29 janvier 2013

SYRIE : UN POÈTE MET LES POINTS SUR LES "I"



 Ali Ahmad Saïd Esber, né le 1er janvier 1930 à Qassabine sur la côte syrienne, connu  sous son nom de plume, Adonis, le dieu cananéen et phénicien de la renaissance annuelle, n’a jamais été tendre avec l’ordre arabe en général ni complaisant à l’égard de ses régimes qui se valent à peu près tous sur tous les points, sauf celui de leur résistance réelle à Israël. Adonis a donc participé dimanche dernier à Genève au congrès de l’opposition syrienne pour  " Une Syrie démocratique et une société civile", le jour même où se réunissaient à Paris les « Amis » des terroristes du peuple syrien, sous l’égide du ministre des Affaires étrangères, M. Laurent Fabius. Le plus piquant est que l’opposant le plus connu et le plus respecté en Syrie, M. Haytham el-Manna, président du Conseil national de coordination pour le changement démocratique (CNCD), réside à Paris, mais qu’il doit se déplacer à Genève pour rencontrer des militants syriens qui, pas plus que lui, n’ont été corrompus par les cheikhs du pétrole ni ne se sont laissé séduire par le chant des sirènes des partisans des guerres « humanitaires ». À Paris, capitale de la liberté, il n’y avait de place que pour ces derniers. Mais Adonis, l’un des rares grands poètes arabes encore vivants, qui a vécu l’occupation, le démantèlement et la libération de son pays et a assisté aux premières loges à la colonisation de la Palestine et tout ce qui s’en est suivi; Adonis était donc à Genève.
Voilà quelques extraits de son intervention  que l’on cherchera en vain dans les dépêches des agences occidentales de presse :

"Pour réaliser un changement révolutionnaire, il est nécessaire de bâtir un esprit démocratique créateur et moral basé sur le respect véritable de l'autre,  non un respect formel et artificiel. C'est la condition si nous voulons vraiment aller vers un avenir meilleur, si nous voulons rompre avec les aspects négatifs du passé et si nous ne voulons pas remplacer une tyrannie par une autre".

"La crise syrienne s'est muée en un conflit régional et international qui va au-delà de la chute du régime   pour transformer le pays en arène pour le djihad avec la participation d'intégristes en provenance du monde entier".

"Le problème profond en Syrie ne se limite pas au changement du régime et du pouvoir, car la dictature n'est pas simplement une structure politique : elle est fondamentalement une structure culturelle et sociale qui siège dans les têtes avant de siéger sur le trône. Il est indispensable que la révolution, si elle est réelle, associe organiquement à un projet de changement de la nature du pouvoir et de l'institution politique, un projet de changement social, politique, administratif et culturel."

"Œuvrer pour une Syrie démocratique et pour une société civile commence par le rejet radical de la transformation du pays en terrain de compétitions entre les puissances coloniales intervenant au nom de la démocratie et des droits de l'homme, et  par le refus de transformer la Syrie en terrain de Djihad pour tous les intégrismes musulmans."

"Quelle valeur peut avoir une révolution en Syrie ou dans d'autres pays arabes, qui ne se bâtit pas sur la liberté pour l'individu de disposer de son destin et qui accorde une prééminence  politique au texte religieux totalement isolée de la réalité, de la nature, de la vie, de la culture et de l'homme lui-même ?"
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 Traduit de l'arabe depuis un article du site  "Sham Press".

