4 septembre 2012

CHANGEMENT DE DONNE À TÉHÉRAN

Au début de cette année, le double véto russe et chinois au conseil de sécurité de l'ONU a marqué, nous l'avons vu, un tournant dans la bataille de Syrie. Depuis, les pays colonialistes et leur clientèle arabe ont été obligés de battre en retraite. Ils n'envisagent plus, sinon sous de vaines rodomontades, une nouvelle intervention militaire contre une nation arabe, indépendante et souveraine. 
Quelques mois après ce tournant, le 16ème sommet du mouvement des non-alignés (MNA), tenu à Téhéran du 26 au 31 août 2012, est venu changer la donne du jeu politique international.
C'est un événement considérable pour plusieurs raisons :

1- Le Mouvement des Non-Alignés était considéré comme un mouvement moribond appartenant à une époque révolue. L'Égypte de Moubarak l'a étouffé pendant les trois années de sa présidence dans l'espoir de le voir finir au tombeau des illusions perdues du Tiers-monde. D'autant plus sûrement que l'effondrement de l'Union soviétique, en 1991, semblait aussi devoir l'emporter avec elle dans les décombres de l'Histoire. Des nations fraîchement affranchies du joug colonial, et d'autres qui craignaient de retomber dans les filets de l'impérialisme, avaient fondé le MNA, en 1961, à Belgrade, dans le but de se soustraire à la polarisation Est-Ouest en faisant bloc autour d' un nouveau pôle. Dans ce contexte, le redémarrage du Mouvement à Téhéran apporte un démenti aux prévisions et souligne un fait passé inaperçu : le retour aux devants de la scène politique mondiale d'une organisation pacifique groupant 120 pays indépendants. Cet événement correspond au maintien et à l'élargissement d'un autre vestige de la Guerre froide, l'OTAN, une organisation belliqueuse qui aspire à unir par la force un maximum d'États. L'Otan, rappelons-le,  a pulvérisé sous ses bombes deux membres  du mouvement des non-alignés : la Yougoslavie, pays fondateur, et la Libye. L'organisation atlantique promet à la Syrie le même sort, avec à la clé l'assassinat  de son président, Bachar al-Assad, qui "ne mérite pas", selon le ministre français des Affaires étrangères d'"être sur terre"!
La rencontre de Téhéran à laquelle ont participé des dizaines de chefs d'États, de monarques et de chefs de gouvernement de pays qui représentent les deux tiers de la vraie communauté internationale et près de 55% de la population mondiale, a donc relancé un mouvement qui refuse désormais l'alignement sur des puissances qui s'arrogent un droit de vie et de mort sur les États et sur leurs dirigeants, de décider du Bien et du Mal, de juger et de punir!

2- Le lieu de la rencontre, Téhéran, est la capitale du pays  le plus harcelé par la vindicte occidentale depuis des décennies, régulièrement menacé de bombardement par des puissances nucléaires sur la foi du soupçon qu'il aurait l'intention de se doter de l'arme atomique, et parce qu'il représente, par sa seule existence,  une menace pour la sacro-sainte sécurité d'Israël! Dans un tel contexte, s'aventurer à Téhéran, c'était courir le risque de passer pour un pestiféré. Aussi, et sans hésitation aucune, bravant les menaces les pressions et les chantages, les représentants de 120 pays se sont rendus à Téhéran au risque d'être traités de "honte" et de "tache pour l'humanité", pour reprendre l'expression du premier ministre sioniste,  B. Netanyahu : ''Il semble que beaucoup au sein de la communauté internationale n'aient pas tiré les leçons de l'expérience de l'extermination du peuple juif, il s'agit d'une honte et d'une tache pour l'humanité''", a-t-il déclaré. Et, bien sûr, il ne s'est trouvé personne dans son camp pour relever qu'aucun des 120 pays réunis à Téhéran n'avait participé à l'extermination des Juifs européens, ni de près ni de loin. En revanche tous les responsables de ce massacre se trouvent dans le camp qui soutient aveuglément l'État sioniste et l'instrumentalisent  pour dominer la région. 
Cela dit, ceux que l'Occident considère comme  pestiférés  sont vraiment vraiment nombreux et ils se sont montrés décidés à braver leurs diffamateurs et leurs agresseurs potentiels.
Une autre perception des réalités mondiales s'est imposée à Téhéran.

