14 novembre 2012

LE MAGHREB ET L'ORIENT

Les réflexions qui suivent ont été suscitées par la discussion d'un article signé Hassan Sahloul, La matérialisation humiliante de l'impuissance arabe, paru dans le journal Les provinciales, — une  lettre confidentielle à distribution limitée publiée à Lyon (n°23 du 9 septembre 1991). Noureddine Bouarrouj réagit à la fréquente confusion faite par certains intellectuels entre l'aile orientale et l'aile occidentale du monde arabe. Comme les notes ajoutées en bas de page le montrent en partie, sa réflexion éclaire d'un jour nouveau certains aspects dés évènements dont le Maghreb comme le Machreq sont le théâtre depuis la révolte tunisienne du 17 décembre 2010.

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LE SENTIMENT NATIONAL ET LE VÉCU DE LA DÉFAITE

Depuis le début du siècle l'Orient a toujours vécu moralement avec des défaites. L'Égypte seule peut-être représente un cas particulier. Elle n'a pas eu le même parcours au sein de l'Empire ottoman. Elle a connu ensuite la victoire, surtout celle de la nationalisation du canal de Suez , et elle n'a sombré que récemment dans le monde des défaites, tout en les atténuant et en considérant qu'en 1973 elle avait ébranlé l'armée israélienne.
Avec le sionisme et sa persistance en Israël, un énorme vécu d'échec caractérise l'Orient. Le dernier en date est lié à la défaite de Saddam Hussein.
Cette situation est à contre-courant de celle du Maghreb dont l'émancipation a commencé après la Deuxième Guerre mondiale grâce au Mouvement national.
Au Moyen-Orient le Mouvement national a avorté.
Que ce soit avec les Ottomans ou avec les puissances coloniales mandataires qui ont pris la relève, il y a eu toujours  des régimes au Machreq. Que l'Empire ottoman divise la région en plusieurs sandjaks ou que la France divise la Syrie en plusieurs morceaux, il y a toujours eu des régimes. Ce qui dénotait avec le Maghreb du début du XXème siècle où l’Algérie a perdu tout régime [pour devenir un département français], tandis qu’en Tunisie un régime [husseinite] a subsisté ancré dans le peuple mais totalement sous protectorat français, dénué de pouvoir et d’armée, tout comme ce fut le cas au Maroc après son occupation.
Au Moyen Orient, il y avait des régimes qu'on pouvait manipuler. Que ce soit Hussein de Jordanie ou le Chérif Hussein bin Ali de La Mecque, il y avait toujours des potentats avec lesquels les puissances occidentales passaient des accords sur le dos des peuples. Donc les régimes conduisaient les affaires de la politique et les rares mouvements populaires comparables à ceux du Maghreb ne se sont pas dressés contre la colonisation européenne mais contre l'Empire ottoman. Au Maghreb, et c'est ce qui nous caractérise, ce sont les mouvements populaires qui ont conduit des guerres et les ont perdues ; ce ne sont pas les régimes. Ce qui fait que les mouvements populaires au Maghreb ont fondé des États, alors qu'en Orient les directions sont souvent le fait de compromis avec les puissances occidentales. C'est pourquoi on a eu longtemps affaire au Moyen-Orient  à la pratique des coups d'État.
Le Maghreb a toujours, jusqu'à nos jours, connu une sorte de combinatoire entre les peuples et leurs régimes.
Jusqu'à 1962 il a certes vécu une humiliation par l'occupation, l'administration directe et une colonisation de peuplement beaucoup plus forte, plus aliénante et plus dure que celle que l'Orient a subie. Mais la libération du Maghreb a aussi a été plus régénératrice et on ne vit pas sur un sentiment d'échec. L’échec est en train de venir maintenant dans la mesure où les mouvements de libération nationale n'ont pas réalisé les promesses ou les espoirs qu'on a fondés sur eux.
Au Moyen-Orient, avec Israel, les peuples vivent la permanence de l'échec et attendent tout des régimes.