26 janvier 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LE TROP PLEIN

Le démantèlement de l’empire ottoman au début du siècle dernier a abouti au fractionnement de l’aire arabe et musulmane en une série d’États à l’intérieur de frontières politiques.
Ceux qui sont tombés dans l’escarcelle britannique sont restés à dominante féodale et monarchiste. Les révolutions nationalistes en Égypte, en Irak et en Syrie ont, seules, secoué le joug féodal au tournant des années cinquante-soixante. Elles ont eu lieu dans de vieilles nations antérieures à l’Islam et leurs élites ont pu aisément s’adapter à l’expérience nationaliste impulsée par les idées de la Révolution française qui ont gagné tous les continents et toutes les cultures. Ils ont pu l’adopter d’autant plus facilement que la Turquie kémaliste leur avait ouvert la voie. Cependant, les élites de l’Égypte, de l’Irak et de la Syrie —y compris chrétiennes— ne se sont pas permis d’attenter à l’héritage musulman qui est une partie intégrante de l’identité des peuples de langue arabe. L’ouverture de ces nations sur le monde moderne n’a pas été accompagnée par une rupture avec l’héritage culturel arabo-musulman comme dans le jeune État kémaliste. Et une telle rupture n'a jamais été à l'ordre du jour.
Ces révolutions nationales  auraient pu  amener les peuples arabes, un peu comme en Turquie, vers un standard de vie européen, si les Français et les Britanniques n’avaient pas pris fait et cause pour l’aventure coloniale sioniste implantée en Palestine.

L’agressivité de l’État imposé par le diktat occidental a poussé les nouveaux États égyptien, irakien et syrien et, par extension iranien, à se militariser toujours davantage et, en se militarisant, à étouffer la société civile naissante pourtant bien disposée à l’égard de la modernité et désireuse de l’assimiler, comme l’exprime une remarque du théoricien des Frères musulmans égyptiens au début du siècle dernier, qualifiant les Européens de « musulmans sans l’islam ».

Les appareils sécuritaires arabes n’auraient pas connu un développement aussi monstrueux sans la menace sioniste et sans la détermination résolue des Occidentaux de soutenir la colonisation de la Palestine. L'évolution des États arabes du Proche-Orient vers la dictature peut donc être considérée comme induite par l’Occident. En poursuivant cette logique agressive l’État sioniste a fini par devenir le porte-étendard d’un Occident unifié dans une nouvelle croisade contre le monde musulman, ouvertement désigné depuis le 11 septembre 2001 comme un ennemi et le négatif (le Mal) de l’Occident (le Bien). La  « guerre totale contre le terrorisme », dirigée cette-fois par le judéo-protestantisme, a relancé le conflit autour des lieux saints, et l’État sioniste est devenu le laboratoire de toutes les innovations militaires et tactiques de guerre conçues pour soumettre tous les peuples qui résistent à la domination capitaliste.

Au Maghreb qui était sous domination française lors de l’écroulement de l’empire ottoman et où l’Algérie était considérée comme un département français, —comme aujourd’hui Jérusalem et le Golan syrien sont considérés comme faisant partie d’ « Eretz Israël » —, les frontières nationales fixèrent après les décolonisations des inimitiés idéologiques, surtout après les succès des révolutions algérienne (1962) et libyenne (1969), et mirent un terme à la liberté de mouvement des hommes et des biens qui avait cours dans l’espace maghrébin, africain et arabe, depuis bien avant l’empire ottoman et pendant l’ère coloniale. À la fin des années soixante, les frontières issues de la colonisation et solidifiées par les nationalismes et les inimitiés idéologiques  étaient devenues des prisons pour les peuples.

Si l’on excepte le cas algérien dont la militarisation s’explique en partie par la rivalité avec le Maroc, et en partie par le rôle structurant de l’institution armée dans le vide laissé par le retrait de l’État français, l’évolution de la Tunisie vers la dictature (le Maroc ayant conservé intacts ses institutions et son régime antérieur à la colonisation) résulte de la mise en échec de son indépendance économique. Une expérience socialisante lancée au début des années soixante a voulu affranchir le pays de l’emprise occidentale libérale, mais elle a été vite étouffée dans l’œuf tant par la résistance intérieure de la paysannerie et de la bourgeoisie libérale, que de l’extérieur par l’hostilité ouverte de la France qui est allée jusqu’à organiser le boycott économique du pays.

