28 novembre 2012

LIBAN : DANSE AVEC LE LOUP SALAFISTE

La scène libanaise reflète en général assez fidèlement les réalités du Moyen-Orient. Toutes les forces et tous les courants d'idées s'y trouvent représentés. Toutes les contradictions aussi. Chaque puissance régionale y dispose de "clients", et le Liban reproduit la plupart des tensions, des conflits et des rapports de force régionaux avec leurs soubassements internationaux. Dans "Les enjeux de la bataille de Syrie", la question des minorités ethniques et religieuses a été relevée comme étant celle qui détermine et légitime les ingérences des puissances régionales et internationales dans ce pays depuis le démantèlement de l'Empire ottoman. L'Arabie saoudite se pose en défenseur des sunnites, la France,  des maronites, la Russie, des orthodoxes, et il fut même une époque où l'Irak baathiste y soutenait ses partisans contre les baathistes syriens, l'Égypte se tenait derrière les nassériens, etc. La montée en puissance de la communauté chiite dans la foulée de la révolution khomeyniste a introduit l'Iran comme son protecteur, avec le soutien de la Syrie à laquelle les États-Unis ont demandé de rompre ses liens avec l'Iran et avec le Hezbollah.  Le refus de la direction syrienne est la cause des malheurs qu'endure le peuple syrien —resté tout de même majoritairement soudé autour de son armée— et le Liban voisin est désormais lui aussi ouvert aux guerriers noirs du salafisme et d'al-Qaïda, créatures de l'Arabie saoudite et des États-Unis.

Dès le début de la guerre contre la Syrie, des imams en ont pris la tête, comme l'Égypto-qatari Al-Qaradawi, le télésalafiste d'Al-Jazeera, et le cheikh syrien Adnane Al-Arour pour lequel un tiers des Syriens pouvait périr s'il le fallait, pourvu que le régime tombât.

Depuis, la plupart des brigades de combat , toutes affublées de noms à référence islamique, sont commandées par des cheikhs et des imams. Même la coalition de Doha qui prétend représenter l'"opposition" syrienne à l'extérieur est  dirigée par l'ancien imam de la mosquée des Omayyades. Cela montre bien que la Syrie est moins le théâtre d'une guerre civile comme certains se plaisent à le faire croire que celui d'une guerre de religion: en fait une "croisade" contre la laïcité républicaine et la modernité, dont la Syrie —avec le Liban— est la dernière citadelle au Proche-Orient. 

Al-Arour et Al-Qaradawi

Au Liban, les Saoudiens ont jeté leur dévolu sur un imam qui, tout en se défendant d'être salafiste et de rouler pour Riyad, n'en applique pas moins résolument la stratégie anti-iranienne et le sectarisme anti-chiite des wahhabites: le cheikh Al Assir. Pour mieux cerner son ostracisme, il faut rappeler ce que fut le sort des chiites au Liban avant la révolution iranienne. Ils étaient les plus déshérités des Libanais et leur sort ne pouvait être comparé qu'à celui des réfugiés palestiniens. Chiites libanais et réfugiés des camps étaient proches et solidaires. La bourgeoisie sunnite était contre les deux. Elle n'a pas mobilisé les sunnites quand ses alliés de la droite maronite ont massacré les Palestiniens; et quand les Israéliens ont envahi le Liban, ce sont les chiites qui les en ont chassés au bout d'une longue et héroïque résistance.  Georges Corm, historien et politologue libanais de renom, explique bien ce que représente le parti qui les représente : ”Le Hezbollah, qui s'inspire des principes de la révolution iranienne, parvint deux fois à mettre en échec la puissante machine de guerre israélienne, en 2000, en forçant l'armée israélienne à se retirer des territoires occupés au sud du Liban depuis 1978, puis en 2006 en empêchant cette même armée de réoccuper cette partie du Liban; ce mouvement de résistance crée ainsi un contre-modèle à la politique de soumission à Israël et aux États-Unis des principaux gouvernements arabes (en particulier l'Égypte, l'Arabie saoudite et la Jordanie).”(1)

Aussi, les positions d'al-Assir, par-delà ses tentatives de se montrer indépendant, montrent-elles que la bourgeoisie sunnite, les salafistes et les frères musulmans ne font pas seulement cause commune avec les puissants: ils s'érigent en adversaires contre ceux qui n'ont jamais perdu de vue l'importance et le caractère central de la cause palestinienne,  la souveraineté des  États et la primauté du droit sur la force. On appréciera sa phraséologie gratuite au sujet d'Israël qui ne coûte rien et ne recouvre aucune pratique. Sa défense  du régime de Moubarak et des régimes de Doha et de Riyad se passent de commentaires. En définitive, seuls l'Iran et la Syrie ne trouvent aucune grâce à ses yeux !