LE CHEF, L'ÉTAT, LES RÉGIMES, LE NATIONALISME  ET L'EMPIRE

Ce que nous appelons au Maghreb un chef (un zaïm), c'est un leader populaire qui ne vient pas de l'État et qui n’y aboutit pas pour devenir chef, mais au Moyen-Orient les zaïms qui ont voulu jouer des rôles modernes, comme Nasser, Saddam Hussein et actuellement aussi Hafez el-Assad, sont parvenus à l'État pour devenir des zaïms. Même s'ils ont des parcours à l'intérieur de partis comme le baath, leur leadership procède de l'État et non du parti, alors qu'au Maghreb, le zaïm se constitue dans le mouvement populaire; un phénomène qui arrive pour la première fois au Moyen-Orient avec Yasser Arafat (1).
Toutes ces différences font que l'on aborde les mêmes choses au Maghreb et au Machreq — comme l'affaire palestinienne— mais on ne les conçoit pas de la même manière (2).
Une autre différence à souligner concerne la question nationale. Elle s'est aussi constituée au Machreq contre des peuples locaux : l'arabisme contre le Turc et contre le Perse, et cela tout au long de l'histoire. Chez nous, le nationalisme est essentiellement anti-colonial et surtout anti-chrétien-catholique remontant au ressenti de l’époque de la Reconquista . Alors qu'eux, en tant qu'Arabes reconstituent leur nationalisme, non pas contre l'Europe —par le biais des minorités, certaines puissances occidentales sont même apparues comme des libératrices —, mais à l'égard des Perses (guerre Iran-Irak) ou par l'affirmation de la laïcité contre l'Islam.
Il faut remarquer toutefois que le nationalisme en Orient vise à se résorber en une seule nation, donc à s'annuler. C’est pourquoi cette région n'a pu connaître une sorte de paix relative entre ses peuples que lorsqu'elle a été comprise dans un empire où les aspirations nationalistes implosent et où chacun se positionne et essaie de trouver sa place dans le cadre de cet empire (3).
En Tunisie, au cours des deux événements très importants que furent la révolte de Ben Ghedhahem* et l'attaque militaire française de 1881, la population qui s'est révoltée pensait que  l'Empire ottoman pouvait venir à leur secours, soit pour changer le bey, soit pour contrer les Français. Elle ne voyait pas dans les ottomans un ennemi, mais le contraire.
Depuis, en tant que maghrébins nous avons notre façon de lutter, nos priorités et l'exigence de nous libérer nous-mêmes plutôt que d'attendre notre libération de l'Orient avec lequel nous partageons une destinée commune.
De leur côté, les mouvements politiques de l'Orient n'ont jamais compté sur l'apport du Maghreb. Ils ont pensé que les mouvements maghrébins peuvent être des mouvements auxiliaires de leur libération, mais ils se placent, eux, à l'avant-garde et considèrent que le Maghreb doit suivre  la stratégie arrêtée par eux. Dans les moments de faiblesse de notre histoire, il y a des gens qui ont admis cette tendance, mais d'autres l’ont rejetée, préférant compter sur eux-mêmes et sur une stratégie propre relevant des problèmes spécifiques au Maghreb. C'est ici qu'il convient de poser la question du devenir et de la fonction de la Tunisie dans le Maghreb et dans le monde arabe. Quel doit être son rôle ? Quelles sont ses particularités ? Quelle est sa spécificité ? Les Tunisiens ont été des précurseurs en politique. Ils ont privilégié l'arme politique et diplomatique sur l'armée et le peuple. La Tunisie a une conception politique et un parti qui la définit et qui a la plus grande longévité dans le monde arabe. Elle a des capacités intellectuelles dans le domaine arabe et moderne depuis les années cinquante. Mais la  spécificité culturelle et politique peut-elle être purement tunisienne et  pourvoyeuse de culture et d'idées ? C'est une question qu'il faut réviser, car les forces centrifuges à l'intérieur de la Tunisie existent et menacent le pays de dislocation. Le pays a eu plusieurs malheurs dans son histoire à cause de cela (4).
En tout état de cause dans les pays du Maghreb aucun parti n'est né sur la base du nationalisme arabe — c'est une idée absente du FLN, du PPA, du Destour, de l'Istiqlal et de l'USFP — alors que l'inverse est vrai au Proche-Orient. Mais chaque fois que les régimes maghrébins et les partis se trouvent en situation d’échec survient la fuite vers l'extérieur par le biais de l’arabisme ou de l’islamisme, ou en courant derrière le rêve d’un Maghreb uni quand il y a vraiment une impasse. En 1948, alors que deux mouvements dominaient la scène, l'islamisme et l'arabisme, (tous deux contrôlés par la Zitouna), les Tunisiens allaient se battre en Palestine.


