer la question syrienne sur le terrain exclusif des "droit de l'homme" et de la "démocratie". Aussi, cette dernière intervention a-t-elle été suivie par la gène visible de l'intervieweur de Mediapart  plongé tout à coup dans une profonde perplexité.
Que faire si l'on ne peut plus invoquer les "valeurs"? Comment se résoudre à considérer que les "cultures politiques" sont le produit d'une pratique historique particulière propre à des peuples donnés, dans des territoires géographiquement déterminés, dans un contexte culturel spécifique? N'est-il pas plus simple, et tellement plus amusant, de  les associer  à des "culs"?
Concernant la Syrie, tout le monde est d'accord : il faut botter le derrière de Hafez el-Assad, une cible tellement plus identifiable que la culture politique d'un pays vieux de plus de quatre mille ans.

III— SUR UN RÉQUISITOIRE ANTI-ASSAD


Après plus d'un an et demi de campagne mensongère, ponctuées par les leit-motiv tels que Bachar doit partirle régime n'en a plus pour longtempsBachar al-Assad ne mérite pas d'être sur terre, les institutions politico-médiatiques de tous bords sont à court de munitions. Sans parler de leur crédibilité qui s'est brutalement érodée. Aussi, entend-on soudain un nouveau son de cloche : celui d'observateurs ou de "spécialistes" généralement hostiles aux interventions impérialistes, comme Gilles Munier et Alain Chevalérias que le site Que faire a interrogé en les présentant comme des opposants à l'intervention en Irak.

C'est une occasion de passer en revue leurs arguments pour montrer qu'eux aussi font preuve d'ethnocentrisme et que ce n'est pas la chute d'un régime, comme ils s'obstinent à vouloir le faire croire, qu'ils veulent, mais bien celle d'un ÉTAT, comme cela s'est déjà réellement produit en Somalie, en Irak et en Libye; un État également menacé au Yémen et en Tunisie.
Quelle est leur argumentaire ? Pour éviter de longues citations, je renvoie le lecteur à l'interview citée et je me bornerai de quelques extraits parmi les plus parlants.

- La référence de Gilles Munier à Nietzsche (1) est très significative de l'ambiguïté intellectuelle de l'ensemble de son propos.  Le philosophe allemand juge, en effet, tout État, quel qu'il soit, de façon négative. Quelle est alors la pertinence de cette citation appliquée au cas particulier de la Syrie ? Aucune. Il faut seulement  retenir l'expression "monstre". L'État syrien est un monstre. Point.
En le situant par cette référence philosophique générale qui ne fait pas de distinction entre les États, Gilles Munier escamote  la particularité de l'État syrien. Il le détache de son contexte historique profond par une pirouette intellectuelle. S'il fait l'historique du parti baath et des péripéties politiques qui ont suivi sa création, c'est aussi pour dénigrer la pensée socialiste à coloration baathiste qui est toujours vivante en Syrie. C'est seulement au prix de toutes ces contorsions qu'il pourra voir la Syrie, non en tant qu'État, mais comme une sorte d'attelage  ethnico-confessionnel.

Il faut rappeler que le nationalisme arabe syrien — qualifié toujours d'"arabe" pour préciser qu'il ne s'arrête pas aux frontières nationales syriennes— existe depuis l'agression coloniale qui l'a fait naître et qui a abouti au dépeçage de la Syrie historique qui comprenait le Liban, la Palestine et la province d'Alexandrette (cédée par la France à la Turquie). Or, et c'est la spécificité de l'État syrien, son idéologie nationale repose fondamentalement sur le refus du fait accompli du dépeçage colonial et sur la détermination de recouvrir l'intégrité perdue.

La caractéristique de la Syrie par rapport à tous ses voisins arabes réside dans cette détermination de ne pas plier devant la volonté du plus fort, par les actes et non seulement en paroles, et d'en appeler toujours au rétablissement de la justice et du droit. C'est dans cet esprit qu'elle soutient la lutte du peuple palestinien, et non pas la politique de Mahmoud Abbas et de sa camarilla qui continuent à reculer devant les faits accomplis coloniaux qui grignotent inexorablement le peu de sol qui reste de la Palestine. Mais cela n'est pas jugé digne d'être rappelé. Il est alors facile d'approcher les réalités de la Syrie avec des lunettes ethniques, pour ne plus voir, plutôt qu'une nation, une simple superposition d'ethnies et de confessions. Ce qui arrange bien sûr Israël qui rêve de voir tous ses voisins finir un jour par lui ressembler. 