Rien ne peut mieux illustrer de telles contorsions rhétoriques qu'un entretien vif et bien mené avec cet imam qui monte et qui incarne la stratégie salafiste au Liban et autour duquel certains aspirent à créer un pôle salafiste  : un anti-Hezbollah  contre-révolutionnaire!

Au fil de cet entretien conduit par un journaliste de l'agence syrienne en ligne, arabi-press.com (officielle), le lecteur découvrira le cheikh Ahmad al-Assir, imam à Saïda. Depuis la date de parution de l'entrevue, le 2 août dernier, l'homme a beaucoup fait parler de lui en se livrant à des sit-in, à des barrages de routes, à des  provocations anti-chiites répétées et même à une opération de commando armé pour libérer un fils arrêté par la police pour conduite sans permis! L'impunité dont il bénéficie reflète les hésitations et le désarroi d'un État libanais qui ne sait plus sur quel pied danser face à ce trublion qui menace de faire basculer le pays dans une nouvelle guerre confessionnelle. Ses intrusions intempestives, toujours très médiatisées, sur la scène politique, divise en effet les rangs des sunnites libanais et  pose même un problème à la coalition du "14 mars" que dirige le clan Hariri et son "Mouvement de l'Avenir"; le mouvement opposé,  actuellement majoritaire, étant celui du "8 mars".

L'entrevue renseigne enfin sur les bricolages de la pensée salafiste et sur son art de jongler entre les sphères du politique et du religieux, en passant allégrement de l'un à l'autre chaque fois qu'elle se trouve  en difficulté dans l'une des deux. Répondant à une question éminemment politique, le cheikh de Saïda en arrive a déplorer l'arrivée au pouvoir des islamistes, de peur que leur échec ne rejaillisse sur l'islam. Pourquoi ne leur dénie-t-il pas simplement le droit de mêler la politique à la religion? C'est la contradiction qui divise les rangs des salafistes entre wahhabites hostiles à la prise du pouvoir par les F.M. et  qaïdistes qui y voient une première étape avant la disparition de tout pouvoir et de tout État. Mais  les deux sont les faces d'une seule monnaie… appelée pétrodollar.

Ahmad al-Assir (3ème à partir de la gauce) : " Je suis contre le fait de s’armer, en particulier et en général"
***

- Quelle est votre projet politique, quelle vision défendez-vous ?


- En vérité, j’ai montré maintes fois que mon travail consiste essentiellement à appeler les gens à s’engager sur le chemin de Dieu. Concernant la politique, je replace les faits sous l’angle de la nécessité de lever les injustices et de réagir aux dangers menaçant le pays et sa sécurité.

- Donc, vous n’avez pas de projet politique global à proposer aux Libanais.

- Cela est vrai.

- Ne pensez-vous pas que l’absence d’un tel projet peut fragiliser la base qui vous soutient au moment où beaucoup de courants au Liban voient en vous une alternative à certaines chefferies à la tête de la communauté sunnite ?

- Je ne me pose pas en alternative à qui que ce soit. Je suis franc avec les gens. Je l’ai dit et je le redis : je n’ai pas de projet politique précis pour le moment.

- Dans ce cas, pouvez-vous soutenir le projet de quelqu’un d’autre avec lequel vous seriez d'accord ?


- Je ne peux pas soutenir une ligne politique, mais je peux appuyer les positions de certains.

- Les medias rapportent que vous ne vous définissez pas comme salafiste. Le confirmez-vous ?

- Je confirme.

- Si vous n’êtes ni wahhabite ni salafiste, quel courant suivez-vous ?

- Je suis le chemin des sunnites. Je puise à toutes leurs écoles, non à une seule.

- Ceux qui vous décrivent sont convaincus que vous êtes wahhabite et se réfèrent pour cela aux déclarations de Fadhel Chaker qui a reconnu être salafiste et avoir trouvé sa voie grâce à vos prêches à la mosquée Bilal ben Rabah.

