22 octobre 2012

LES ARABES ET L'ISLAM : LE POINT DE VUE D'UN HISTORIEN

Hichem Djaït est, sans conteste, le meilleur spécialiste contemporain de l'histoire de l'Islam. Auteur remarqué de La Grande discorde (Gallimard) et, récemment, d'une Vie de Muhammad (Fayard) rédigée pendant vingt ans et publiée en trois volume, H. Djaït époussette l'histoire religieuse de ses légendes et lui restitue rationalité et intelligibilité.
Je vous invite à lire des extraits de son avant-propos destiné à l'édition française de son livre, La Crise de la culture islamique, (Fayard, octobre 2004), dans lequel il établit un diagnostic lucide de l'état de l'Islam arabe dans sa confrontation avec la modernité. Ce diagnostic révèle aujourd'hui toute sa pertinence et confirme la profondeur de vue de son auteur. Rédigé loin des feux de l'actualité, à une époque de calme relatif, ce texte est porteur de quelques affirmations fortes :
- L'Islam puise sa force dans un puissant mouvement de réappropriation de son identité historique et culturelle.
- L'enjeu pour l'Islam ne consiste pas à islamiser la modernité mais à s'adapter à ses valeurs.
- Le monde a  définitivement tourné le dos à la mentalité religieuse. Cette dernière remarque est d'autant plus importante qu'elle vient d'un historien qui a remarquablement mis en valeur, dans La vie de Muhammad, tout ce que l'Islam a apporté aux Arabes dans des conditions extraordinairement difficiles. Ce n'est qu'en comprenant cela que les Arabes pourront à nouveau devenir des acteurs de l'Histoire.

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[…] La grande civilisation islamique dans son noyau central n'a duré que quelques siècles, en gros, un demi-millénaire (700-1200). Le Califat s'est désintégré, des zones en marge ont émergé en Iran, en Anatolie, en Inde. Pendant presque un millénaire, l'élément arabe dans toutes ses composantes s'est effrité, dissouts, sauf pour ce qui est de la langue sacrée, la religion constituant une puissance de sauvegarde. Dans l'ordre politique, les Arabes ont été expulsés du champ historique pendant longtemps. Ce sont les Turcs, les Mongols, les Berbères, les Perses, les Caucasiens qui ont dirigé les destins du monde de l'Islam, un domaine devenu politiquement diffracté.
[…]
Ce qui existait avant l'abolition du Califat (1924) et la construction des États nationaux, c'était un sentiment assez vague, mais tout de même fort, celui de l'unité islamique. L'Islam était la référence consciente de l'identité. Les luttes nationales contre le colonisateur, réelles et non pas intellectuelles et qui donnèrent des résultats concrets, de l'Indonésie au Maroc, étaient des combats dirigés contre autrui, donc négatifs, sans contenu positif. Il s'agissait de refermer une parenthèse, de récupérer un être —un être néanmoins traversé par l'Europe, marqué par sa culture. De fait, la construction de l'État territorial a fourni ce contenu positif : un but palpable, hors de l'héroïsme négateur. Et ce qui était récupération est devenu synthèse de l'être intérieur et de l'apport extérieur. Le vieux sentiment islamique d'avant 1920 a alors été remplacé par une conscience nationale naissante. Si l'Inde, par exemple, avait été choquée par l'abolition du Califat, c'est-à-dire d'une institution œcuménique lointaine, elle ne fut plus, avant et après l'indépendance, intéressée que par son Islam intérieur et par la partition [NB. la création du Pakistan]. L'Iran et la Turquie, héritiers des derniers empires musulmans, alors autrement plus présent sur la scène du monde que les aires arabe ou indienne ou indonésienne, avaient rompu les amarres avec les Arabes depuis la première après-guerre, voire bien avant. Ils se sont engagés dans la voie de l'État national et de la laïcisation, davantage réussie en Turquie. Après la Deuxième Guerre mondiale, le fossé s'est élargi. La cause palestinienne, à laquelle le monde arabe s'est identifié, n'intéressait en rien l'Iran du Chah ni la Turquie postkémaliste. C'est précisément la Révolution islamique qui a changé la donne en Iran, redevenue puissance moyen-orientale intéressée par les problèmes arabes.