L'idéologie nationale arabe est au cœur de la guerre de Syrie. C'est elle que l'on vise en voulant la tête d'Assad. En intégrant toutes les ethnies et toutes les confessions du monde arabe sur une base purement linguistique, cette idéologie considère que l'Arabe est celui qui parle l'arabe et se reconnaît dans l'arabisme. Elle s'élève au-dessus de tout racisme et de toute discrimination religieuse. À cause de cela, elle est l'ennemie jurée de l'islamisme politique. Un Chrétien, un Juif, un Chiîte, un Druze, un Kurde,etc. se sent d'abord Arabe et totalement partie prenante du destin arabe! C'est cela la modernité de la Syrie qui fait que les particularismes s'effacent tout en continuant à exister en tant que composants. Ils ne constituent pas des anomalies, des "survivances", mais une continuité dans le changement!

- L'ethnocentrisme qui avait montré le bout de son nez avec la citation de Nietzsche, revient par le biais d'une comparaison avec une situation européenne : c'est "un régime de type démocratie populaire comme il y en avait en Europe de l'Est à l'époque de l'URSS" . Comme eux, l'État syrien devrait donc être considéré comme un résidu du passé et devrait disparaître comme son modèle européen vaincu, rejeté.

Ce jugement frappe le "régime" syrien d'illégitimité historique. 
S'y 'ajoute ensuite  une illégitimité politique, puisque l'État syrien est le produit d'un "putsch militaire qui a renversé les fondateurs du parti Baas en 1966, par des militaires alaouites – Salah Jedid, puis Hafez al-Assad".
Le problème, et c'est une autre manifestation de l'ethnocentrisme, réside dans le fait que ce jugement frappe rétroactivement le régime de Nasser, un colonel putschiste  qui a écrit une page de l'histoire de son pays dont l'Égypte reste fière. Faut-il aussi souligner la lourdeur et la redondance de l'épithète "alaouite". Accepterait-on que l'on parle, en France, du ministre des Affaires étrangères en faisant précéder son titre par l'épithète indiquant son origine confessionnelle?

Le "régime syrien" est enfin frappé d'une troisième illégitimité, plus redoutable encore, car de nature religieuse : "il est tenu par une secte chiite mais respectant peu les préceptes du Coran". Cet argument donne tout simplement du crédit  à la fatwa du wahabite Ibn taymiya  présentant les alaouites comme des apostats dont "le sang est licite". C’est cette fetwa qu’invoquent les djihadistes wahabites à l’œuvre en Syrie, et au nom de laquelle ils jugent et exécutent sommairement leurs prisonniers alaouites.

Venant à l'appui de ce jugement sur la "secte chiîte" « respectant peu les préceptes du Coran"  une liste  des  victimes des Alaouites est égrenée : « Michel Aflak  exclu du parti qu’il a fondé, est mort en exil. Salah Bitar, co-fondateur, qui a osé conseiller à Hafez al-Assad de démocratiser la vie politique en Syrie, a été assassiné. Les baasistes d’opposition – c'est-à-dire fidèles à la ligne originelle du parti - ont été emprisonnés ou tués. Le Druze Chebli al-Ayssami, 87 ans, autre fondateur historique du parti Baas, a été enlevé au Liban en mai 2011 par un des services secrets de Bachar al-Assad. Depuis, on est sans nouvelles de lui… »
Les Frères musulmans sont exclusivement cités comme martyrs ; l’auteur ayant pris soin d’oublier l’origine de leur répression violente : l’assaut contre une académie militaire, suivi de l’assassinat, sur la base de leur seule appartenance religieuse, de 80 cadets alaouites, justifié par la fatwa d’Ibn Taymiya.
L'auteur feint aussi d’ignorer que les Frères musulmans ne reconnaissent pas, par idéologie religieuse, l’existence de l’État syrien, à cause de son caractère laïc. S’ils parvenaient quand même au pouvoir en tant que majorité confessionnelle, et non politique, ils imposeraient la charia. Dans le cadre des luttes régionales où ils situent leur mouvement transnational, les Frères musulmans s'alignent sur l’Arabie saoudite et ils l’ont prouvé en Égypte en tentant d’assassiner Nasser. Quelle discussion peut-on avoir avec eux, étant donné que la seule chose qu’ils demandent est l’alignement de la Syrie sur Riyad. Autrement dit, il faut que Bachar al-Assad devienne un Saad Hariri, et prenne la tête d'un "clan", non plus alaouite, mais de milliardaires et de mafiosi ! N’importe quel observateur sérieux sait cela.

