30 décembre 2012

SEULE LA SYRIE…


 "La Turquie, c'est fini!" (suite et fin)

 

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La tragédie syrienne est un formidable révélateur.

La perte de sa souveraineté par la Turquie met sur la touche un acteur majeur au Proche-Orient. Son alignement sur Israël permettra à l'État sioniste de concrétiser son rêve d'intégrer officieusement ou officiellement  l'Alliance atlantique. Quand ce rêve se concrétisera, les Palestiniens connaîtront les traits véritables de leur occupant, celui de Alliance atlantique qui regroupe en son sein tous les pays d'où proviennent la majorité des colons sionistes. Aux pays de la région, et notamment à la Syrie-Liban et à l'Égypte, la Turquie se révélera comme la puissance négative qui, d'un bout à l'autre de leur histoire, aura retardé leur émergence à la modernité.

Pour se convaincre de ce rôle négatif, il suffit de voir comment la Turquie est devenue un déversoir de hordes fanatiques de pillards et de criminels lâchés contre le malheureux peuple syrien. Ceux qui ont encore le toupet ou la naïveté de les considérer comme des "révolutionnaires" doivent prendre une crise d'épilepsie pour une démonstration d'art martial!

Cette Turquie, devenue la dague de l'OTAN plantée dans la chair syrienne se présente dans le même élan comme  la vitrine d'un "islam modéré" ou "Canada dry" au goût du nouvel Empire atlantique. Avec les Occidentaux elle pousse le machiavélisme jusqu'à dresser contre un gouvernement syrien élu, et contre ses alliés russes et chinois,  une opposition de petits tambours gonflés de prétention, remontés par les puissances coloniales, et carburant au gaz qatari.

On veut aussi ignorer de cette façon une opposition intérieure qui a l'inconvénient d'exister, d'être nationale, (en refusant l'invasion et le démembrement de sa patrie), et d'être politique, en tournant le dos aux solutions militaires qui ne sont bonnes pour personne.

Placée devant le fait accompli de l'érection d'une province kurde autonome en Irak, la direction d'Ankara a  ravalé sa fierté pour composer avec cette nouvelle entité en la traitant comme un État à part entière. Ce faisant, elle espère probablement arrêter les frontières du Kurdistan dans les limites de la province irakienne, alors que le gros de la population kurde se trouve en Turquie. Cette précipitation déstabilise l'État fédéral irakien et y catalyse les tendances séparatistes qui ne manqueront pas de revenir en Turquie par effet boomerang via une insurrection sunnite. Désormais déclarée en Irak, cette insurrection devrait, si jamais elle se développait, gagner la Syrie pour y renforcer la rébellion  sunnite qui déboucherait sur l'érection d'un grand État sunnite du désert, lequel entraînerait fatalement  l'unification du Kurdistan tant redoutée par Ankara.


Ce grand État kurde est trop bien bien  adapté aux desseins des États-Unis dont le rêve est d' assurer une présence sûre et durable aux marches de l'Asie, après leurs déboires afghans. La réunion des Kurdes sous protection étasunienne et israélienne leur sera d'autant plus profitable qu'elle pourra valoir aux Occidentaux la gratitude et la sympathie des minorités kurdes dispersées en Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie, Liban, Iran et même en Israël! L'État kurde répond aussi, faut-il le rappeler, aux anticipations européennes du traité de Sèvres qui prévoyait sa création dès 1920 et qui est à la base de l'émergence du nationalisme kurde.

Les citoyens turcs vraiment désireux d'empêcher l'amputation de leur pays et sa balkanisation devraient, pour paraphraser Serguei Lavrov, n'avoir pas de désir plus cher que celui de voir la Syrie résister victorieusement aux menées de l'OTAN, et prier pour que la Russie et la Chine restent campées sur leurs positions car, de l'avenir de la Syrie dépend aussi celui de la Fédération russe, de la paix en Asie et sans doute aussi dans le monde.

Seule la Syrie pourra arrêter les effets ravageurs du séisme déclenché par l'invasion de l'Irak il y a bientôt dix ans. De la Syrie seule pourra s'enclencher un mouvement vertueux de renouvellement du monde arabe par des voies non-violentes. Ce sont des vœux que peuvent formuler en cette fin d'année les femmes et hommes de bonne volonté des cinq continents, pour que, des affres des crises multiformes qui minent notre époque, il puisse rester une chance pour la gestation d'un avenir meilleur.

27 décembre 2012

LA TURQUIE, C'EST FINI

Cet article s'inscrit dans la suite de "Proche-Orient : l'explication par le vide".

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À bord de l'avion qui le ramenait d'une réunion de l'OTAN, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a confié à des journalistes son impression que personne parmi ses interlocuteurs atlantiques ne  brûlait d'envie d'intervenir en Syrie et que tous semblaient "prier" pour la poursuite de l'opposition de la Russie et de la Chine à leurs pulsions guerrières.  L'histoire dira si le chef de la diplomatie russe a pris cela pour argent comptant,  ou s'il s'est rappelé le caractère duel,  équivoque et changeant du pluralisme occidental. Il s'est peut-être aussi demandé si  ses "partenaires" de l'Alliance atlantique ne poussaient pas Moscou à camper sur ses positions de résistance diplomatique, tout en  continuant à durcir leurs positions depuis la Turquie, qui retrouve sa vocation de bélier offensif de l'OTAN aux portes de la Russie et de ses alliés syrien et iranien.

Sergueiv Lavrov peut  notamment se demander dans quelle mesure le positionnement des batteries de Patriot sur les hauteurs de l'Anatolie  répond à une requête turque, ou s'il ne s'agit pas d'une initiative de l'OTAN habillée d'une demande des autorités d'Ankara qui ont achevé de perdre dans cette affaire toute liberté de manœuvre. Ces batteries anti-missiles destinées à être manœuvrées par des soldats de l'OTAN non Turcs peuvent certes anticiper une guerre qui verrait la Syrie recourir aux missiles Scud. Cependant, même si elle ne manque pas de raisons sérieuses pour entrer en guerre avec son voisin du nord, pourquoi la Syrie ouvrirait-elle un front avec la Turquie au risque d'être envahie et démembrée ? Ce serait faire un cadeau inespéré à ses ennemis. Le positionnement des Patriot répond, en revanche, au besoin de sécuriser les radars du bouclier antimissiles balistiques étasunien (ABM) en prétextant une "menace iranienne", alors qu'ils couvrent l'espace stratégique russe sur une grande profondeur. Tout en étant présenté comme une parade à d'éventuels tirs de missiles de l'Iran ou du Hezbollah contre des cibles étasuniennes en Turquie ou en Israël, ce positionnement des Patriot s'inscrit donc dans la chaîne étasunienne de boucliers antimissiles qui va de la Mer baltique jusqu'à la Mer noire et au Golfe arabo-persique, égrenant le tracé d'un nouveau mur Est-Ouest.