3-  L'Occident s'emploie depuis une dizaine d'années à créer  un consensus international sur le dossier du "nucléaire iranien" en diabolisant l'Iran et en cherchant un prétexte pour renvoyer ce pays— comme l'Irak avant lui— à "l'âge de la pierre"; mais le sommet de Téhéran a soudé le mouvement des non-alignés autour du droit de l'Iran — et de tout pays qui le désire — à disposer d'une énergie nucléaire pacifique.  En dépit de leurs dénégations  c'est  le développement scientifique de l'Iran que les Occidentaux cherchent  à entraver : des savants iraniens ont été assassinés, après les centaines de scientifiques et d'universitaires irakiens, exterminés dans la foulée de l'occupation de l'Irak.
Les participants au sommet de Téhéran sont allés plus loin en montrant leur attachement à un Moyen-Orient dénucléarisé, renvoyant la balle dans le camp israélien et occidental. Bien que seul à détenir la bombe atomique et à représenter une menace mortelle pour toute la région et au-delà, Israël n'est pas assujetti aux contrôles de l'AIEA, alors que l'Iran, qui ne la détient pas, est non seulement ultra-contrôlé, mais également régulièrement accusé par cette organisation de chercher à fabriquer la bombe. 120 représentants du mouvement des non-alignés, également membres de l'ONU, ont dit aux alliés d'Israël : "Arrêtez d'insulter l'intelligence". Le plus gênant pour les dirigeants occidentaux, c'est que, à la pointe de la revendication pour un Moyen-Orient débarrassé des armes nucléaires, se trouvent leurs plus précieux alliés arabes.

4- La présence à Téhéran du nouveau président égyptien élu, Mohamed Morsi, a constitué, de l'avis de tous les observateurs, un moment fort du sommet. Bien que détenteur de la présidence en exercice du MNA, il n'était pas obligé de se rendre en personne à Téhéran pour passer le relais à l'Iran. Il aurait pu laisser cela à son ministre des Affaires étrangères comme l'ont fait des alliés arabes de Washington comme la Tunisie, la Libye et le Maroc. Il a préféré faire montre de liberté à l'égard des maîtres de la Maison blanche. Allant plus loin encore, il a intégré "l'escale" de Téhéran dans le cadre d'un voyage officiel à Pékin, la capitale de la seule puissance mondiale qui inquiète réellement  Washington. Ces deux déplacements égyptiens à Pékin puis à Téhéran valent surtout pour leur valeur symbolique. Ils marquent le retour de l'Égypte dans l'arène internationale tout entière après son confinement, depuis les accords de Camp-David de 1978, dans la seule sphère des relations autorisées par l'Occident. On peut même dire que, par cette visite de Morsi à Téhéran, l'Égypte a retrouvé vraiment sa liberté de manœuvre et a saisi l'occasion d'affirmer son… non-alignement.
Quelle Égypte ?
Les médias font grand cas des critiques de Morsi contre la Syrie, de la sortie de la délégation syrienne de la salle lors du discours du président égyptien, et de la façon dont son discours a été détourné par des médias iraniens lors de sa retransmission en direct. Or, rien de tout cela n'est de nature à susciter l'étonnement. Mohamed Morsi se réclame du "printemps arabe", c'est-à-dire de la contrerévolution qui a suivi et récupéré l'insurrection du peuple tunisien. Il tient le langage des Frères musulmans et réclame la fin du régime "oppressif" en Syrie. Ce faisant, il a donné des gages aux Occidentaux et à leurs alliés féodaux non "oppressifs" du Golfe. Derrière les embrassades, le contact entre Téhéran et Le Caire reste rugueux. D'ailleurs le rétablissement des relations diplomatiques n'est pas à l'ordre du jour. Les deux poids lourds du Moyen-Orient l'ont dit clairement : leurs futures relations seront "stratégiques", c'est-à-dire soumises à des intérêts supérieurs. Comment pourrait-il en être autrement ?
Le pays qui a chassé le chah et le pays où le chah est enterré ont des points de vue totalement opposés sur la question syrienne. Pour Morsi, on l'a vu, c'est un développement du "printemps arabe" prétendument "démocratique", inscrit dans le projet étasunien de "Grand Moyen-Orient". Pour Téhéran, ce qui se passe en Syrie et partout ailleurs dans le monde arabe participe au développement d'un "réveil islamique" dont le fameux "printemps" n'est qu'une étape sur le chemin d'une véritable indépendance, aussi bien politique qu'économique.
Les mêmes événements ne sont pas lus à travers les mêmes grilles.
Il n'empêche, le contexte de la réunion des non-alignés aidant, Mohamed Morsi a dû concéder que la solution du problème syrien concerne le peuple syrien et ne peut pas dépendre d'une intervention extérieure. Cette position isole les Occidentaux, ce qui explique le silence assourdissant de l'Arabie saoudite et de Qatar (représenté par l'émir en personne) aux assises de Téhéran.
Le 16ème sommet du MNA en Iran n'a pas résolu — et ce n'était pas son but — la fracture du monde arabe et musulman autour de la question syrienne, qui recouvre une fracture entre un courant indépendantiste et une tradition d'allégeance à l'impérialisme. Il a cependant réussi à la dégager du contexte arabo-musulman pour la hausser au rang d'une question internationale.