- « A son arrivée au pouvoir, voulant marquer sa différence avec son père, Bachar al-Assad a promis des réformes, mais elles n’ont pas vu le jour. Il en paie, depuis 17 mois, les conséquences. En août 2011, le couteau sous la gorge, il a cherché à rattraper le temps perdu en proposant une nouvelle constitution, des élections législatives, la liberté de la presse… Trop peu, trop tard ; des changements effectués pour amuser la galerie ».

Ici aussi, par ethnocentrisme, l'auteur feint d'ignorer les réalités politiques arabes. Aucun dirigeant arabe dans l’histoire contemporaine n’a jamais fait de concessions sinon sous la contrainte. On peut remonter jusqu'aux origines pour prouver que la question de la légitimité politique n'a jamais été tranchée, puisque même les premiers successeurs du Prophète ont été assassinés. Le problème non résolu du pouvoir, de sa légitimité, celui de la violence politique de tous bords,  fait partie des enjeux politiques arabes contemporains.
Sans l'hostilité occidentale, sans le "couteau sous la gorge" israélien, ces problèmes auraient mijoté au feu doux de la démocratie, fut-elle imparfaite, au lieu de bouillir dans les cocottes-minutes des dictatures. Si dans leur majorité les peuples arabes ne se sont pas montrés solidaires de Saddam Hussein et de Moammar Kadhafi, c'est bien parce qu'ils ne considèrent pas la dictature comme un modèle souhaitable. La vraie question qu'il faut se résoudre un jour  à poser consiste à se demander pourquoi les deux courants populaires majeurs dans le monde arabe, —l'islamiste et le nationaliste—, se défient de la démocratie ? 

Le pouvoir syrien ne s’est pas effondré comme en Tunisie et en Égypte. Il consent des réformes qui vont dans le sens des revendications pacifiques de la société civile. Il continue à bénéficier d'un large appui populaire comme l'ont prouvé les élections législatives de mai dernier. L'armée arabe syrienne, —qui est une armée de conscrits de toute confession—, est non seulement fidèle dans son écrasante majorité, mais efficacement engagée dans une lutte féroce où elle laisse des milliers de victimes. Ce sont les faits. L’objectivité consiste aussi à dire que le pouvoir est pris dans un mouvement général de la société syrienne et arabe qui l’oblige, et continuera à l'obliger, à de véritables concessions et non à « des changements effectués pour amuser la galerie ».  Et c'est ce qui se passe vraiment comme le prouve une liberté d'expression retrouvée des médias et la récente tenue à Damas d'un congrès réunissant les formations antigouvernementales de l'opposition nationale syrienne  en présence d'observateurs russes, chinois, égyptiens et iraniens.

- " L’État syrien ne peut être sauvé".
C’est là où veut nous mener toute cette démonstration : une  condamnation en bloc. J'invite simplement Gilles Munier, et tous ceux qui peuvent y trouver un intérêt, de simplement consulter dans les archives du journal "Le Monde", le nombre d'éditoriaux annonçant la chute imminente du "régime syrien", depuis 1973.

L’intervention d’Alain Chevalérias ajoute « de l’eau à la boue » pour utiliser  une  expression arabe :
« Le régime des Assad était [à l'imparfait!] : tyrannique, clanique, policier, violent, de fait soumis à un parti unique et économiquement spoliateur ». « Clanique » parce qu’il repose sur une catégorie ethno-religieuse : les alaouites ; « violent,  par ce qu’il n’hésitait pas à recourir à une force disproportionnée et aveugle, pratiquant la punition collective ».
Ici aussi, le « régime » est présenté comme une exception monstrueuse puisque l’auteur  omet de dire que les mêmes accusations valent aussi pour Israël, pour , au moins, la violence disproportionnée et aveugle, qui provient, pour parler comme Gilles Munier, du  "caractère militaro-policier d’une caste militaro-civile, pratiquant la punition collective" . Inutile de parler des pays du Golfe et de la répression endémique qui sévit à Bahreïn et en Arabie saoudite.

