27 décembre 2012

LA TURQUIE, C'EST FINI

Cet article s'inscrit dans la suite de "Proche-Orient : l'explication par le vide".

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À bord de l'avion qui le ramenait d'une réunion de l'OTAN, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a confié à des journalistes son impression que personne parmi ses interlocuteurs atlantiques ne  brûlait d'envie d'intervenir en Syrie et que tous semblaient "prier" pour la poursuite de l'opposition de la Russie et de la Chine à leurs pulsions guerrières.  L'histoire dira si le chef de la diplomatie russe a pris cela pour argent comptant,  ou s'il s'est rappelé le caractère duel,  équivoque et changeant du pluralisme occidental. Il s'est peut-être aussi demandé si  ses "partenaires" de l'Alliance atlantique ne poussaient pas Moscou à camper sur ses positions de résistance diplomatique, tout en  continuant à durcir leurs positions depuis la Turquie, qui retrouve sa vocation de bélier offensif de l'OTAN aux portes de la Russie et de ses alliés syrien et iranien.

Sergueiv Lavrov peut  notamment se demander dans quelle mesure le positionnement des batteries de Patriot sur les hauteurs de l'Anatolie  répond à une requête turque, ou s'il ne s'agit pas d'une initiative de l'OTAN habillée d'une demande des autorités d'Ankara qui ont achevé de perdre dans cette affaire toute liberté de manœuvre. Ces batteries anti-missiles destinées à être manœuvrées par des soldats de l'OTAN non Turcs peuvent certes anticiper une guerre qui verrait la Syrie recourir aux missiles Scud. Cependant, même si elle ne manque pas de raisons sérieuses pour entrer en guerre avec son voisin du nord, pourquoi la Syrie ouvrirait-elle un front avec la Turquie au risque d'être envahie et démembrée ? Ce serait faire un cadeau inespéré à ses ennemis. Le positionnement des Patriot répond, en revanche, au besoin de sécuriser les radars du bouclier antimissiles balistiques étasunien (ABM) en prétextant une "menace iranienne", alors qu'ils couvrent l'espace stratégique russe sur une grande profondeur. Tout en étant présenté comme une parade à d'éventuels tirs de missiles de l'Iran ou du Hezbollah contre des cibles étasuniennes en Turquie ou en Israël, ce positionnement des Patriot s'inscrit donc dans la chaîne étasunienne de boucliers antimissiles qui va de la Mer baltique jusqu'à la Mer noire et au Golfe arabo-persique, égrenant le tracé d'un nouveau mur Est-Ouest.

Ankara qui se trouve prise entre l'enclume de l'Europe et le marteau des États-Unis ne peut se soustraire à leur diktat sans courir le risque d'aller à sa mort en tant qu'État souverain. .

Le parti islamiste au pouvoir  doit se rappeler le sort que réservait l'Europe à ce qui restait de l'Empire ottoman au lendemain de la Première guerre mondiale, suite à sa défaite aux côtés de l'Allemagne nazie. Le Traité de Versailles de 1919, signé par l'Allemagne et les puissances victorieuses prévoyait de rayer la Turquie de la carte européenne pour la refouler en Asie. Seul le sursaut de l'armée de Mustapha Kémal, facilité par l'épuisement de la France et de la Grande-Bretagne, ainsi que par la Révolution russe de 1917 —qui l'a pourvu en armement—, a pu sauver la rive européenne (la Thrace)  destinée à revenir  à la Grèce avec la région de Smyrne. Ce n'est peut-être que partie remise, dans la mesure où les Européens continuent à considérer les Turcs comme des intrus; les envahisseurs asiatiques d'un territoire qu'ils occupent depuis le XVème siècle et qui a pour l'Europe une forte valeur symbolique et stratégique, car il comprend  de hauts lieux de la Grèce antique, comme ceux de la guerre de Troie chantée par Homère, ou ceux de la Grèce byzantine avec Constantinople et Sainte-Sophie. Sur le plan stratégique, l'effacement de la Turquie actuelle donnerait à l'Europe des frontières rationnelles en accord avec sa culture et sa géographie humaine et ferait notamment de la Méditerranée une Mare nostrum d'Ouest en Est, en attendant d'y adjoindre le Sud.

Les États-Unis, quant à eux, en relançant depuis l'Irak l'engrenage infernal de nouvelles modifications territoriales  favorables à la survie d'Israël, ont ouvert la voie pour l'établissement à terme d'un grand État kurde sur les hauts plateaux qui vont de l'Anatolie jusqu'en Iran en passant par le nord de l'Irak. Sa création s'inscrirait dans la chaîne stratégique des emplacements des  Patriot et des ABM,  qui esquisse l'érection d'un nouveau barrage contre l'Asie et positionne l'OTAN en sentinelle du Proche-Orient et de toutes les voies de communications terrestres et maritimes.