5- Depuis l'effondrement de l'URSS, la question de la souveraineté nationale et celle du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes se sont trouvés supplantés — grâce aux efforts occidentaux et à la manipulation de l'ONU et de son Conseil de Sécurité — par une soi-disant "légitimité internationale". Celle-ci donnerait désormais le droit à une prétendue "communauté internationale" (formée essentiellement d'anciennes puissances coloniales alliées d'Israël) d'intervenir dans les affaires intérieures des nations; ce que la charte des Nations-Unies n'autorise qu'en cas de menace pour la paix mondiale. Depuis l'éclatement de la Yougoslavie sous les bombes, en passant par la destruction de l'Irak, de l'Afghanistan, la guerre de 2006 contre le Liban,  l'écrasement et  la démolition de l'État libyen, cette "légitimité internationale" s'est révélée être celle de ceux qui soutiennent la spoliation du peuple palestinien. Leur bras armé est l'OTAN, et les victimes — à l'exception de la Yougoslavie — sont des nations musulmanes ou arabes d'Afrique et d'Asie. Cette prétendue "légitimité internationale" use également des techniques de l'agression douce (la  “Smart Power” ) en vue de changer les régimes dans des pays plus difficiles à agresser directement, comme la Russie, la Chine, l'Iran, ou le Vénézuela qui, comme par hasard, ont tous mauvaise presse en Occident. Dans ces pays, les entreprises de destabilisation se font par le biais des ONG —financées par Washington pour la plupart—,  la manipulation de l'opinion par des mensonges et à l'aide de campagnes autour des droits de "l'homme", des "minorités", des "femmes", etc.
Ces vieux procédés coloniaux sont usés jusqu'à la corde.
En élevant le dossier syrien au rang de problème fondamental en termes de droit international, le sommet des non-alignés le soustrait au champ toxique des prétendues "valeurs" occidentales qui couvrent des agissements comme le "coup libyen" qui a relancé, au XXIème siècle, la politique de la canonnière pratiquée tout au long du XIXème siècle. On pourra dire que, onze ans après l'effondrement de l'Union soviétique, celui du monde dit "libre"(de faire ce qu'il veut selon son "bon plaisir"), est venu.

6- Le camp occidental n'était pas bien sûr représenté au sommet de Téhéran, à l'exception de l'Australie, invitée en tant qu'observateur. Cela est logique. Mais Washington a tout fait pour dissuader le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon de s'y rendre, comme il a fait pression dans le même sens auprès du président égyptien et sans doute auprès d'autres alliés. Ces derniers sont au nombre de trente au sein du MNA et tous ont souscrit aux orientation impulsées par le sommet concernant les dossiers nucléaire et syrien.
Ban Ki-moon, comme Mohamed Morsi, a tenu lui aussi à rassurer ses maîtres. Son discours convenu sur la "menace nucléaire" iranienne, mais pas israélienne, sur la "sécurité" d'Israël, mais pas celle des Palestiniens, etc. est aussi fade que le personnage. Mais il était accompagné par Jeffrey Feltman, son sous-secrétaire aux affaires politiques qui était, depuis août 2009 jusqu'au mois de juin dernier, l'adjoint de la Secrétaire d'État, Hillary Clinton pour les affaires du Moyen-Orient. Ce dernier était ambassadeur au Liban pendant l'agression israélienne de juillet 2006 et, depuis le déclenchement de l'insurrection tunisienne, il sillonne le monde arabe comme une sorte de "Monsieur printemps arabe". À ce titre, il est à la pointe de la mobilisation contre l'État laïc syrien. On peut dire que, à Téhéran, il était vraiment "the right man in the right place"! Personne, mieux que ce faucon, n'était plus habilité à représenter — fût-ce par un trou de souris— l'Occident véritable, pour  prendre la mesure et rendre compte de la consolidation de l'opposition mondiale face aux diktats occidentaux.

Jeffrey Feltman, Ban Ki-moon, Ali Khamenei, sous le portrait de Rouhollah Khomeini








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