- Vous savez que le frère Fadhel Chaker est un artiste et il n’est pas en mesure de faire la distinction entre les écoles religieuses et les courants d’idées islamiques. Il est en admiration pour le salafisme et les salafistes sont des gens que je chéris, mais je ne suis pas salafiste.

- Si vous ne l’êtes pas, alors vous ne devez pas être d’accord avec la voie qu’il prônent en se basant sur la fatwa d’Ibn Taymiya ? [fatwa du XIVe siècle du nom de l'imam qui l'a émise. Elle rend licite de répandre le sang des Alaouites qui ne seraient pas musulmans. Mais elle ne précise pas s'ils font quand même partie de l'espèce humaine]

- Je suis en accord avec eux dans cette voie sur certaines questions et je suis en désaccord avec eux sur certaines autres. C’est pareil pour les Frères musulmans, le groupe Tabligh et le parti de la libération islamique. Je peux être d’accord avec eux sur certaines choses et en désaccord sur certaines autres.

- Etes-vous d’accord avec moi lorsque j’affirme que la question confessionnelle est celle qui vous a mis en vedette récemment ?

- Non. Cela n’est pas vrai. Nous avons des positions anciennes qui remontent à l’offensive du 7 mars et même bien avant. Nous attaquons le parti de la Résistance pour défendre notre existence, car il étend son hégémonie sur tout le pays. Et je reste sur cette position à son endroit jusqu’à ce qu’il change sa politique. Oui, nous avons élevé la voix avant tout le monde pour défendre la révolution syrienne et je suis le premier à l’avoir soutenue au Liban. J’ai mené, par la grâce de Dieu, un sit-in dans la mosquée Bilal , à peu près quinze jours après le déclenchement de la révolution et une semaine avant l’affaire de Saïda Aïcha [la plus jeune épouse du Prophète] qui a été l’objet d’une offense de la part du cheikh Mohamed Yazbeck le jour même de l’achoura [fête chiite].

[note de l'agence arabi-presss : des sources du hezbollah ont nié l’affaire et ont affirmé que cheikh Yazbeck n’a pas attaqué Aïcha,  soulignant qu’une fatwa de Sayed Khamenei interdit toute attaque contre la personne d’Aïcha ainsi que contre les compagnons du prophète].
Cheikh al-Assir poursuit : je n’ai jamais attaqué les chiites et je maintiens le principe selon lequel ils abordent la religion comme ils l’entendent et nous n’avons pas le droit de nous en prendre à eux, mais ils doivent respecter notre spécificité

- Quelle est votre position sur la fatwa de l’ayatollah Khamenei dans laquelle il interdit l’attaque des Compagnons et toute polémique entre les courants musulmans ?

- Quand il y a eu cette fatwa qui rend illicite la médisance sur certaines figures du sunnisme, j’en ai fait l’éloge dans l’un de mes prêches du vendredi. C’est pour cela que j’ai dénié au cheikh Yazbeck le droit de s’en prendre à Saïda Aïcha, alors qu’il représente Khamenei au Liban.

- Donc vous ne considérez pas les chiites comme des non-musulmans ?

- Jamais. J’affirme toujours qu’ils sont musulmans, même si nous sommes en désaccord avec eux. Puis, ma mère est chiite, ainsi que mes oncles maternels et mes tantes.

- Pensez-vous être l’objet d’une campagne à ce propos ?

- Vous savez qu’il y a une guerre contre l’islam et la religion qui est une guerre mondiale. Il y a des voix au Liban qui reproduisent ce qui s’apparente à une agression contre l’islam et les musulmans. Il n’est pas de l’intérêt de ces parties de refléter la réalité véritable.

- Sur quoi êtes-vous d’accord avec le Hezbollah si vous ne contestez pas son islamité et sur quoi êtes-vous en désaccord ?

- Je suis d’accord avec le parti sur la position générale consistant à faire face au projet américano-sioniste dans la région, mais je suis en désaccord sur sa mise en pratique, parce que, sur le terrain, il utilise ce principe pour servir les intérêts iraniens dans la région. Au sujet de la résistance à l’occupant, je suis d’accord avec lui, mais je lui conteste le droit d’en revendiquer le monopole. Je suis d’accord avec le parti dans la résistance face à l’injustice où qu’elle se trouve, mais je suis en désaccord avec son refus de soutenir les victimes de l’injustice en Syrie et son soutien aux injustes au sein du régime syrien. Ils soutiennent la contestation au Bahrein, tout en soutenant en même temps le régime syrien oppresseur.