Ankara qui se trouve prise entre l'enclume de l'Europe et le marteau des États-Unis ne peut se soustraire à leur diktat sans courir le risque d'aller à sa mort en tant qu'État souverain. .

Le parti islamiste au pouvoir  doit se rappeler le sort que réservait l'Europe à ce qui restait de l'Empire ottoman au lendemain de la Première guerre mondiale, suite à sa défaite aux côtés de l'Allemagne nazie. Le Traité de Versailles de 1919, signé par l'Allemagne et les puissances victorieuses prévoyait de rayer la Turquie de la carte européenne pour la refouler en Asie. Seul le sursaut de l'armée de Mustapha Kémal, facilité par l'épuisement de la France et de la Grande-Bretagne, ainsi que par la Révolution russe de 1917 —qui l'a pourvu en armement—, a pu sauver la rive européenne (la Thrace)  destinée à revenir  à la Grèce avec la région de Smyrne. Ce n'est peut-être que partie remise, dans la mesure où les Européens continuent à considérer les Turcs comme des intrus; les envahisseurs asiatiques d'un territoire qu'ils occupent depuis le XVème siècle et qui a pour l'Europe une forte valeur symbolique et stratégique, car il comprend  de hauts lieux de la Grèce antique, comme ceux de la guerre de Troie chantée par Homère, ou ceux de la Grèce byzantine avec Constantinople et Sainte-Sophie. Sur le plan stratégique, l'effacement de la Turquie actuelle donnerait à l'Europe des frontières rationnelles en accord avec sa culture et sa géographie humaine et ferait notamment de la Méditerranée une Mare nostrum d'Ouest en Est, en attendant d'y adjoindre le Sud.

Les États-Unis, quant à eux, en relançant depuis l'Irak l'engrenage infernal de nouvelles modifications territoriales  favorables à la survie d'Israël, ont ouvert la voie pour l'établissement à terme d'un grand État kurde sur les hauts plateaux qui vont de l'Anatolie jusqu'en Iran en passant par le nord de l'Irak. Sa création s'inscrirait dans la chaîne stratégique des emplacements des  Patriot et des ABM,  qui esquisse l'érection d'un nouveau barrage contre l'Asie et positionne l'OTAN en sentinelle du Proche-Orient et de toutes les voies de communications terrestres et maritimes.

Pour éviter une partition de son territoire, la Turquie a donc intérêt à s'intégrer sans rechigner dans les perspectives stratégiques de l'Alliance atlantique. C'est la raison pour laquelle elle a dû renoncer à être un État souverain développant ses propres alliances avec la Russie, l'Iran et l'Irak, comme la politique du "zéro problème" en avait esquissé les contours. C'est à ce prix que la Turquie cessera d'être considérée comme le talon d'Achille de l'OTAN et de l'Europe, comme leur point faible à la jonction de la mer Noire, de la mer Égée et de la Méditerranée orientale, ainsi qu'entre les mondes chrétien,  musulman et  orthodoxe. En amenant la Turquie à se détourner de la politique souveraine timidement esquissée après la disparition de l'Union soviétique, l'OTAN la réintègre dans sa logique matricielle de la guerre froide en lui promettant de pouvoir garder son Kurdistan. Délestée du territoire kurde, la Turquie perdrait en effet sa masse critique et serait vouée à être absorbée par l'Europe comme un pays balkanique, au même titre que l'Albanie ou le Kosovo.

En rentrant dans les rangs, la Turquie a été forcée, en outre, de reprendre sa coopération  avec Israël et de renonçer au préalable des excuses qu'elle exigeait de Tel-Aviv depuis l'assassinat en 2010 de neuf passagers turcs à bord du Mavi Marmara, un navire attaqué par l'armée israélienne dans les eaux internationales alors qu'il faisait route vers Gaza avec une "flottille de la paix", dans le but de briser le blocus du territoire palestinien. La réponse à cette exigence de l'OTAN devrait préparer la reprise de la coopération militaire entre la Turquie et l'État sioniste et faire oublier sa poussée de fièvre pro-palestinienne. Couronnant le tout, la Turquie vient de franchir un pas qu'aucun État musulman n'a envisagé, en faisant diffuser par la télévision publique les neuf heures d'un film de Claude Lanzmann, Shoah; une version du génocide des Juifs européens que tous les habitants du vieux continent sont sommés d'accepter telle quelle sous peine d'être trainés en justice. La Turquie marque ainsi sa différence avec la République islamique d'Iran qui a réuni il y a quelques années une conférence internationale sur la shoah en présence d'historiens révisionnistes qui contestent des aspects importants de la version officielle. L'ironie de l'histoire veut que la Turquie qui se rallie ainsi au chœur célébrant la version officielle de la shoah se batte avec les dernières énergies pour empêcher le monde d'évoquer le massacre des Arméniens commis par les autorités d'Istanbul qui aurait même servi de modèle au génocide perpétré par les Nazis contre les Juifs, comme le souligne Robert Fisk dans son livre, "La grande guerre pour la civilisation" qui consacre un important chapitre (1) à l'extermination des Arméniens de Turquie et de Syrie par le pouvoir ottoman.

Cette évolution est somme toute logique tant la Turquie et Israël ont de points communs.
- Ils sont deux corps étrangers d'origine nomade introduits par la force des armes dans un environnement géopolitique qui leur demeure hostile : la Russie, l'Europe et le monde arabe, pour la Turquie; le monde arabe pour Israël.
- Ce sont deux États spartiates structurés autour de leurs armées respectives. Ils représentent une menace potentiellement mortelle pour les voisins : arsenal nucléaire israélien; rétention par la Turquie des eaux du Tigre et de l'Euphrate par le complexe des hauts barrages d'Anatolie.
- Les deux États sont des bases avancées de l'impérialisme occidental.
- Ils ont tous deux un caractère composite car une frange de la population en persécute une autre : les Turcs oppriment les Kurdes et les Israéliens oppriment les Palestiniens. À cela s'ajoute leur caractère d'États culturellement schizophrènes, abritant des populations tiraillées entre religion et laïcité, orthodoxie et libéralisme, Orient et Occident. Ce qui n'aide pas à les stabiliser.