Alain Chevalérias prend cependant la peine de souligner que «  la Syrie n’est pas le seul pays du Moyen-Orient répondant aux caractéristiques dénoncées plus haut. Mais il est le seul à l’avoir amené à ce point de « perfection », si l’on peut dire, et à mettre l’État au service d’un seul clan ».
Sur l’accusation de l’État syrien « spoliateur économique », il suffit de relever la contradiction avec la "démocratie populaire"  dont parle G. Munier.  
Mais la « perfection »  évoquée par A. Chevaliéras n'est pas en contradiction avec le caractère monolithique et monstrueux du « régime » dépeint par G. Munier. À condition de souligner que cette "perfection" portée jusqu'à la monstruosité, n’est pas le produit de phénomènes clanique, confessionnel, ethnique, ou autre. mais le résultat logique de quelque chose que les deux auteurs omettent soigneusement de citer dans leurs longs développements : l'état de guerre.

IV- UN PAYS EN GUERRE

La Syrie est en guerre depuis sa création en tant qu’État moderne. Elle est le seul État resté confronté à la guerre — chaude, froide, larvée, indirecte, souterraine, par proxy, etc.— depuis la signature, en 1978, du traité de Camp-David par l’Égypte, suivie par la Jordanie.

La Syrie est le seul État arabe soumis à des pressions constantes de toutes sortes, pour qu’il rejoigne le camp des perdants.
La mauvaise foi des opposants au « régime » syrien éclate quand ils affirment que le « régime » n’a rien fait contre Israël, qu'il n'a pas tiré un coup de feu pour récupérer le Golan occupé, qu’il sert même  les intérêts d’Israël en ne laissant pas s’ouvrir le front syrien à la résistance.
Avant d'avancer toutes ces affirmations, ne convient-il pas de se poser quelques questions préalables, et surtout d'y répondre ?  :
1/ La Syrie peut-elle récupérer seule le Golan ?
2/ Qui est prêt à s'engager avec la Syrie dans une guerre contre Israël ?
3/ Si elle essayait de faire la guerre , se trouverait-elle opposée au  seul Israël ?
4/ Si la Syrie engageait une guerre et la perdait, qu'adviendrait-il du pays et qui paierait les pots cassés ?
Et enfin :
5/ Pourquoi aucune solution pacifique au conflit n'est envisagée sous l'égide de l'ONU ?
Les réponses sont évidentes.
La seule politique possible est celle de l’État  actuel, caractérisée par la retenue —une des plus grandes vertus arabes — en continuant à :
- refuser la capitulation, dans la logique même qui a conduit la Syrie à ne pas reconnaître la partition du pays sous la colonisation.
 - développer les moyens de défense et des alliances régionales et internationales, parce que les Occidentaux sont partie prenante dans la guerre contre la Syrie et sont engagé dans une guerre globale dans l'ensemble du monde arabe (2).
- soutenir la résistance palestinienne et libanaise (3)
- mener la guerre sur les autres fronts : diplomatique, idéologique, intellectuel et politique
- développer des services de renseignement performants comme cela se fait dans tout pays en état de guerre. L'État syrien mène cette politique à "la perfection". Et c'est son grand tort. Car elle aboutit à restreindre jusqu'à l'intolérable les libertés politiques et civiques, tout en incommodant les pays arabes qui ont fait des choix contraires. Comment ne créerait-il pas d'immenses mécontentement? Il faudrait que quelqu'un donne la recette.

Évidemment, le résultat n'est pas beau et favorise des privilèges  et la corruption. Mais il n'est pas honnête de dire qu'il est un choix voulu par un régime donné, —et encore moins par un homme ou un clan— alors qu'il est résultat logique d'une situation imposée par des rapports de forces internationaux et régionaux, qui a commencé par le charcutage de la Syrie historique.

Il est même faux de réduire la Syrie à une dictature pour la simple raison qu'elle est, dans la réalité de son tissu humain, social, culturel, historique, une dictature dans l'État dirigé depuis Damas, mais aussi une démocratie originale —la seule du monde arabe—, avec le Liban, et elle est aussi la patrie du David palestinien en lutte contre la plus formidable coalition de puissances de tous les temps.



Toutes ces attaques contre la Syrie ne feront pas en tout cas oublier les Arabes que le problème palestinien demeure le plus grand scandale de notre époque,— impliquant directement la responsabilité historique, politique et morale des puissances occidentales et de l'ONU—, et que la condition du peuple palestinien, martyrisé tous les jours que Dieu fait depuis plus de soixante ans, est unique. Une infamie mondiale.