- Êtes-vous avec la contestation au Bahrein ?

- Je suis contre l’oppression où qu’elle se trouve. Cependant, les ingérences iraniennes font que la réalité, là-bas, n’est pas très claire.

- Ne croyez-vous pas qu’il y a une révolution contre l’oppression actuellement au Bahrein ?

- Il y a une contestation. Il y a une intifadha, je ne dis pas le contraire. Mais est-elle crédible après l’ingérence claire des Iraniens ? C’est une question qui se pose et la réponse n’est pas claire à son propos à l’heure actuelle, surtout après la menace iranienne directe.

- Pensez-vous que le régime de Hosni Moubarak a assiégé Gaza avec les Israéliens ?

- Je considère que Hosni Moubarak a essayé d’affirmer l'existence de l'Égypte par tous les moyens, même en partenariat avec le Diable.

- Envisagez-vous donc l’Arabie saoudite comme son associé dans le siège de Gaza ?

- Tous les États arabes étaient très impliqués dans la défection à l’égard de la cause palestinienne, ce qui a donné l’opportunité à l’Iran de monter au front.

- Pensez-vous qu’il y a un projet saoudien islamique ou un projet saoudien au service des États-Unis ?

- Je considère que le projet essentiel de tout État arabe est la préservation de son existence, de ses intérêts particuliers et peut-être des intérêts mêmes du pouvoir.

- Vous ne pensez pas que l’Arabie saoudite a un projet islamique ?

- Non, elle ne se présente pas comme un projet islamique. Elle est le projet d’un État qui lui est particulier.

- Vous avez évoqué un projet iranien. Quel mal y a-t-il à ce qu’il y ait un tel projet ?

- Premièrement, ils utilisent des slogans pour flatter les sentiments de la rue islamique. C’est une traitrise sur laquelle nous ne pouvons pas être d’accord. Deuxièmement, ils essaient de provoquer un éclatement des scènes politiques sur le principe du "diviser pour régner", et nous avons souffert de ces pratiques, ici, au Liban, surtout sur la scène sunnite : ils achètent certains et montent les partis et les confessions les uns contre les autres à leur profit. Avant, ils ont essayé de propager le chiisme, mais ces pratiques sont contrées. En général, les pratiques iraniennes dans le monde arabe ne sont pas propres.

- Considérez-vous que l’Iran représente un danger plus grand qu’Israël ?

- Le danger israélien est sans commune mesure et sans égal. C’est l’ennemi principal dont il ne faut détourner personne. Mais le danger iranien n’est pas à négliger.

- Vous avez évoqué précédemment l’hégémonie du Hezbollah au Liban. Mais ne croyez-vous pas, comme moi, que les Hariri sont ceux qui disposent jusqu’à présent de l’hégémonie réelle sur tout l’État libanais?

- Non. L’hégémonie la plus grande est celle du parti de la Résistance parce que, avec son armement, il a changé l’équation et a imposé ses vues après l’opération du 7 mars dans la formation des gouvernements. C’est un fait très clair sur lequel il ne peut y avoir de doutes. Il est normal que les al-Hariri, ou le mouvement de l’Avenir, cherchent toujours, comme tout parti et toute chefferie, à engranger les acquis. Cela veut dire qu’il n’y a pas aujourd’hui de parti prêt à laisser la voie ouverte à un autre à son détriment. Mais l’armement dont dispose le Hezbollah lui donne les moyens de l’hégémonie parce qu’il a une dimension sectaire. C’est un fait qui menace la vie libanaise, la paix civile et fait que certains citoyens en sont arrivés à considérer que ceux qui détiennent les armes se comportent en enfants de la maîtresse de maison alors que ce ne sont que les enfants de la servante. Pour cela, j’ai appelé cheikh Hassan Nasrallah en toute modestie et en toute amitié à venir s’asseoir à la table des discussions, non pas avec lui personnellement, mais avec toutes les parties libanaises, parce que, comme je l’ai dit, je ne veux pas agir sur le terrain politique, je ne représente pas un parti et je n’aspire pas à représenter quoi que ce soit. En toute modestie, je dis que le dialogue entre toutes les parties de bonne foi peut aboutir à une solution avec la grâce de Dieu.

- Quelle est la solution selon vous ? Remettre les armes [du Hezbollah] à l’État, alors que, comme vous le voyez bien, toutes les parties en présence en disposent et pas seulement la Résistance ?