L'ensemble de ces traits communs fait que ces deux États ne trouvent objectivement aucun intérêt pour la paix. Elle leur serait même préjudiciable; ce qui souligne d'autant la responsabilité des puissances occidentales dans leur maintien en tant que gardiens de leurs intérêts et qu'agents majeurs d'insécurité et de troubles dans le monde arabe et musulman.

L'OTAN utilise aujourd'hui la Turquie comme une menace dirigée contre  la Syrie, l'Iran et le monde chiite, et accessoirement contre la Russie et le monde orthodoxe. Il maintient Israël dans son rôle de chien de garde des pétromonarchies devant empêcher  l'Égypte d'aspirer à un statut de puissance régionale rayonnante,  seule en mesure de sauver le monde sunnite de l'enfer où il a été précipité.

(À suivre)
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(1) Le premier holocauste, chapitre 10 de  La Grande guerre pour la civilisation. L'Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005); Robert Fisk, éditions La Découverte.




22 décembre 2012

PROCHE-ORIENT : L'EXPLICATION PAR LE VIDE

L'une des explications avancées pour cerner les problèmes du Proche-Orient et leur trouver un dénominateur commun est celle du "vide stratégique". Dans une région d'une importance vitale pour le monde, elle souligne l'absence de puissances susceptibles d'en garantir la paix et la stabilité qui conditionnent à leur tour la paix et la stabilité mondiales. Ceux qui avancent cet éclairage important omettent généralement d'en désigner les responsables. La Grande-Bretagne, — relayée par les États-Unis d'Amérique au tournant à la fin des années cinquante — a installé l'État d'Israël pour contrôler cette région et pour empêcher la renaissance de l'Égypte, de l'Irak, de l'Iran ou de la Syrie qui furent dans l'histoire d'importants centres de civilisation. Aux côtés d'Israël, les Britanniques ont installé des royaumes bédouins à leur dévotion et qui ne peuvent se passer de leur protection, en Jordanie et dans la péninsule arabe. Ces royaumes tribaux sans profondeur historique et culturelle  jouent également le rôle de chiens de garde chaque fois qu'une puissance régionale menace de se lever  en Iran, en Égypte en Irak ou en Syrie. Cependant, quand les États-Unis ont pris le commandement du "Monde libre" contre le "Pacte de Varsovie", ils ont été contraints de favoriser l'émergence de pouvoirs arabes commandés par des militaires progressistes —Égypte et Libye— ou par des idéologues anticommunistes —Saddam Hussein en Irak et Jaafar Nimeiry au Soudan—, comme ils ont ramené au pouvoir, en Iran, le chah Réza Pahlavi en fomentant un coup d'État  avec les inévitables Britanniques contre le régime de démocratie parlementaire de Mossadegh. L'idéologie anti-impérialiste et les idées progressistes gagnaient en effet du terrain dans un monde arabe fraichement libéré du colonialisme et mobilisé autour du combat du peuple palestinien. Devant cela, ni Israël, ni des royaumes de pacotille ne faisaient le poids pour empêcher l'Union soviétique de tirer profit de cet état d'esprit.

Lorsque Nasser a changé son fusil d'épaule pour se rapprocher des Soviétiques et pour bâtir la puissance égyptienne symbolisée par la construction du Haut barrage d'Assouan, les États-Unis s'opposèrent à son financement. Nasser fut soumis au lent travail de sape des Saoudiens avant d'être finalement terrassé suite à l'agression israélienne de 1967. Anouar el Sadate lui-même, le signataire du traité de paix séparé avec Israël, avait  l'intention déclarée de s'occuper du redressement de l'Égypte, une fois retiré du champ de bataille. Il fut tué par des islamistes vraisemblablement aux ordres de Washington —une information confidentielle parue dans le bimensuel "Afrique-Asie" quelques jours avant l'attentat… l'avait annoncé. La même année, 1981, une tentative d'assassinat de Hafez el-Assad, fomentée par les Frères musulmans, échouait en Syrie.
De son côté, le Chah d'Iran voulant profiter du quadruplement des prix du pétrole consécutif au conflit israélo-arabe d'octobre 1973, chercha à ériger la puissance iranienne qu'il voulait placer dans la continuation de l'Empire perse. Il développa considérablement son armée et sa marine et lança l'industrie nucléaire dans le but d'assurer l'indépendance énergétique du pays. On lâcha alors contre lui Khomeiny dont on se souvient qu'il fut, depuis Neauphles-le-Château en France, la star adulée des médias occidentaux! Enfin, quand Saddam Hussein, après avoir été incité par les Saoudiens et les Occidentaux à livrer une guerre sans merci contre l'Iran, voulut redresser son pays, les Saoudiens et les Koweitiens inondèrent le marché mondial de pétrole, faisant chuter les prix à un niveau insupportable pour un Irak exsangue, lourdement endetté et qui avait besoin de ressources pour se relever. On connaît la suite. Devant l'envie, compréhensible, de Saddam Hussein de s'emparer du Koweit —une ex-province irakienne détachée par la Grande-Bretagne— les États-Unis, par le biais de leur ambassadrice, lui firent comprendre qu'ils le laisseraient faire. Alors, le lion irakien se jeta tête baissée sur la chèvre koweitienne pour être aussitôt abattu par le chasseur états-unien aux aguets.

Si vide de puissance il y a, la responsabilité en incombe donc grandement au camp des amis d'Israël, de la Jordanie et de l'Arabie saoudite. Le deuxième responsable de ce vide de puissance est l'opinion arabe majoritaire qui cultive depuis les Croisades jusqu'à nos jours et en passant par l'ère coloniale, une vision conservatrice repliée sur un Islam perçu comme une identité trans-territoriale pouvant se passer d'États-nations souverains, de modernisation forcément occidentale, voire d'un progrès qui entraîne fatalement  le retrait de l'emprise religieuse. Cette majorité silencieuse a fait le lit des Frères musulmans.

Tony Blair : un leader britannique heureux au Proche-Orient

Iran: divine surprise

L'aventure irakienne, depuis la guerre contre l'Iran jusqu'à l'occupation anglo-saxonne à partir de 2003, en passant par la guerre du Koweit et par un embargo génocidaire de huit ans, passera peut-être dans la postérité comme l'aventure de trop. Celle qui annonce la clôture de toute une époque dominée par l'impérialisme occidental.