Les difficultés dans laquelle les pays arabes se sont trouvés après les indépendances pour affranchir leurs économies respectives s’expliquent en partie par la politique occidentale de destruction des puissances émergentes, exposée dans un précédent article, et par la présence d’Israël qui obligeait ces États à détourner leurs ressources vers l’armement et la militarisation, mais également par un facteur intérieur majeur négligé qui n'est autre que l'explosion démographique, aggravé par l’enfermement des peuples à l’intérieur de frontières devenues imperméables.

CLASSES DANGEREUSES ET ÉLITES POLITIQUES  CLOCHARDISÉES

Il faut rendre hommage aux États tunisien, égyptien et syrien qui, en dépit des difficultés liées à la surpopulation, firent de leur mieux pour intégrer les masses issues de l’explosion démographique et de l’exode rural. Dans ces pays, le tissu urbain s’est étendu autour des villes à travers d’impressionnantes concentrations périurbaines qu’il a fallu doter de toutes les infrastructures : communications, soins, éducation, sécurité, etc. Mais la jeunesse à peine urbanisée s'est trouvée confrontée au chômage, y compris celle qui avait bénéficié de l’enseignement gratuit et  décroché des diplômes.
Que faire ? Où aller maintenant qu’on est préparé à aller de l’avant et qu’il n’y a plus d'horizon ?
Des classes dangereuses sont nées ainsi de l’impossibilité de trouver des réponses à ces questions, après que l’État national eut épuisé toutes les ressources à sa portée.  L’évolution vers l’État policier est née de la nécessité de contenir le mécontentement de cette masse formidable de jeunes confrontés à la relative richesse des villes. Les principaux États arabes du nord de l’Afrique sont ainsi devenus des États prisons.

La population arabe totale à l’époque de l’effondrement de l’Empire ottoman était de l’ordre de 4 millions en Egypte, Libye, Tunisie et Algérie ; la Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine, le Kurdistan et l’Irak  abritaient ensemble une population totale de 4 350 000 habitants à la fin du XIXe siècle. Les populations de la péninsule arabe s’élevaient à 900 000. La totalité des Juifs dans la partie arabe de l’empire ottoman était de 80 000 personnes seulement (ils sont à présent près de cent fois plus en Israël). En comparaison, la population arabe actuelle s’élève à plus de 354 millions d’âmes, dont près de 90 millions pour la seule Égypte dans un espace vital très réduit ; 33 millions en Irak, 22 millions en Syrie, 20 millions de nationaux saoudiens;  11 millions de Tunisiens,  et 36 millions d’Algériens. Les Marocains qui n'étaient pas sujets de l'Empire sont aujourd'hui près de 33 millions.

Les ressources n’ont pas augmenté en proportion.
Les islamistes et tous les nostalgiques qui affirment que tout était mieux avant, du temps de l’empire ottoman, ne tiennent pas compte de ce  facteur démographique et de ses retombées économiques et sociales.
À l’époque ottomane tout était bien dans la mesure où les gens étaient très peu nombreux et circulaient librement d’une partie à l’autre de l’Empire comme à l’intérieur de chaque pays, et au rythme des saisons, du Sud vers le Nord et du Nord au Sud, de la ville à la campagne et de la campagne à la ville. Les biens matériels et culturels s’échangeaient dans le cadre d’une économie traditionnelle parfaitement intégrée dans un espace, un temps et une respiration propres. C’est cette image idyllique qui remonte à un peu plus d’un siècle qui continue à hanter l’imaginaire arabe des traditionalistes qui en veulent aux Européens d’avoir détruit cette architecture en lui substituant une division en nations qui peut se justifier en Europe, mais qui est parfaitement antinomique à la constitution d’un ensemble humain relativement homogène. En s’immisçant ensuite dans les rivalités internes pour les attiser (entre le Maroc et l’Algérie ; ente la Tunisie et la Libye sous Bourguiba), la France a élargi les fractures entre ces pays situés dans une continuité géographique et culturelle. Au Proche-Orient, Israël et ses parrains ont fait de même.