- Je suis contre le fait de s’armer, en particulier et en général. Au Liban, il y a de nombreuses confessions. Si elles s’armaient, elles représenteraient un danger les unes aux autres et l’on reviendrait à un scénario que nous avons déjà vécu au cours de la guerre civile. Je suis à cent pour cent contre l’armement et sa prolifération. Quant à la comparaison entre l’armement de la résistance et celui des autres, elle n’est pas équilibrée, car l’armement le plus important est entre les mains du Hezbollah et c’est ce qui pousse les autres à s’armer.

- D’après vous, Hariri  représente-t-il les sunnites libanais ?

- Il représente politiquement la majorité d’entre eux. Et je fais toujours la différence entre le référent politique et le référent religieux. Cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit un référent sunnite en étant le représentant de la majorité des sunnites.

- Qui est, selon vous, le référent religieux des sunnites ?

- Il y a diverses sources au Liban : celles qui croient à la pensée des Frères musulmans ou à  celle du parti Attahrir [Parti de la libération islamique], celles qui suivent le Waqf [ ministère religieux ] représenté par le mufti de leur région et pas seulement au mufti Qabbani [le mufti du Liban], parce que chaque région a son mufti et ses fidèles. Les salafistes ont leurs sources qui se situent pour la plupart à l’extérieur du Liban. Quant à moi, je ne me réfère absolument à rien, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur et je respecte tous les courants avec lesquels je peux être tantôt en accord total et tantôt en total désaccord.

- En quoi êtes-vous d’accord avec les tenants d’al-Qaïda ?

- Au sujet de l’injustice, je suis en accord avec eux, surtout l’injustice faite aux Palestiniens [sic!] et de l’oppression que nous subissons de la part d’Israël et de ses agents. Cependant, l’instrumentalisation qu’ils font de l’injustice, comme le détournement d’avions, la destruction des tours jumelles et tout ce qui ressemble à ces choses, je suis en désaccord avec eux.

- Envisagez-vous une coopération avec les Saoudiens et leurs supporters au Liban ?

- Je ne veux aucun soutien politique ou matériel de la part d’aucune partie.

- Que pensez-vous de l’implication saoudienne au Liban ?

- J’ai dit que l’Iran a un projet, mais l’Arabie saoudite n’a ni une action concertée, ni un projet clair. Oui, ils ont des alliés au Liban, mais ils n’ont pas un projet pour le Liban. Dans l’absolu, je ne me situe par rapport à une partie ou à un État que dans le cadre de leurs positions respectives sur une cause donnée. Je peux soutenir l’Arabie saoudite dans une position et m’y opposer à propos d’une autre. Je ne dépends de personne et je ne crains que Dieu. Si je soutiens l’Arabie saoudite sur un point, je le fais savoir et si je la condamne sur un autre, je le fais également au grand jour. 



Al-Assir dans son bureau, le drapeau des salafistes à sa gauche. Mais il n'est pas salafiste.

- Au cours d’une fête récente dans la Békaa, vous avez incité au meurtre du président Bachar al-Assad… Serez-vous capable d’appeler au meurtre du président des Etats-Unis ?

- Bachar al-Assad a commis d’horribles massacres dans les rangs syriens, uniques dans l’histoire. Je n’ai pas demandé aux Libanais de tuer le président ; je me suis adressé à ses proches parmi ceux qui éprouvent des remords. Quant aux USA, nous sommes en conflit avec eux, un conflit historique, mais ils n’ont pas déclaré la guerre au Liban. Oui, ils soutiennent le projet sioniste et c’est un soutien criminel, mais ce soutien à Israël et notre conflit avec eux n’ont pas pris la forme de boucheries telles que celles qui se produisent en Syrie.

- Concernant les boucheries en Syrie, croyez-vous qu’elles sont imputables à une seule partie ? N’y a-t-il pas une fitna [discorde, chaos] là-bas ?

- Ce sont des boucheries imputables à une seule partie. Ceux de l’armée syrienne libre (ASL) ont fait le choix des armes pour se défendre après avoir mené dix mois de révolution pacifique.

- Il y a quelques jours l’ASL a commis une boucherie dans le village de Husseibié, près de Homs. Pensez-vous qu’elle est à mettre sur le compte de l’autodéfense, alors que les victimes sont des paysans désarmés ?