En Iran, la révolution conservatrice khomeyniste, après avoir réalisé les espoirs anglo-saxons placés en elle en éliminant impitoyablement la gauche libérale et marxiste,  a pris un nouveau cours depuis l'agression irakienne. Une guerre d'agression longue et meurtrière a permis l'émergence d'une force nouvelle formée par les Pasdarans qui a supplanté le clergé conservateur et l'armée du Chah, tout en restant appuyée sur l'idéologie islamique du premier et en profitant de l'infrastructure militaire de la seconde. Mais sa base sociale est fournie par la classe nouvelle et nombreuse des déshérités, des jeunes qui furent recrutés pour la guerre de défense et y furent aguerris. Ainsi, alors que l'Irak de Saddam Hussein se faisait laminer par les requins du Golfe et par les vautours anglo-saxons, l'Iran allait s'affirmer progressivement comme une puissance régionale incontournable dont le rayonnement, jusqu'au Liban, allait rendre possible la première défaite historique de l'armée israélienne par le Hezbollah en juillet 2006.

Tirant les leçons d'un passé dominé par le rôle néfaste de la Grande-Bretagne et de son relais états-unien, l'Iran a compris que pour assurer efficacement sa défense il lui fallait fabriquer lui-même son armement. Ce qui suppose une véritable révolution copernicienne et passe par le développement scientifique et technique du potentiel économique et humain nécessaires. C'est le tour de force réalisé par la République islamique malgré —et peut-être, à cause— d'un embargo de quarante ans. Le développement technologique spectaculaire de l'Iran s'est fait à la faveur d'une dualité  des Pasdarans, qui tout en étant une armée mobilisée pour la défense de la révolution se sont faits également entrepreneurs et chevaliers d'industrie. Le même phénomène s'est produit au Liban avec le Hezbollah qui évolue au sein du corps social libanais à la manière de l'armée confédérale suisse qui est constituée de citoyens armés et continuellement maintenus sur le pied de guerre. Pasdarans en Iran et Hezbollah au Liban peuvent être considérés comme des créations totalement innovantes. Elles se sont substituées tout à la fois à des États politiquement paralysés et à des armées incapables et inutiles pour relever efficacement le défi des agressions états-uniennes et israéliennes dans la région.

La deuxième conséquence de l'aventure militaire anglo-saxonne en Irak réside dans sa défaite proprement dite, illustrée par le retrait peu glorieux des troupes d'invasion qui auront tout détruit sans avoir rien pu construire, réussissant cependant à être plus inhumains et plus criminels que les hordes mongoles qui détruisirent l'Irak au XIIIème siècle de notre ère en laissant derrière eux des pyramides érigées avec les crânes des Irakiens (1). Les États-Unis ont perdu parce qu'ils n'ont pas atteint leur objectif de "démocratisation" du "Grand Moyen-Orient" que les néoconservateurs voulaient commencer en Irak. L'échec de ce projet a débouché sur un vide dans lequel s'est engouffré la puissance iranienne montante au grand effroi des monarques du Golfe et des dirigeants de l'État d'Israël, qui se mirent à dénoncer en chœur qui le nucléaire iranien qui le danger "chiite". Mais la puissance iranienne n'a pas pris des traits menaçants pour ses voisins. Elle a pragmatiquement tendu une main amicale aux potentats du Golfe qui s'en détournèrent ostensiblement et elle a jeté les ponts d'une communauté économique intégrée comprenant l'Iran, l'Irak, la Syrie et le Liban. L'amorce d'un marché commun à ces pays a commencé à prendre une telle tournure que la Turquie a été poussée à s'y lancer à son tour avec sa politique de "zéro problème" avec le voisinage. Ses dirigeants ont même commencé à prendre spectaculairement leurs distances à l'égard d'Israël, notamment au sujet du conflit palestinien et  du blocus de Gaza. Là où les Occidentalistes appréhendaient l'émergence d'une puissance dans un pays donné, s'est esquissée l'amorce d'un nouveau grand ensemble, géographiquement, économiquement, culturellement et politiquement intégré. Comment arrêter ce processus?

Le  fameux "printemps arabe" survint sur le modèle des "révolutions colorées" pilotées par le Département d'État et les officines de la CIA qui firent leurs preuves en Géorgie (révolution des roses en 2003),  en Ukraine (révolution orange en 2004),  au Kikizistan (révolution des tulipes en 2005). En application de la doctrine du désordre créateur des néo-conservateurs, les États-Unis jouèrent la carte de l'islamisme politique contre les "dictateurs", sachant avec certitude que là où des élections sont organisées dans le monde arabe, elles profitent directement aux islamistes.

L'étincelle est partie, le 17 décembre 2010 depuis le "laboratoire" tunisien  d'une "révolution du jasmin", où le régime finissant de Ben Ali ne tenait plus qu'à un fil.  La suite est connue avec la révolution Facebook en Égypte, relayée, comme la révolution khomeyniste de 1978, par tous les médias occidentaux. L'affaire libyenne qui s'intègre dans la même dynamique paraît quant à elle obéir à un autre schéma, dans la mesure où la France et la Grande-Bretagne y ont joué un rôle prépondérant après avoir détourné à leur profit la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU. Tout se passe comme si ces deux ex-puissances coloniales, ayant compris les conséquences du retrait états-unien et du vide de puissance qu'il allait provoquer dans la région, avaient voulu se positionner comme des relais possibles dans leurs anciennes colonies. L'Angleterre disposait de bases militaires dans la Libye des Senoussi avant l'arrivée de Kadhafi au pouvoir, et la France a tout simplement voulu brûler la politesse à l'Italie. Ces deux puissances qui sont à l'origine du charcutage du Proche-Orient ( accords Sykes-Picot et  "foyer juif") ont voulu rééditer le  coup en Syrie, mais la Russie et la Chine, cette fois-ci, ne se laissèrent pas faire.

Vu la facilité avec laquelle sont tombés les régimes de Ben Ali et de Moubarak, Rejeb Tayyip Erdogan, associé à l'aventure libyenne par le biais de l'OTAN, a pu constater que le régime qui n'est pas abattu par les insurrections populaires peut l'être par la force des armes occidentales. Il a été convaincu de l'existence d'une forte détermination néocoloniale  de réinvestir ce monde musulman où la Turquie néo-ottomane rêve aussi de se redéployer. Ses alliés de l'Otan l'ont également assuré que le prochain régime à tomber serait celui de Damas, ce qui mettrait un terme au projet de grand ensemble régional impulsé par l'Iran. Erdogan n'ignore pas par ailleurs la grande hostilité de Qatar  et de ses partenaires du Golfe pour le projet iranien. Il a alors retourné sa politique de bon voisinage avec la Syrie en une politique d'hostilité déclarée au pouvoir syrien.

