14 octobre 2012

TUNISIE: À PROPOS D'UNE TRIBUNE DE L'AMBASSADEUR DES U.S. A.

Dans une tribune en date du 14 octobre publiée par le quotidien "La Presse de Tunisie", l'ambassadeur des États-Unis à Tunis, Jacob Walles, délaisse les habituels canaux diplomatiques pour s'adresser directement à l'opinion tunisienne. Il revient en détails sur le saccage de son ambassade par des bandes salafistes; il souligne le nombre élevé des messages de sympathie qui lui sont parvenus de la part des Tunisiens et il insiste sur la solidité des relations entre les États-Unis et la Tunisie qu'il fait remonter à deux siècles. Mais le cœur de son message consiste en un appel pour que les auteurs soient poursuivis et jugés. Un appel déjà adressé publiquement par Hillary Clinton à son homologue tunisien.

Voici les extraits les plus significatifs :

“Il y a un mois, le 14 Septembre 2012, un groupe d'extrémistes violents a attaqué l'ambassade américaine et l'école américaine de coopération de Tunis. Ces attaques violentes ont mis en danger la vie des employés américains et tunisiens qui étaient à l'intérieur de l'ambassade lors de l'attaque. Les assaillants ont causé des millions de dollars de dommages à l'enceinte de l'ambassade, ils ont brûlé plus de 100 véhicules, dont la plupart appartenaient au personnel tunisien de l'ambassade et ils ont aussi détruit la propriété privée dans la zone près de l'ambassade…”

“Le gouvernement tunisien a l'obligation d'assurer la sécurité de ses citoyens et de ses invités - et j'appelle le gouvernement tunisien à mener son enquête et à traduire les auteurs et les commanditaires de cet attentat en justice. Je demande au peuple tunisien de dénoncer la violence et la terreur et de jouer un rôle actif dans la construction de l'avenir que vous méritez pleinement”…

“Comme Secrétaire d’état Clinton a souligné :
Notre relation est construite autour des principes communs de toutes les démocraties - un engagement à la non-violence, la tolérance et l'inclusion de toutes les personnes, et à faire respecter la primauté du droit.
Le peuple tunisien a courageusement choisi la voie de la démocratie. La révolution tunisienne était la première des révolutions arabes et le peuple tunisien a travaillé si dur et consenti des sacrifices si grands qu’il est inadmissible que les progrès qu’il a réalisés soient pris en otage ou dévoyés par des extrémistes qui ont leur seul agenda.

Les peuples et les gouvernements des États-Unis d'Amérique et de la Tunisie ont maintenu plus de 200 ans d'amitié et de coopération, et en tant qu'ambassadeur américain en Tunisie, je vous assure que nous ne laisserons pas les actes insensés des terroristes et des criminels nuire à notre engagement à continuer et à approfondir les relations entre nos deux pays"
”.

Venant après les admonestations publiques adressées par Mme Hillary Clinton au chef de la diplomatie tunisienne en déplacement à Washington, quelques jours après les faits, l'intervention de l'ambassadeur Walles est plus qu'une  piqûre de rappel.

—Le choix de s'adresser directement à l'opinion tunisienne doit être compris comme une défiance affichée à l'égard du gouvernement tunisien qui ne semble pas pressé d'empêcher les salafistes de nuire. Il est soupçonné de manquer à ses devoirs en faisant traîner en longueur l'enquête criminelle et en laissant le principal suspect en cavale.

—L'insistance sur le thème de la violence (voir les passages soulignés) revient à une accusation en creux portée contre le gouvernement tenu pour responsable de cet état de fait tant qu'il n'aura pas fourni la preuve du contraire en punissant les fauteurs de trouble. L'ambassadeur appelle indirectement le gouvernement à "un engagement à la non-violence, la tolérance et l'inclusion de toutes les personnes, et à faire respecter la primauté du droit".