DOMINATIONS ÉTRANGÈRES ET SPÉCIFICITÉS

Le Maghreb a connu deux formes de domination occidentale dans son conflit spécifique avec l'Occident : le mandat et l’occupation de peuplement. Le seul dénominateur commun avec le Proche-Orient vient du fait que l'Occident a mené dès le début une politique d'exploitation, de domination et d'agression dans toute l’aire arabe. Toutefois,  l'Occident des maghrébins est latin et catholique, impliqué donc dans les Croisades, alors que celui du Proche-Orient est à dominante anglo-saxonne et protestante et n’a pas été impliqué dans les Croisades. Cela dit, et d’une certaine façon, le Maghreb a été protégé de l'Angleterre — alors puissance dominante — par la France.
Il faut  s’interroger à cet égard sur l'histoire occidentale dans sa relation avec les minorités. Pourquoi telle puissance a-t-elle choisi telle minorité ?
On comprend pourquoi les Français ont choisi les maronites avec lesquels ils sont en rapport depuis les croisades, à quoi s’ajoute le rôle de la France "fille ainée de l'Église" pour la défense des lieux saints, la protection des minorités catholiques, etc..
La Russie a choisi la défense de la minorité grecque orthodoxe en Orient
Restent les Anglais. S’ils ont d’abord choisi les druzes, en tant que branche de l'alaouisme qui a des affinités et des ouvertures avec le christianisme, c’était surtout contre leurs rivaux français qui avaient misé sur les  rivaux historiques des druzes, les maronites.Les Anglais auraient voulu certainement trouver une branche chrétienne, mais, en dehors des catholiques et des orthodoxes, il n'y a pas au Proche-Orient de minorité protestante. Les Anglais, non seulement ne sont pas catholiques, mais ils ont une Église nationale, l'Église anglicane. Comme ils ont besoin d'un point d'ancrage dans la région, ils ont trouvé la minorité juive. Il existe un rapport entre les juifs et les protestants : c'est l'Ancien Testament qui n'a pas la même valeur ni dans l'Église catholique ni dans l'Église orthodoxe, pour lesquelles la rupture avec l'Ancien Testament est nettement établie.
Par contre les protestants, quand ils ont redécouvert la Bible,  ont privilégié l'Ancien Testament où ils puisent notamment le mythe de la Terre promise qui a beaucoup servi dans la conquête de l'Amérique, de l'Afrique du Sud et même de l'Australie, et qui opère en Palestine avec les mouvement sionistes. Ce mythe a été un élément de rapprochement idéologique avec les juifs. On a découvert que les premiers qui, en Tunisie, ont demandé au bey Sadok de reconnaître une association israélite internationale, ont été les Britanniques qui sont revenus plusieurs fois à la charge malgré le refus du bey qui protestait de la nécessité de garder ses sujets sans allégeance à l'égard de l'étranger.
En outre l'Angleterre était, plus que la France, un pays marchand. L'essentiel de sa puissance à l'époque provenait du commerce. Or, l'élément commerçant qu'elle a trouvé dans le monde arabe où il n'y a pas de protestants, ce sont les minorités juives.
Pourquoi les sunnites, au Moyen-Orient, ont-ils toujours eu mauvaise presse en Occident et étaient-ils détestés par les puissances coloniales dont la propagande anti-sunnite était très forte ? C'est parce que les sunnites tenaient à leur allégeance à l'Empire ottoman plus que les alaouites ou les druzes. Ce sont les sunnites qui étaient l'élément de résistance le plus fort à la pénétration européenne et ces "orthodoxes de l'islam" étaient taxés de dogmatisme, de fanatisme, etc.
La France se rattrapera en Afrique du Nord où elle n'avait découvert que des juifs, comme minorité, et plus tard les Kabyles, mais ce n'était pas son choix réel. La France n'est pas un pays qui a utilisé la minorité juive dans le monde arabe comme support de sa politique de pénétration et d’influence.
Enfin l'Angleterre a été souvent un pays beaucoup plus libéral que la France. Son libéralisme était plus avancé du point de vue des institutions. Ce qui a permis aux juifs d'arriver au pouvoir (Disrali) et d'être présents au niveau de l'institution parlementaire qui imprègne profondément la mentalité anglaise.
Les États-Unis, quand ils ont pris la relève de l'Angleterre, se sont appuyés à leur tour sur la minorité juive, mais, à la différence de la Grande-Bretagne, ils tentent par le biais des missionnaires d'implanter le protestantisme au Liban (5) et d'avoir une certaine influence sur les chrétiens par le biais des missions, des écoles, etc.