Normalement, Tayyip Erdogan et son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, ne sont pas censés être aveuglés par les préjugés racistes des dirigeants israéliens et occidentaux et les médias qui les servent pour croire que le pouvoir en Syrie allait tomber facilement, à l'image des régimes tunisien, égyptien et libyen. Les dirigeants des pays non souverains, sans véritable indépendance, ne connaissent pas la capacité de résistance de ceux qui se nourrissent de son goût depuis le biberon! Ils ont négligé le fait que la solidité de l'État syrien, fût-il dirigé par une dictature de fer, réside dans le  discours constant de Damas qui ne cesse de rappeler que ses ennemis en veulent à la Syrie parce qu'elle est la "citadelle arabe de la résistance" face aux projets sionistes et aux complots des alliés régionaux des États-Unis. Plus la guerre internationale déclarée contre la Syrie s'intensifie, plus la vérité de ce discours éclate aux yeux des Syriens qui voient très bien par qui ils sont attaqués et par qui leur pays est en train d'être détruit. Ils peuvent aussi mesurer la cruauté imputée au pouvoir de Damas  à l'aune de la sauvagerie sans nom de leurs assaillants, comme ils peuvent se rappeler, avec un peu de recul, que leurs bourreaux d'aujourd'hui sont ceux-là mêmes qui leur parlaient de démocratie et de droits de l'homme, et que derrière les hordes aux drapeaux noirs se tiennent les pouvoirs serviles de Riyad et de Qatar, ainsi que l'ancien pouvoir mandataire français et son drapeau aux trois étoiles. Ils peuvent être confiants dans le fait que leur État ne dépend pas d'un homme qu'il suffit d'abattre pour que l'édifice s'écroule comme un château de cartes; que sa structure est solidement bâtie autour d'une vision et d'une orientation stratégique. Son armée est motivée parce qu'elle a conscience de servir une patrie et un dessein national,  non un homme, un sectarisme religieux ou un clan maffieux.  De plus, l'armée est la structure la plus avancée de la société syrienne, du fait de sa formation, de son équipement et de son ouverture au monde moderne. Elle amalgame autour d'elle des pans entiers d'une société également cimentée par une orientation laïque garante de l'équilibre entre les ethnies et les confessions. Autant de différences avec l'Égypte, la Tunisie et la Libye! Enfin, la direction syrienne cultive une alliance durable avec la Russie et elle a développé des relations solides avec l'Iran avec laquelle elle est liée par un traité de défense commune. En Irak et au Liban, elle compte des partisans déterminés  et des alliés convaincus. De sorte que, si jamais l'État syrien vient à être réellement menacé, l'embrasement de toute la région est assuré.

Confronté aux conséquences de son erreur de jugement, Tayyip Erdogan, qui a déjà transformé la Turquie en boulevard du djihadisme international abondamment alimenté par les armes et les pétrodollars, ne pouvait plus reculer. D'autant que les services spéciaux des États-Unis, de France et de Grande-Bretagne sont sur place, opérant en soutien aux fanatiques salafistes, sinon aux bataillons d'Al-Qaïda. Empétré jusqu'au cou, il ne lui restait plus qu'à reconnaître son échec et à passer la main à l'Alliance atlantique par le biais de sa demande d'installation des missiles Patriot aux frontières avec la Syrie.

La Turquie et ses fantasmes néo-ottomans passent au second plan et l'OTAN entre en première ligne avec le même projet de gouverner la région par l'intermédiaire des Frères musulmans. Le pas franchi par Ankara est d'une extrême gravité comme le fit comprendre la réaction iranienne et l'annulation d'une visite que devait entreprendre le président Ahmadinedjad en Turquie. Téhéran comprend le geste turc comme une déclaration de guerre dans la mesure où les Patriots, une fois installés, auront des retombées directes sur la défense de l'Iran et peuvent d'ores et déjà être compris comme une participation à la défense du territoire israélien. C'est une politique d'une grande perfidie vis-à-vis des Iraniens qui comptaient, bon gré mal gré, poursuivre leurs bonnes relations avec la Turquie. Ils voient cette dernière se dérober pour se cacher derrière une Alliance atlantique à tête multiples.


L'OTAN est un bloc idéologique et militaire. Sa cible première reste la cible principale : la Russie de Vladimir Poutine. La bataille diplomatique amorcée contre la Russie au Conseil de sécurité de l'ONU à propos de la question syrienne ayant pitoyablement échoué, et le pari de faire tomber Bachar Al-Assad en s'appuyant sur la "Ligue" dite arabe et sur les Frères dits "musulmans" ayant pris la même tournure, faut-il passer à une confrontation sur le terrain avec la Russie ? La décision d'implanter les Patriots en Turquie semble y mener comme l'a signifié la réponse russe avec l'installation de missiles Iskander en Syrie et l'arrivée d'unités de sa marine de guerre en Méditerranée orientale.
Autour d'un vide stratégique proche-oriental à l'intersections des mers et des continents, la tension atteint une masse critique. On a désormais un camp sunnite emmené par des régimes serviles et des islamistes fanatisés soutenus par l'OTAN, et un camp de la résistance au projet atlantiste qui comprend des États souverains adossés à la puissance russe, avec le soutien de la Chine, du Brésil et de l'Inde.
Serguei Lavrov, voulant souligner la gravité de l'installation des Patriots en Turquie, a rappelé cette remarque d'Anton Tchekov :  lorsqu'au début d'une pièce on voit un pistolet sur la table, on peut être sûr qu'il sera utilisé. L'homme n'est pas porté sur la dramatisation, mais il affaire à une coalition dont presque tous les membres sont au bord de l'hystérie.