- Je condamne tout massacre des croyants, qu’ils soient alaouites ou sunnites, mais vous savez qu’il y a un chaos provoqué par la machine meurtrière du régime syrien et il est interdit aux medias d’accéder. Comment pouvons-nous, dès lors, connaître l’identité des attentats contre les civils ?

- Cet élément ne doit-il pas également être pris en considération au sujet des massacres mis sur le compte du régime ?

- De toute façon, je suis avec celui qui subit l’injustice et contre son oppresseur, indépendamment de sa religion. Cela veut dire que si Assad était sunnite et que sa victime était alaouite, je serais avec l’Alaouite contre le Sunnite.

- Quelle fatwa émettriez-vous si vous devez le faire à propos du soutien fourni aux activistes syriens de la part des Occidentaux ?

- Je refuse tout soutien européen à la révolution syrienne et je rejette toute intervention militaire étrangère.

- Vous l’interdisez ou vous le refusez ?

- Je le refuse. Quant à interdire, c’est autre chose. Cela est du ressort des ulémas syriens. Il y a des ulémas qui dirigent la révolution sur le terrain. C’est à eux d’émettre une telle fatwa. Moi, de mon côté, je considère que c’est aux États arabes de résoudre la question militairement.

- Le peuvent-ils, d’après vous ?

- S’ils le veulent, ils le peuvent.

- Voyez-vous dans le "printemps arabe" l’annonce d’un pouvoir islamique bien dirigé ?

- J’ai de la crainte au sujet de l’arrivée des islamistes au pouvoir. Ils ont tellement affirmé que « l’Islam est la solution » que leur venue au pouvoir va mettre ce slogan à l’épreuve de son application. Et je suis sûr —mais Dieu seul sait— qu’ils ne vont pas être en mesure d’appliquer complètement l’islam par le biais de l’exercice du pouvoir. J’ai peur qu’ils n’échouent et que les gens en arrivent à croire que l’islam a échoué. Dans ce cas, ils auraient porté un mauvais coup à l’image de l’islam.

- Quel est le projet islamique valable pour l’exercice du pouvoir ?


- En toute simplicité, je dis que l’islam est un appel, un message. Si les gens y croient et y trouvent réussite et salut, ils feront en sorte de l’appliquer. Mais œuvrer à appliquer l’islam par le biais du pouvoir, ils n’y arriveront pas.

- Je vous ai entendu critiquer l’Arabie saoudite dans les medias, mais vous n’avez pas critiqué Qatar et la base d’al-Aïdid qu’il abrite. Cela est-il en accord avec les intérêts islamiques ?


- Je suis contre toute base étrangère dans les pays arabes et musulmans.

- Condamnez-vous le Qatar et son émir pour l’existence de cette base d’où partent les avions qui bombardent les musulmans en Afghanistan et d’où sont partis les avions qui ont tué les Irakiens ?

- Je condamne la présence des bases dans les pays arabes et musulmans. C’est une condamnation politique, non une condamnation rendant licite les actions violentes [!]

- Ainsi, vous ne considérez pas comme licite la mort du traitre qui abrite les avions qui ont tué des milliers de musulmans en Irak ? L’auteur d’un tel forfait ne mérite-t-il pas la mort selon la charia ?

- Je ne suis pas en mesure de juger des actes qui nécessitent l’avis de savants et de jurisconsultes.

- Mon avant dernière question concerne une certaine personne qui serait, dit-on, un intermédiaire entre vous et Tamime ben Hamad ben Khalifa* et, pour finir, Monsieur X qui réside au Brésil et qui serait votre soutien financier.

- Pour ce qui concerne Tamime ben Hamad ben Khalifa, je ne le connais pas et je ne connais pas l’intermédiaire dont vous parlez. Les services de sécurité, la Justice et le gouvernement ont les moyens de connaître l’origine de l’argent qui me parvient de l’extérieur. Aussi, j’affirme que je ne reçois pas de financement de la part d’aucune partie arabe ou musulmane, au Liban et à l’extérieur. Et si je ne suis pas assez clair, j’appelle alors les gens de ne plus fréquenter mes cours ni à prier sous ma direction. Quant à Monsieur X, oui, c’est un ami très cher de la mosquée Bilal ben Rabah et il soutient avec son argent et celui de sa famille les activités de la mosquée comme le font des milliers d’autres parmi les assidus à mes prêches. C’est là la source unique de financement.



Khadhar Saïd
Arabi-press.com.
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 (1) Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits, La Découverte, Paris octobre 2012.
* Le prince héritier du Qatar 


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