Noureddine Bouarrouj, Paris Octobre 1991

(1) Le cas de Yasser Arafat  semble bien une exception, puisque, Mahmoud Abbas se maintient au pouvoir à la tête de l’ « autorité palestinienne », imposé par les puissances arabes et occidentales, car son mandat a pris fin depuis des années.
(2)  C’est peut-être la raison profonde pour laquelle, au Maghreb, il y a eu tout de suite un soutien pour ce qui a été perçu, en Syrie, comme un mouvement populaire. Noureddine Bouarrouj a vu juste en soulignant la prépondérance des régimes sur les peuples, puisque, en dernière analyse, les acteurs régionaux de l’épouvantable tragédie syrienne sont les régimes turque, saoudien, iranien et égyptien : le peuple syrien étant le dernier à pouvoir agir sur son propre destin. On lui a volé sa révolution démocratique et chacun essaie de lui imposer un régime à la place d’un autre.
(3) Nous touchons ici du doigt les raisons pour lesquelles les Saoudiens, qataris, jordaniens et autres égyptiens sont à ce point attachés à l’impérialisme étatsunien malgré le soutien de ce dernier à la spoliation du peuple palestinien : il arbitre leurs différends et il est considéré comme un moindre mal par rapport à leurs divisions intestines chroniques.

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*Chef de la tribu des Majer, de la région de Kasserine, il est l'une des figures emblématiques de la révolte menée en 1864 contre le pouvoir beylical, suite au dédoublement des impôts imposé en 1858 par la politique financière instaurée par le ministre Mustapha Khaznadar.
Alors que les soldats du bey s'en prennent à toutes les tribus, Ali Ben Ghedhahem ordonne la désobéissance fiscale et se voit contraint de se réfugier dans les montagnes près d'Oueslatia et Bargou et d'organiser la résistance ; d'autres tribus se rallient à son mouvement dont les Ouled Ayar de la région de Makthar les Jlass et les Oueslat de la région de Kairouan, les Hemamma de la région de Sidi Bouzid et les Frachich de la région de Kasserine.
En avril 1864, Ben Ghedhahem et ses alliés déclarent la révolution, mouvement qui gagne les trois-quarts de la population, n'épargnant que la capitale Tunis et la région du cap Bon. Toutefois, grâce à des « manœuvres de ruse, de perfidie, de convoitise et de promesses », les alliances tribales finissent par se rompre. Ben Ghedhahem est capturé — ou se rend selon certaines sources — torturé au palais du Bardo puis incarcéré dans le fort de la Karraka de La Goulette jusqu'à sa mort par empoisonnement le 10 octobre 1867. (Source : Wikipédia)


(4) L'actualité tunisienne offre une manifestation nouvelle de ces forces de dislocation du tissu social.
(5) Et désormais aussi en Algérie.

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