    


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(1) Lire à ce sujet un article de Georges Stanéchy, à glacer le sang,  Noël : les enfants de Fallouja


10 décembre 2012

TENDANCES FASCISTES EN TUNISIE

Le 4 décembre dernier, la veille du soixantième anniversaire de l'assassinat en 1955 du leader syndical Farhat Hached par un groupuscule colonial lié aux ervices secrets du Protectorat français, il y avait foule place Mohammed Ali, siège central  de  l'UGTT, l'Union générale des travailleurs de Tunisie. La centrale syndicale commémorait ce jour-là le souvenir de son fondateur, en 1946, qui est également une haute figure de l'histoire du mouvement national tunisien de libération. Aucune controverse n'entache en effet le parcours de Farhat Hached. On ne lui connait pas un seul mot de travers, mais le titre d'un article fameux paru à la Une du journal du syndicat : "Je t'aime, Ô peuple"!
Ce n'étaient pas des mots en l'air. Le peuple dont il parlait à l'époque et qui bouillonnait intérieurement comme un volcan, était celui des forçats de la colonisation, les déshérités, les réprouvés, les humiliés. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui qui s'est soulevé en décembre 2011 après l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Il y a ainsi des moments ou le passé et le présent d'un pays se télescopent.
Logo de l'UGTT

Le 4 décembre dernier, les syndicalistes et la foule amassée autour du siège de l'UGTT ont été attaqués par des centaines d'hommes armés de gourdins et d'armes contondantes, causant de nombreux blessés. Les assaillants sont les autoproclamés "gardiens de la révolution";  des groupes militarisés d'Ennahdha, protégés et défendus en tout cas par la formation islamiste.
Ces milices ont tué à Tataouine, le mois dernier dans le sud du pays,  le responsable syndical Lotfi Naghdi, coupable de s'être rallié à "Nidaa Tounes", une coalition opposée à Ennahdha, et la seule en mesure de lui faire vraiment contrepoids.

Ces milices ont fait leur première apparition à l'occasion d'un autre évènement national: la manifestation pacifique du  9 avril 2012 en souvenir de la marche nationaliste réprimée dans le sang par les autorités coloniales, le 9 avril 1938.
Cette année, la commémoration devait revêtir les allures d'une fête célébrant la fin de la dictature. C'était compter sans le gouvernement et les islamistes qui ne voyaient pas d'un bon œil d'autres manifestations que celles de leurs partisans. Les manifestants devaient célébrer, qui plus est, un évènement d'où les islamistes étaient absents, car lié au Néo-Destour d'Habib Bourguiba, le leader qui avait délaissé le soutien des notables liés à la grande mosquée de la Zitouna pour rechercher plus tard celui  de l'UGTT. Nous verrons plus loin l'importance de ces détails. Le 9 avril 2012, Ennahdha n'était donc  pas partie prenante de la commémoration — interdite d'ailleurs par le gouvernement—, mais ses miliciens furent envoyés contre la foule bon enfant  pour transformer la fête en démonstration de leur sauvagerie! Mis en cause, le gouvernement a promis une commission d'enquête qui n'a  jamais vu le jour.

Le 4 décembre 2012 marquera probablement un nouveau tournant dans l'histoire du pays.
L'UGTT qui a été souvent l'objet d'agressions de la part du pouvoir,  n'a jamais été attaquée dans son siège à Tunis et encore moins un jour de recueillement et de consensus autour d'une figure aussi charismatique. Le Secrétaire général  de la centrale  a logiquement pointé du doigt la responsabilité d'Ennahdha, et demandé au  gouvernement de reconnaître sa responsabilité dans l'agression et de dissoudre les milices. Faute de quoi, une grève générale aura lieu le 13 décembre prochain, la veille de la réunion prévue  à Tunis des parrains de la "révolution"  emmenés par  Hillary Clinton.
Le leader syndical  a également conditionné le retrait du mot d'ordre de grève  à la participation d'Ennahdha à une table ronde sur l'avenir du pays aux côtés des autres partis politiques reconnus; sans exclusive.
Pourquoi  cet appel?
La Tunisie traverse une période pleine d'incertitudes. Le gouvernement  élu le 23 octobre 2011 l'a été pour une durée d'un an, tout comme l'Assemblée nationale constituante (Anc) qui n'a pas pour mandat la direction du pays, mais celui d'écrire une Constitution dans le délai d'un an. Après le 23 octobre 2012, plus personne ne dispose en principe de la moindre légitimité politique à l'Anc comme au gouvernement et à la présidence de la république! Placée devant cette situation juridiquement inédite et pleine de périls, l'UGTT avait appelé à une concertation sous son égide de tous les partis politiques pour sortir de l'impasse et pour s'occuper du redressement du pays qui n'en finit pas de sombrer. Mais Ennahdha s'était inscrite aux abonnés absents, sous le prétexte que Nidaa Tounes, une coalition présidée par Béji Caïd Essebsi, — le Premier ministre du gouvernement provisoire qui avait préparé les élections d'octobre 2011—, comportait des membres de l'ancien régime! L'argument était d'autant plus fallacieux que le gouvernement islamiste ne veut pas juger —comme tous les Tunisiens le lui demandent— les complices du régime déchu dans les milieux politiques, ceux de la magistrature et des affaires, comme il ne veut pas accélérer la mise en place d'une justice transitionnelle, préférant soumettre les Tunisiens à la volonté du Prince, en continuant à utiliser  l'appareil sécuritaire du régime de Ben Ali et des juges au comportement douteux pour régler leurs comptes à des universitaires,  des journalistes, des  artistes, des intellectuels indépendants et même à une jeune femme violée par deux policiers contre lesquels elle a eu le culot de porter plainte !

L'agression du 4 décembre porte donc à son paroxysme l'écœurement des Tunisiens victimes d'un pouvoir qui se targue depuis plus d'un an de leur dicter ce qu'ils doivent penser ou comment se vêtir (pour les femmes, en tout cas) à un moment où la Chine s'apprête à cultiver des salades sur la Lune en vue de fournir des vitamines et des sels minéraux à ses futurs navigateurs de l'espace!

Tout cela a de forts relents de fascisme. Cette maladie — la peste brune— ne serait donc pas spécifique à l'Occident honni?

"Croire, obéir, combattre"

Le mouvement fasciste est apparu en Italie en 1919 pour devenir un système politique en 1922, date de la prise du pouvoir par Benito Mussolini.  Dans un contexte qui voyait la montée d'une classe ouvrière combative dans une Europe délabrée par une guerre dont la Russie était sortie avec la Révolution  de 1917, le fascisme était venu pour opposer à l'internationalisme —symbolisé par le slogan : "prolétaires de tous les pays unissez-vous"—, le nationalisme. À la paix, il opposait le militarisme; à l'idéologie communiste, le culte du travail,  celui de la collectivité traditionnelle et l'exaltation des valeurs de la virilité. Cependant, tout comme les communistes, les fascistes voulaient encadrer la jeunesse, infiltrer la société et gouverner en s'appuyant sur "les masses",  concept nouveau à l'époque.