—Les États-Unis encouragent la violence, le terrorisme et l'extrémisme, quand cela sert leurs intérêts, comme en Palestine et en Syrie, au Bahrein, au Yémen ou même en Libye. Mais en Tunisie ils ne semblent pas l'apprécier. C'est une chasse gardée. C'est la raison pour laquelle l'ambassadeur Welles insiste partout dans sa tribune sur les liens directs avec les Tunisiens. C'est un revirement extrêmement important qui vient après un moment de flottement où les États-Unis, répétant l'erreur qu'ils firent en Algérie dans les années quatre-vingt dix, crurent que le projet de "Grand Moyen-Orient" pouvait passer par la wahabisation, c'est-à-dire par la vassalisation des Arabes dans les girons de Riyad et de Doha.

L'ambassadeur Jacob Walles est bien placé pour prendre la mesure de la profondeur du rejet des Tunisiens d'un projet qui les juge bons à être gouvernés par des religieux d'un autre temps. La société civile résiste vaillamment à ses propres démons et des fronts se constituent pour relever avec succès le défi islamisateur, pour éviter au pays les affres de la guerre civile, et éloigner le spectre d'une afghanistation aux portes de l'Europe.

—L'intervention de l'ambassadeur survient également au lendemain de la diffusion sur internet des extraits d'une vidéo filmée en avril dernier au cours de laquelle le chef du parti islamiste, Ennahdha, Rached Ghannouchi, dirigeant de facto de la Tunisie, s'adresse à des salafistes impatients d'en découdre pour leur dire en substance :
« Nous sommes d'accords sur l'essentiel, nous voulons un État islamique. Il n’y a aucune différence entre Islam et charia. Nous avons réussi à asseoir solidement l’article premier de la constitution assurant que la religion de l'État est l'islam. Nous voudrions bien y ajouter la charia, mais la société est-elle prête?  Nous ne voulons pas d’un scénario à l’algérienne où la révolution a déjà eu lieu le 5 octobre 1988. Les islamistes élus à 80% ont quand même été évincés et leurs dirigeants dispersés. Nous ne voulons pas d'un tel scénario en Tunisie où nous avons seulement obtenu 42% des suffrages. Il ne faut pas que les remèdes que nous préconisons tuent le patient en faisant un mauvais diagnostic. Nous ne sommes pas sûrs de l’armée, ni de la police, ni même de l’administration publique. Les médias sont aussi contre nous. Pourquoi êtes vous pressés? Quand on a un acquis, assurons-le avant de passer à l’étape suivante. Vous avez les mosquées. Créez des écoles. Faites de la prédication. Invitez des prédicateurs étrangers. Créez vos chaines de télévision et de radios et soyez patients. »
Nous sommes loin, ici, des discours que le dirigeant d'Ennahdha  réserve aux oreilles occidentales, comme il sait les  broder sur le thème de la compatibilité entre l'islam et la démocratie. Nous sommes au cœur du projet d'islamisation du corps social tunisien considéré comme un corps "malade" qui a besoin de la "pharmacie de l'islam". Le parallèle fait avec l'Algérie situe aussi les propos du dirigeant islamiste qui s'estime à la tête d'une "révolution" qu'il ne veut pas voir finir comme l'algérienne. Les islamistes tunisiens, qui n'ont pas participé à l'insurrection populaire qui a chassé Ben Ali du pouvoir, se réfèrent bel et bien à un projet révolutionnaire. Tous ceux qui n'en veulent pas sont des "contrerévolutionnaires", y compris ceux qui, en abattant le régime de Ben Ali, voulaient seulement  "le pain, la liberté et la dignité".

— La tribune de M. Jacob Walles semble avoir pris acte de tout cela. C'est pourquoi elle sonne comme une  déclaration de guerre contre le gouvernement islamiste tunisien qu'elle assimile à une violence restée impunie, et qu'elle défie en s'adressant directement à la société civile, au "peuple tunisien", pour l' assurer qu'il sera soutenu "sur la voie de la démocratie", et pour empêcher que les "progrès qu’il a réalisés soient pris en otage ou dévoyés par des extrémistes qui ont leur seul agenda". Autrement dit, les États-Unis sont décidés à appliquer leur doctrine du "regime change"  qui consiste à s'appuyer directement sur la société civile pour l'inciter et l'aider à provoquer la chute de régimes indésirables. Cela se trouve en toutes lettres dans la tribune de l'ambassadeur : 
"Je demande au peuple tunisien de dénoncer la violence et la terreur et de jouer un rôle actif dans la construction de l'avenir que vous méritez pleinement".
À bon entendeur salut!

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