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Notes
1 - La citation exacte concerne l'État en tant que tel, où qu'il soit et le présente implicitement comme un ennemi du peuple :
« Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n'est pas chez nous mes frères, chez nous il y a des Etats.
État, qu'est-ce que cela ? Allons ! ouvrez vos oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « moi l'État, je suis le peuple ». C'est un mensonge ! Ils étaient des créateurs ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie. Ce sont des destructeurs ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d'eux un glaive et cent appétits. Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l'État et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois. »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
(2). Robert Fisk, un journaliste qui force le respect, même quand on ne partage pas tous ses points de vue, souligne dans son livre, « La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du Moyen-Orient » que les guerres dans cette région se situent dans le prolongement de la Première guerre mondiale, au cours de laquelle il a perdu son grand’père.
(3) Hassan Nasrallah a révélé récemment la part prise par les Syrie aux côtés du Hezbollah libanais dans sa guerre contre l’agression israélienne de l’été 2006.





7 septembre 2012

LA DÉMOCRATIE A ENCORE FRAPPÉ

Nous savions que les démocraties occidentales —cinq puissances de l'OTAN : les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne et la Turquie — ont toutes plus ou moins du sang syrien sur les mains, avec leur implication dans une sale guerre mondiale menée contre la Syrie. La couverture de cette guerre de l'ombre est elle-même une guerre médiatique acharnée qui tire à feux roulants sur le "régime de Bachar al-Assad". Ce dernier "doit partir" disent des César en herbe. Certains affirment même qu'il doit mourir (Laurent Fabius : "Bachar al-Assad ne mérite pas d'être sur terre").
Les voilà maintenant qui décident qu' "il faut faire taire les Syriens" pour que, dans l'espace à vocation démocratique qui s'étend de l'Afrique du Nord jusqu'à la péninsule arabe, les peuples ne puissent plus entendre qu'un seul son de cloche : le nôtre"!

C'est ainsi que le nouveau président égyptien élu, Mohamed Morsi, a donné l'ordre pour que les satellites Nilesat et Arabsat cessent de relayer les télévisions syriennes! Ce dirigeant frère musulman tenu en bride par les milliards de dollars étasuniens et saoudo-quatari — qui ont transformé le pays de Nasser en mendiant —, a commis trois erreurs.

1- Il a été élu sur un programme de "démocratisation" en faveur du "Tu peux toujours causer", et pas du "Ferme ta gueule"! En agissant ainsi, il  perpétue des pratiques dictatoriales et fait en sorte que seule la voix de ses maîtres puisse se faire entendre : Al-Jazeera, Al-Arabiya, France-24 et la BBC.


2- Il a donné un très mauvais signal en faisant renaître le spectre de l'hégémonisme égyptien sur le monde arabe — qui fut combattu en son temps par le premier président tunisien, Habib Bourguiba. Qu'est-ce que c'est, en effet,  que ce pays qui s'arroge le droit de décider à la place de tous les peuples arabes ?

3- Il se conduit exactement comme son prédécesseur. Après les élections démocratiques et transparentes qui ont amené le Hamas palestinien au pouvoir — et qui répondaient à une exigence occidentale—, les Occidentaux, désappointés par le résultat des urnes, ont demandé à Moubarak de participer avec Israël à l'embargo de la bande de Gaza. Et c'est ce qu'il fit. Morsi exécute lui aussi un diktat occidental.

Voila le type de démocratie que souhaitent les Frères musulmans : une démocratie ou "tout doit changer pour que tout reste comme avant", pour reprendre l'expression du héros du "Guépard", expliquant à son neveu la nécessité pour l'aristocratie italienne de s'associer à Garibaldi dans le coup mortel qu'il s'apprêtait à asséner à la monarchie.

Le plus triste dans cette histoire réside dans l'attitude des démocraties occidentales. Autrefois exemplaires en termes de liberté de la presse et de liberté d'expression, les voilà qui s'associent à des crimes contre ces même  libertés, quant elles ne les commanditent pas. Dans la Tunisie de la période coloniale, les si bien nommés "Prépondérants" —le parti des colons— se considéraient comme  seuls aptes à bénéficier des libertés que la France était censée répandre dans son empire.