En se propageant rapidement dans tous les pays d'Europe occidentale, le fascisme était apparu comme l'expression d'un refus radical et systématique de l'ordre politique, économique et social qui s'était instauré dans les sociétés occidentales tout au long du XIXe siècle, avec les traits et les attraits d'une modernité libérale, émancipatrice de l'individu à l'égard de l'ordre religieux, tolérante envers les minorités, politiquement plurielle et intellectuellement brillante à travers notamment la floraison des journaux. Les fascistes s'étaient donnés pour objectif de ramener ces sociétés sur le droit chemin : celui où la nation doit avoir un caractère sacré en tant que valeur suprême de l'ordre politique et où le pouvoir doit développer un État fort capable de faire prévaloir son autorité sur les droits et les libertés des personnes, afin de favoriser l'avènement d'un ordre nouveau dans lequel l'individu sera étroitement intégré dans la collectivité. De là découlait la nécessité de s'unir autour d'un chef susceptible d'être une incarnation de la collectivité et le guide de son destin.

Le but des fascistes était de modifier le cours des sociétés qui commençaient à s'éloigner de la Tradition, s'éloignaient de l'autorité de l'Église, tandis que celle de  la famille se délitait et que celle de la patrie s'était affaiblie après les boucheries de 14-18. Dès leur apparition, les mouvements fascistes avaient l'intention de s'appuyer sur la force pour atteindre leur objectif. Ils avaient un caractère militarisé —"chemises noires", brunes, phalangistes … Ces milices avaient pour mission de mener le combat idéologique à l'intérieur des sociétés pour les domestiquer et les préparer au moment inévitable où le fascisme devait  s'emparer de l'État. "Croire, obéir, combattre"  était la devise de Mussolini.

Le lecteur aura fait les rapprochements avec l'actualité tunisienne. Mais il devra  remplacer le concept de "nation sacrée" par  "oumma" (la communauté des croyants),  et celui d'"État fort", par l' "État de la charia", pour relever toutes les similarités entre l'idéologie fasciste et celle des islamistes, en sachant que le sunnisme est une orthodoxie de masses produite par des ulémas tout ce qu'il y a de plus profanes.
Ce n'est sans doute pas une coïncidence si la confrérie des Frères musulmans est née en Égypte six ans à peine après le triomphe du fascisme en Italie. L'écho de la Révolution russe avait été également très fort dans le monde musulman sous le joug colonial, surtout après l'appel de Lénine à la libération des "peuples de couleur". Pour la première fois, un peuple dominé était venu à bout des deux grandes puissances de l'époque, la Grande-Bretagne et la France! Ce n'était pas rien. Et ce n'était pas un hasard si, en 1929, un docker tunisien du nom de Mohammed Ali el-Hammi, après avoir vécu huit ans dans l'Allemagne de la République de Weimar,  avait fondé la Confédération générale tunisienne du travail (CGTT), donnant le signal d'un combat  anticolonialiste mené par une classe toute nouvelle en Tunisie : celle des salariés.

Les "zoufri" 

Le mot en dialectal tunisien pour dire voyou découle de la contraction d'ouvriers (les z'ouvriers), la langue arabe ne connaissant pas le son "v", remplacé par "f".
Comment expliquer cela?
Le voyou est, aux yeux de la société traditionnelle quelqu'un en rupture de ban. Dans la société musulmane de l'époque,  l'introduction du salariat —venant après le recrutement de soldats pour l'armée française, notamment pour la Première guerre mondiale — était une manifestation concrète d'une modernité affectant directement la cellule familiale. Même la femme commencera son émancipation par le travail salarié, presqu'exclusivement en tant que domestique chez le colon. L'aspect le plus choquant de l'ouvrier, qui en fera un "zoufri" , est probablement le recours à la grève. La société traditionnelle cultive la "hichma", une pudeur qui commande l'intériorisation des sentiments et des états  intimes. Il s'agit d'ailleurs moins de valeurs islamiques que de vertus arabes qui prônent la force d'âme, le contrôle de soi, mais aussi l'amour de tout ce qui est "franc", c'est-à-dire naturel (comprendre fort), contre tout ce qui est artificiel, le monde moderne en somme. Une grève ou une manifestation ouvrière pouvaient être perçues comme des phénomènes nouveaux qui allaient à l'encontre de la "hichma", en tant qu'extériorisations d'une détresse qu'il aurait fallu garder pour soi quand on ne pouvait pas recourir à la force franche, à la révolte naturelle. Par-delà cet aspect psychologique, le salariat pouvait être perçu comme une forme de participation à une économie coloniale qui était en train de laminer l'économie traditionnelle et d'accélérer dramatiquement la paupérisation du pays. De plus, le syndicalisme  en Tunisie, —un phénomène unique dans le monde arabe et africain—, avait éloigné les ouvriers de l'influence des élites traditionnelles pour les ouvrir à des idées nouvelles, à un mode de vie et à un esprit nouveaux et, par le service militaire, les avait emmenés jusqu'en Europe!  Le syndicat les avait aussi lancé dans le combat de libération nationale armés, non du Coran et de la sunna, mais de codes de travail et de conventions salariales à valeur universelle. Ce combat avait rapproché les ouvriers du parti du Néo-Destour de Bourguiba auquel ils avaient fourni son indispensable aile gauche qui combattra l'occupant en retournant contre lui ses propres valeurs : le droit des peuples à l'autonomie, les principes démocratiques  et les droits  des hommes. Sans l'apport du mouvement syndical, le mouvement de libération nationale aurait été emporté par son aile conservatrice à l'idéologie arabo-islamiste,  incarnée par le rival de Bourguiba, Salah Ben Youssef.
Le 8 octobre 1955, réuni en congrès à Sfax, le parti du Néo-Destour avait choisi le premier contre le second. Et qui avait fait pencher la balance en faveur de Bourguiba? C'était l'UGTT et cela dans la ville hautement symbolique de Sfax, capitale d'un Sud qui avait fourni tous ses chefs charismatiques au mouvement syndical, de Mohammed Ali à Habib Achour en passant par Farhat Hached! C'est aussi une ville réputée conservatrice et  éprise de traditions.