[…]Trois étapes marquent donc le monde islamique depuis un siècle et demi : absence historique et sens islamique diffus, résidu de la vieille Oumma; récupération de l'être historique et scission par nations et par aires; réislamisation actuelle après le nationalisme modernisateur. L'utopie islamiste a réunifié le monde musulman depuis un quart de siècle autour de son point de vue, de son aspiration, de ses démarches. Après une longue période de gestation intellectuelle qui a commencé au XVIIIe siècle avec Muhammad b. 'Abdelwahhab et toute la série des réformateurs après lui, elle est entrée dans le réel historique de l'action. Force unificatrice au sein de la myriade de ses projets, depuis l'islamisme modéré jusqu'à l'islamisme djihadiste, c'est également une force fracassante d'affirmation du Moi.
Mais l'islamisme est aussi, voire surtout une puissance de division. On aurait pu ou on pourrait imaginer que la lutte fratricide entre les États établis et les mouvements islamistes dans leur aspect violent susciterait un rejet radical de l'Islam par les premiers. La volonté de garder coûte que coûte le pouvoir, les enjeux matériels énormes ne constituent-ils pas un puissant levier pour secouer les traditions les plus fortes identifiées à l'ennemi intérieur ? Mais les États et les structures économiques et sociales sont apparemment si fragiles dans le monde musulman, qu'ils ne sauraient enfanter une dialectique implacable comme celle de la Révolution française, par exemple, de la Russie léniniste puis stalinienne, de la Chine de Mao *. Et l'on ne peut balayer l'Islam sans résistance, sans débat, sans crise de conscience déchirante. Il aurait été bien étonnant  que les laïcisants parmi les chefs comme Atatürk, le premier Chah, Nasser, Bourguiba, réussissent à extirper l'Islam sans retour de bâton. Et cela non pas tant que la religion islamique est particulièrement affirmative —c'est le cas de tous les monothéismes — que parce que, au fond, elle est la seule chose sérieuse, le seul legs universel, créateur de grand art et de culture, dans un monde impotent, écrasé par la machine historique de la modernité, vivant dans une temporalité axée sur le présent, sans passé ni futur. Le christianisme aussi a résisté pendant trois siècles à la modernité européenne et a survécu difficilement en s'y adaptant. Il est sûr que l'intériorisation de la modernité dans ses éléments fondamentaux — valeurs, science, structures politiques — est extrêmement difficile pour les société non occidentales. Il y faut du temps, de l'effort, et surtout une mutation dans les valeurs. Ce dernier point est particulièrement important et sensible parce qu'il touche à la subjectivité des peuples et des individus. D'où la nécessité d'un travail de soi sur soi. Une mutation des valeurs s'obtient plus facilement par l'idéologie et par des régimes de terreur, comme en Russie et en Chine qui étaient déjà de grands États unifiés. Mais le prix à payer fut élevé et l'échec fut à l'arrivée, sans compter que l'idéologie marxiste avait un contenu positif clair et précis. L'islamisme est tout à fait différent : une simple force d'affirmation et de résistance, et non pas une idéologie élaborée, dans un monde islamique par ailleurs dispersé. Il est clair que l'islamisme est une réaction identitaire, d'orgueil désespéré parce que nié. Rien n'est plus terrible que la non-reconnaissance par l'autre — un seul Autre, d'ailleurs haï parce qu'admiré : l'Occident. Il est tout à fait exact que les musulmans vivent un problème psychologique grave. Ils veulent accéder à l'humain tel que défini par la modernité, mais il faut qu'ils lui sacrifient leur culture. C'est un gigantesque conflit intérieur qui s'extériorise par la souffrance infligée à soi et à autrui.

[…] La Oumma est une nation spirituelle, ce qui est énorme et peu de chose en même temps. Elle ne pourrait suivre le chemin normal de la puissance, dévolu aux configurations compactes structurées comme les États. Sauf que le monde humain requiert la puissance. C'est là un dilemme mortel. Il requiert aussi le bonheur dans cette vie-ci, d'âpre manière et de plus en plus. La parenthèse religieuse de cinquante siècles s'est refermée partout, y compris dans l'Islam qui a été converti en force identitaire en lutte pour la vie et pour la reconnaissance, avec les déviations que l'on sait. Ce livre examine les efforts déployés depuis un siècle et demi par les penseurs et les leaders du monde de l'Islam pour adapter et faire s'adapter leurs sociétés à l'incroyable nouveauté de la modernité issue de l'Europe, qui a tout disloqué et tout recomposé.
Hichem Djaït
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*Hichem Djaït souligne ici la longévité des systèmes étatiques les plus despotiques malgré leur contestation par leur '"ennemi intérieur" islamiste, en pointant la fragilité des structures économiques et sociales. Certes. Il faudrait cependant ajouter à ce constat que cette fragilité était compensée — c'est ce que nous pouvons conclure aujourd'hui — par le soutien apportée à ces États par l'Europe et par les États-unis, sur les plans économique et sécuritaire. C'est la raison pour laquelle ces régimes étatiques, en Tunisie et en Égypte, ont succombé aussitôt que l'Europe est entrée en crise économique et que les États-Unis ont décidé de miser sur l'islam politique pour remodeler le monde arabe et l'aire musulmane selon leurs vues accordées avec celles de l'État israélien. C'est aussi la raison pour laquelle l'État libyen n'a pu être abattu que par l'OTAN qui essaie de rééditer le coup en Syrie. C'est pourquoi la remarque de H.Djaït éclaire d'un jour nouveau le phénomène "révolutionnaire". On peut s'interroger en effet pour savoir comment  l'absence d'une dialectique révolutionnaire forte en 2004 est devenue tout à coup possible en 2011?

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