4 septembre 2012

CHANGEMENT DE DONNE À TÉHÉRAN

Au début de cette année, le double véto russe et chinois au conseil de sécurité de l'ONU a marqué, nous l'avons vu, un tournant dans la bataille de Syrie. Depuis, les pays colonialistes et leur clientèle arabe ont été obligés de battre en retraite. Ils n'envisagent plus, sinon sous de vaines rodomontades, une nouvelle intervention militaire contre une nation arabe, indépendante et souveraine. 
Quelques mois après ce tournant, le 16ème sommet du mouvement des non-alignés (MNA), tenu à Téhéran du 26 au 31 août 2012, est venu changer la donne du jeu politique international.
C'est un événement considérable pour plusieurs raisons :

1- Le Mouvement des Non-Alignés était considéré comme un mouvement moribond appartenant à une époque révolue. L'Égypte de Moubarak l'a étouffé pendant les trois années de sa présidence dans l'espoir de le voir finir au tombeau des illusions perdues du Tiers-monde. D'autant plus sûrement que l'effondrement de l'Union soviétique, en 1991, semblait aussi devoir l'emporter avec elle dans les décombres de l'Histoire. Des nations fraîchement affranchies du joug colonial, et d'autres qui craignaient de retomber dans les filets de l'impérialisme, avaient fondé le MNA, en 1961, à Belgrade, dans le but de se soustraire à la polarisation Est-Ouest en faisant bloc autour d' un nouveau pôle. Dans ce contexte, le redémarrage du Mouvement à Téhéran apporte un démenti aux prévisions et souligne un fait passé inaperçu : le retour aux devants de la scène politique mondiale d'une organisation pacifique groupant 120 pays indépendants. Cet événement correspond au maintien et à l'élargissement d'un autre vestige de la Guerre froide, l'OTAN, une organisation belliqueuse qui aspire à unir par la force un maximum d'États. L'Otan, rappelons-le,  a pulvérisé sous ses bombes deux membres  du mouvement des non-alignés : la Yougoslavie, pays fondateur, et la Libye. L'organisation atlantique promet à la Syrie le même sort, avec à la clé l'assassinat  de son président, Bachar al-Assad, qui "ne mérite pas", selon le ministre français des Affaires étrangères d'"être sur terre"!
La rencontre de Téhéran à laquelle ont participé des dizaines de chefs d'États, de monarques et de chefs de gouvernement de pays qui représentent les deux tiers de la vraie communauté internationale et près de 55% de la population mondiale, a donc relancé un mouvement qui refuse désormais l'alignement sur des puissances qui s'arrogent un droit de vie et de mort sur les États et sur leurs dirigeants, de décider du Bien et du Mal, de juger et de punir!

2- Le lieu de la rencontre, Téhéran, est la capitale du pays  le plus harcelé par la vindicte occidentale depuis des décennies, régulièrement menacé de bombardement par des puissances nucléaires sur la foi du soupçon qu'il aurait l'intention de se doter de l'arme atomique, et parce qu'il représente, par sa seule existence,  une menace pour la sacro-sainte sécurité d'Israël! Dans un tel contexte, s'aventurer à Téhéran, c'était courir le risque de passer pour un pestiféré. Aussi, et sans hésitation aucune, bravant les menaces les pressions et les chantages, les représentants de 120 pays se sont rendus à Téhéran au risque d'être traités de "honte" et de "tache pour l'humanité", pour reprendre l'expression du premier ministre sioniste,  B. Netanyahu : ''Il semble que beaucoup au sein de la communauté internationale n'aient pas tiré les leçons de l'expérience de l'extermination du peuple juif, il s'agit d'une honte et d'une tache pour l'humanité''", a-t-il déclaré. Et, bien sûr, il ne s'est trouvé personne dans son camp pour relever qu'aucun des 120 pays réunis à Téhéran n'avait participé à l'extermination des Juifs européens, ni de près ni de loin. En revanche tous les responsables de ce massacre se trouvent dans le camp qui soutient aveuglément l'État sioniste et l'instrumentalisent  pour dominer la région. 
Cela dit, ceux que l'Occident considère comme  pestiférés  sont vraiment vraiment nombreux et ils se sont montrés décidés à braver leurs diffamateurs et leurs agresseurs potentiels.
Une autre perception des réalités mondiales s'est imposée à Téhéran.