Sfax et l'enjeu du Sud

Sfax a la solide réputation d'une métropole dont la population  voue un culte au travail, à l'ordre et à la discipline qui sont aussi des vertus prônées par le fascisme. Mais cette capitale économique ouverte sur les espaces arabe, africain et maghrébin est en même temps une cité industrielle moderne au sort  directement liée aux ressources du bassin minier de Gafsa. Pour les islamistes, Sfax représente donc une sorte de défi. Le berceau du mouvement syndical et son cœur battant devrait revenir aux valeurs strictes de l'islam, selon leurs vues, et de l'arabisme, comme ils l'envisagent. Ils se démènent depuis leur arrivée au pouvoir pour entrainer le Sud dans leur giron. D'où l'intense mobilisation de leurs milices dans cette région  qui est à l'origine de la chute du régime de Ben Ali, avec la mobilisation, dès 2008, des habitants du bassin minier. Des habitants qui continuent à camper l'arme au pied, attendant toujours une réponse à leurs revendications, à l'image du valeureux leader syndical Adnane Hajji qui n'a pas reculé devant les tortionnaires de Ben Ali et qui ne mâche pas aujourd'hui ses mots pour dénoncer l'abandon scandaleux des populations déshéritées du Sud.
 Adnan Hajji

Après l'agression du 4 décembre contre le siège de l'UGTT, Sfax est entrée en grève, ainsi que sa région et les régions de l'intérieur qui souffrent toutes de l'incurie du gouvernement. Cela doit rappeler aux nahdhaouis que la fuite de Ben Ali est survenue le lendemain d'une grève générale à Sfax.
La tendance fasciste en Tunisie n'est pas née avec eux. Elle a commencé à pointer en 1969 lorsque, pour réprimer les grèves étudiantes, le chef du parti destourien de l'époque, Mohammed Sayah, a recruté des dockers pour les lâcher, armés de gourdins, contre les étudiantes et les étudiants de la Faculté des lettres du boulevard du 9 avril. Il fallait, expliquait-il en substance, envoyer le "peuple" donner une leçon à ces "enfants privilégiés, gâtés et irresponsables". Le même Sayah est à l'origine de l'idée de contrer les gauchistes en remettant en selle les islamistes. Il les a aidé à se développer dans le milieu universitaire en y créant leur propre syndicat,  noyau de ce qui sera plus tard leur mouvement politique. Mohamed Mzali est une autre figure fascisante. Son nom est associé à l'arabisation de l'enseignement (notamment celui de la philosophie) qui allait précipiter tout le système éducatif dans une régression dont il n'est pas prêt de sortir (voir ici). Les noms de ces deux hommes sont également associés à des attaques de milices contre les bureaux de l'UGTT et au harcèlement de la direction syndicale qu'ils voulaient tenir au bout d'une laisse en l'épurant de ceux "qui font de la politique"! Après avoir utilisé le mouvement syndical pour arriver à l'indépendance et à la prise de l'État, l'aile droite du parti destourien, sensible, dès le milieu ds années 1970, aux sirènes du libéralisme et de l'"ouverture" économique, avait voulu elle aussi se débarrasser de l'UGTT parce que sa direction freinait des quatre fers contre la libéralisation du secteur public et son ouverture aux capitaux étrangers. C'est ainsi qu'elle réprima au prix de plusieurs dizaines de morts, et avec la participation de l'armée, la première grève générale répondant à l'appel de l'UGTT, le 26 janvier 1978.

L'épurator!

Aujourd'hui, il n'y a pas d'objectif plus puissant aux yeux des islamistes que celui d'assurer leur emprise totale sur l'appareil d'État. Ils sacrifient tout à cette nécessité, négligeant les travaux de l'Assemblée constituante, délaissant les dossiers les plus urgents, suscitant des diversions à la marge pour se donner le temps de désigner leurs hommes aux postes clés. La nomination d'un gouverneur islamiste à Siliana, incompétent comme le sont la plupart les dirigeants islamistes inexpérimentés, a suscité la révolte des habitants de ce gouvernorat de l'intérieur, proche de Sidi Bouzid. Ils attendaient des investissements et des emplois pour se voir imposer un gouverneur soucieux seulement de les mâter. "Il ne partira pas" avait clamé le chef de gouvernement, Mohamed J'bali; "autant me demander de partir"! Les manifestants soutenus par l'UGTT furent sauvagement réprimés par une police armée de gaz lacrymogène, de balles de caoutchouc et… de fusils de chasse. Les populations créèrent la surprise en décidant de marcher sur la capitale, laissant au gouverneur "la garde des murs de la ville et de ses oiseaux dans le ciel"! Le gouvernement paniqué est bien obligé de recourir à L'UGTT pour calmer le jeu, acceptant donc la suspension "temporaire" du gouverneur controversé, mais, aussitôt après les milices d'Ennahdha sont allés casser du syndicaliste sur la place Mohammed Ali. Ce comportement est caractéristique de la tendance fasciste qui domine le mouvement islamiste, et qui est obsédée par la nécessité impérieuse de s'emparer de l'État.  Mais l'État étant un ensemble d'institutions, l'UGTT  est partout présente dans ses rouages et il ne pourrait pas correctement fonctionner sans son assentiment. C'est la raison pour laquelle l'UGTT avait été dès le début la cible principale du gouvernement. Tout avait été fait pour la disqualifier. Profitant d'une grève des éboueurs, les militants islamistes avaient submergé les locaux syndicaux d'immondices un peu partout dans le pays, laissant même  pourrir la situation  pour  monter les Tunisiens contre le syndicat. Comme la situation économique allait en empirant et que  les revendications et les protestations ne cessaient pas,  le gouvernement en imputait régulièrement la responsabilité à l'UGTT,  sans se rendre compte que, ce faisant, il soulignait sa propre irresponsabilité!
Les Tunisiens restant majoritairement unis autour de la centrale syndicale, la dernière trouvaille consiste maintenant à accuser le syndicat de se mêler de politique. Mais l'UGTT est née dans les luttes politiques au sens noble du terme; ce que tous les Tunisiens savent, comme ils savent que le syndicat ne s'est jamais comporté en parti, mais en arbitre entre les partis ou les fractions.
Revenant aux sources du fascisme,  les islamistes accusent désormais les syndicalistes d'être des "communistes". Ghannouchi  réclame "l'épuration" de la direction  syndicale, comme si cela était la prérogative du pouvoir politique! L'imam de la Zitouna a affirmé dans son prêche de vendredi dernier — repris par de nombreux  imams du pays —  que ceux qui participeront à la grève générale seront considérés comme des  "ennemis de l'islam", identifiant ainsi le gouvernement  à la religion ! Cela rappelle fâcheusement la devise nazie : Gott mit uns. Dieu est avec nous!