Pour éviter une partition de son territoire, la Turquie a donc intérêt à s'intégrer sans rechigner dans les perspectives stratégiques de l'Alliance atlantique. C'est la raison pour laquelle elle a dû renoncer à être un État souverain développant ses propres alliances avec la Russie, l'Iran et l'Irak, comme la politique du "zéro problème" en avait esquissé les contours. C'est à ce prix que la Turquie cessera d'être considérée comme le talon d'Achille de l'OTAN et de l'Europe, comme leur point faible à la jonction de la mer Noire, de la mer Égée et de la Méditerranée orientale, ainsi qu'entre les mondes chrétien,  musulman et  orthodoxe. En amenant la Turquie à se détourner de la politique souveraine timidement esquissée après la disparition de l'Union soviétique, l'OTAN la réintègre dans sa logique matricielle de la guerre froide en lui promettant de pouvoir garder son Kurdistan. Délestée du territoire kurde, la Turquie perdrait en effet sa masse critique et serait vouée à être absorbée par l'Europe comme un pays balkanique, au même titre que l'Albanie ou le Kosovo.

En rentrant dans les rangs, la Turquie a été forcée, en outre, de reprendre sa coopération  avec Israël et de renonçer au préalable des excuses qu'elle exigeait de Tel-Aviv depuis l'assassinat en 2010 de neuf passagers turcs à bord du Mavi Marmara, un navire attaqué par l'armée israélienne dans les eaux internationales alors qu'il faisait route vers Gaza avec une "flottille de la paix", dans le but de briser le blocus du territoire palestinien. La réponse à cette exigence de l'OTAN devrait préparer la reprise de la coopération militaire entre la Turquie et l'État sioniste et faire oublier sa poussée de fièvre pro-palestinienne. Couronnant le tout, la Turquie vient de franchir un pas qu'aucun État musulman n'a envisagé, en faisant diffuser par la télévision publique les neuf heures d'un film de Claude Lanzmann, Shoah; une version du génocide des Juifs européens que tous les habitants du vieux continent sont sommés d'accepter telle quelle sous peine d'être trainés en justice. La Turquie marque ainsi sa différence avec la République islamique d'Iran qui a réuni il y a quelques années une conférence internationale sur la shoah en présence d'historiens révisionnistes qui contestent des aspects importants de la version officielle. L'ironie de l'histoire veut que la Turquie qui se rallie ainsi au chœur célébrant la version officielle de la shoah se batte avec les dernières énergies pour empêcher le monde d'évoquer le massacre des Arméniens commis par les autorités d'Istanbul qui aurait même servi de modèle au génocide perpétré par les Nazis contre les Juifs, comme le souligne Robert Fisk dans son livre, "La grande guerre pour la civilisation" qui consacre un important chapitre (1) à l'extermination des Arméniens de Turquie et de Syrie par le pouvoir ottoman.

Cette évolution est somme toute logique tant la Turquie et Israël ont de points communs.
- Ils sont deux corps étrangers d'origine nomade introduits par la force des armes dans un environnement géopolitique qui leur demeure hostile : la Russie, l'Europe et le monde arabe, pour la Turquie; le monde arabe pour Israël.
- Ce sont deux États spartiates structurés autour de leurs armées respectives. Ils représentent une menace potentiellement mortelle pour les voisins : arsenal nucléaire israélien; rétention par la Turquie des eaux du Tigre et de l'Euphrate par le complexe des hauts barrages d'Anatolie.
- Les deux États sont des bases avancées de l'impérialisme occidental.
- Ils ont tous deux un caractère composite car une frange de la population en persécute une autre : les Turcs oppriment les Kurdes et les Israéliens oppriment les Palestiniens. À cela s'ajoute leur caractère d'États culturellement schizophrènes, abritant des populations tiraillées entre religion et laïcité, orthodoxie et libéralisme, Orient et Occident. Ce qui n'aide pas à les stabiliser.

L'ensemble de ces traits communs fait que ces deux États ne trouvent objectivement aucun intérêt pour la paix. Elle leur serait même préjudiciable; ce qui souligne d'autant la responsabilité des puissances occidentales dans leur maintien en tant que gardiens de leurs intérêts et qu'agents majeurs d'insécurité et de troubles dans le monde arabe et musulman.

L'OTAN utilise aujourd'hui la Turquie comme une menace dirigée contre  la Syrie, l'Iran et le monde chiite, et accessoirement contre la Russie et le monde orthodoxe. Il maintient Israël dans son rôle de chien de garde des pétromonarchies devant empêcher  l'Égypte d'aspirer à un statut de puissance régionale rayonnante,  seule en mesure de sauver le monde sunnite de l'enfer où il a été précipité.

(À suivre)
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(1) Le premier holocauste, chapitre 10 de  La Grande guerre pour la civilisation. L'Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005); Robert Fisk, éditions La Découverte.




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