3-  L'Occident s'emploie depuis une dizaine d'années à créer  un consensus international sur le dossier du "nucléaire iranien" en diabolisant l'Iran et en cherchant un prétexte pour renvoyer ce pays— comme l'Irak avant lui— à "l'âge de la pierre"; mais le sommet de Téhéran a soudé le mouvement des non-alignés autour du droit de l'Iran — et de tout pays qui le désire — à disposer d'une énergie nucléaire pacifique.  En dépit de leurs dénégations  c'est  le développement scientifique de l'Iran que les Occidentaux cherchent  à entraver : des savants iraniens ont été assassinés, après les centaines de scientifiques et d'universitaires irakiens, exterminés dans la foulée de l'occupation de l'Irak.
Les participants au sommet de Téhéran sont allés plus loin en montrant leur attachement à un Moyen-Orient dénucléarisé, renvoyant la balle dans le camp israélien et occidental. Bien que seul à détenir la bombe atomique et à représenter une menace mortelle pour toute la région et au-delà, Israël n'est pas assujetti aux contrôles de l'AIEA, alors que l'Iran, qui ne la détient pas, est non seulement ultra-contrôlé, mais également régulièrement accusé par cette organisation de chercher à fabriquer la bombe. 120 représentants du mouvement des non-alignés, également membres de l'ONU, ont dit aux alliés d'Israël : "Arrêtez d'insulter l'intelligence". Le plus gênant pour les dirigeants occidentaux, c'est que, à la pointe de la revendication pour un Moyen-Orient débarrassé des armes nucléaires, se trouvent leurs plus précieux alliés arabes.

4- La présence à Téhéran du nouveau président égyptien élu, Mohamed Morsi, a constitué, de l'avis de tous les observateurs, un moment fort du sommet. Bien que détenteur de la présidence en exercice du MNA, il n'était pas obligé de se rendre en personne à Téhéran pour passer le relais à l'Iran. Il aurait pu laisser cela à son ministre des Affaires étrangères comme l'ont fait des alliés arabes de Washington comme la Tunisie, la Libye et le Maroc. Il a préféré faire montre de liberté à l'égard des maîtres de la Maison blanche. Allant plus loin encore, il a intégré "l'escale" de Téhéran dans le cadre d'un voyage officiel à Pékin, la capitale de la seule puissance mondiale qui inquiète réellement  Washington. Ces deux déplacements égyptiens à Pékin puis à Téhéran valent surtout pour leur valeur symbolique. Ils marquent le retour de l'Égypte dans l'arène internationale tout entière après son confinement, depuis les accords de Camp-David de 1978, dans la seule sphère des relations autorisées par l'Occident. On peut même dire que, par cette visite de Morsi à Téhéran, l'Égypte a retrouvé vraiment sa liberté de manœuvre et a saisi l'occasion d'affirmer son… non-alignement.
Quelle Égypte ?
Les médias font grand cas des critiques de Morsi contre la Syrie, de la sortie de la délégation syrienne de la salle lors du discours du président égyptien, et de la façon dont son discours a été détourné par des médias iraniens lors de sa retransmission en direct. Or, rien de tout cela n'est de nature à susciter l'étonnement. Mohamed Morsi se réclame du "printemps arabe", c'est-à-dire de la contrerévolution qui a suivi et récupéré l'insurrection du peuple tunisien. Il tient le langage des Frères musulmans et réclame la fin du régime "oppressif" en Syrie. Ce faisant, il a donné des gages aux Occidentaux et à leurs alliés féodaux non "oppressifs" du Golfe. Derrière les embrassades, le contact entre Téhéran et Le Caire reste rugueux. D'ailleurs le rétablissement des relations diplomatiques n'est pas à l'ordre du jour. Les deux poids lourds du Moyen-Orient l'ont dit clairement : leurs futures relations seront "stratégiques", c'est-à-dire soumises à des intérêts supérieurs. Comment pourrait-il en être autrement ?
Le pays qui a chassé le chah et le pays où le chah est enterré ont des points de vue totalement opposés sur la question syrienne. Pour Morsi, on l'a vu, c'est un développement du "printemps arabe" prétendument "démocratique", inscrit dans le projet étasunien de "Grand Moyen-Orient". Pour Téhéran, ce qui se passe en Syrie et partout ailleurs dans le monde arabe participe au développement d'un "réveil islamique" dont le fameux "printemps" n'est qu'une étape sur le chemin d'une véritable indépendance, aussi bien politique qu'économique.
Les mêmes événements ne sont pas lus à travers les mêmes grilles.
Il n'empêche, le contexte de la réunion des non-alignés aidant, Mohamed Morsi a dû concéder que la solution du problème syrien concerne le peuple syrien et ne peut pas dépendre d'une intervention extérieure. Cette position isole les Occidentaux, ce qui explique le silence assourdissant de l'Arabie saoudite et de Qatar (représenté par l'émir en personne) aux assises de Téhéran.
Le 16ème sommet du MNA en Iran n'a pas résolu — et ce n'était pas son but — la fracture du monde arabe et musulman autour de la question syrienne, qui recouvre une fracture entre un courant indépendantiste et une tradition d'allégeance à l'impérialisme. Il a cependant réussi à la dégager du contexte arabo-musulman pour la hausser au rang d'une question internationale.

5- Depuis l'effondrement de l'URSS, la question de la souveraineté nationale et celle du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes se sont trouvés supplantés — grâce aux efforts occidentaux et à la manipulation de l'ONU et de son Conseil de Sécurité — par une soi-disant "légitimité internationale". Celle-ci donnerait désormais le droit à une prétendue "communauté internationale" (formée essentiellement d'anciennes puissances coloniales alliées d'Israël) d'intervenir dans les affaires intérieures des nations; ce que la charte des Nations-Unies n'autorise qu'en cas de menace pour la paix mondiale. Depuis l'éclatement de la Yougoslavie sous les bombes, en passant par la destruction de l'Irak, de l'Afghanistan, la guerre de 2006 contre le Liban,  l'écrasement et  la démolition de l'État libyen, cette "légitimité internationale" s'est révélée être celle de ceux qui soutiennent la spoliation du peuple palestinien. Leur bras armé est l'OTAN, et les victimes — à l'exception de la Yougoslavie — sont des nations musulmanes ou arabes d'Afrique et d'Asie. Cette prétendue "légitimité internationale" use également des techniques de l'agression douce (la  “Smart Power” ) en vue de changer les régimes dans des pays plus difficiles à agresser directement, comme la Russie, la Chine, l'Iran, ou le Vénézuela qui, comme par hasard, ont tous mauvaise presse en Occident. Dans ces pays, les entreprises de destabilisation se font par le biais des ONG —financées par Washington pour la plupart—,  la manipulation de l'opinion par des mensonges et à l'aide de campagnes autour des droits de "l'homme", des "minorités", des "femmes", etc.
Ces vieux procédés coloniaux sont usés jusqu'à la corde.
En élevant le dossier syrien au rang de problème fondamental en termes de droit international, le sommet des non-alignés le soustrait au champ toxique des prétendues "valeurs" occidentales qui couvrent des agissements comme le "coup libyen" qui a relancé, au XXIème siècle, la politique de la canonnière pratiquée tout au long du XIXème siècle. On pourra dire que, onze ans après l'effondrement de l'Union soviétique, celui du monde dit "libre"(de faire ce qu'il veut selon son "bon plaisir"), est venu.

6- Le camp occidental n'était pas bien sûr représenté au sommet de Téhéran, à l'exception de l'Australie, invitée en tant qu'observateur. Cela est logique. Mais Washington a tout fait pour dissuader le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon de s'y rendre, comme il a fait pression dans le même sens auprès du président égyptien et sans doute auprès d'autres alliés. Ces derniers sont au nombre de trente au sein du MNA et tous ont souscrit aux orientation impulsées par le sommet concernant les dossiers nucléaire et syrien.
Ban Ki-moon, comme Mohamed Morsi, a tenu lui aussi à rassurer ses maîtres. Son discours convenu sur la "menace nucléaire" iranienne, mais pas israélienne, sur la "sécurité" d'Israël, mais pas celle des Palestiniens, etc. est aussi fade que le personnage. Mais il était accompagné par Jeffrey Feltman, son sous-secrétaire aux affaires politiques qui était, depuis août 2009 jusqu'au mois de juin dernier, l'adjoint de la Secrétaire d'État, Hillary Clinton pour les affaires du Moyen-Orient. Ce dernier était ambassadeur au Liban pendant l'agression israélienne de juillet 2006 et, depuis le déclenchement de l'insurrection tunisienne, il sillonne le monde arabe comme une sorte de "Monsieur printemps arabe". À ce titre, il est à la pointe de la mobilisation contre l'État laïc syrien. On peut dire que, à Téhéran, il était vraiment "the right man in the right place"! Personne, mieux que ce faucon, n'était plus habilité à représenter — fût-ce par un trou de souris— l'Occident véritable, pour  prendre la mesure et rendre compte de la consolidation de l'opposition mondiale face aux diktats occidentaux.

Jeffrey Feltman, Ban Ki-moon, Ali Khamenei, sous le portrait de Rouhollah Khomeini