Le facteur externe joue à la fois un rôle aggravant qui vient s’ajouter aux pressions internes, et un rôle de soupape en offrant des opportunités aux pays qui acceptent les conditions de la mondialisation.  C’est ainsi que la Tunisie, le Maroc et l’Égypte ont pu trouver un certain soulagement par l’émigration et le tourisme ; les premiers avec l’Europe, le second avec les pays du Golfe. Les revenus de l'immigration et du tourisme tenaient le premier ou le second rang de leurs ressources. Mais cela était conditionné par des marchés captifs du capitalisme et le maintien de dictatures dociles et d’élites corrompues.

Tant que l’Occident avait été florissant —tout comme ses protectorats pétroliers —, il a donc pu drainer une forte immigration, pourvoir les marchés captifs en touristes et en devises et, en retour, poursuivre leur libéralisation forcée. Puis, au fur et à mesure que l’Europe  commençait à entrer en récession et que la croisade judéo-protestante lancée par George Bush suscitait des vocations de plus en plus nombreuses de djihadistes, l’Union européenne en est arrivée à utiliser les dictatures de la rive Sud de la Méditerranée comme moyens de lutte contre l’immigration clandestine et pour contrôler les foyers de l’islamisme manipulé par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. En même temps, poursuivant sa logique de mondialisation, l’Occident favorisait  l’immigration illégale alimentée par les déplacés de ses guerres « contre la terreur », Irakiens et Kurdes pour une grande part; ce qui favorisait la paupérisation par le dumping social en Europe, tout en développant un ennemi intérieur qui favorise les divisions sociales (islamophobie), justifie la mise en place d’un État policier et limite lentement, mais sûrement, les acquis sociaux, les libertés et, en définitive, le fonctionnement même de la démocratie. Last but not least, les capitales occidentales ont couvé un stock d’opposants islamistes « modérés », financièrement entretenus par le Qatar qui les présentait dans sa vitrine d’Al-Jazeera comme la seule relève possible à des dictatures laïques en voie d’épuisement.

Même la Libye, qui n’avait pas de problèmes économiques et qui bénéficiait du meilleur niveau de vie par habitant de toute l’Afrique, était devenue, du fait de cette évolution de l’Europe, un espace envahi par les immigrants africains cherchant à gagner à tout prix la rive nord de la Méditerranée. Les Européens avaient obtenu du colonel Kadhafi de se faire leur garde-chiourme en créant sur le sol libyen des camps de rétention surpeuplés de suppliciés de la misère, auxquels répondaient comme en écho les enclaves marocaines de Ceuta et Melilla cernées de miradors et de hauts barbelés. Pendant ce temps, la direction libyenne  avait été infiltrée par les services occidentaux et arabes qui y ont soigneusement repéré de futurs collabos islamistes et des aventuriers prêts à brader les richesses de leur pays et à disperser son peuple aux quatre vents !

Ainsi, une situation géopolitique globale qui avait atteint une sorte de stabilité critique dans toute l’aire arabe reçut de plein fouet le choc de la crise économique occidentale doublé de celui « des cultures ». En physique, les ondes de choc se propagent en décuplant de puissance, déstabilisant avec une brutalité croissante tout ce qui était uni, provoquant des mouvements qui, en s’égayant dans l’espace débordent de ses limites. L’exemple le plus parlant est celui de l’accident d’autoroute provoqué par un premier choc qui se répercute vers l’arrière de la file en s’aggravant, projetant des voitures de part et d’autres de la voie et jusque sur la file venant en sens inverse. L’onde de choc qui a frappé les pays arabes du fait de la  crise économique occidentale les a touchés en profondeur et en leur centre, provoquant un mouvement centripète. Ce qui leur était particulier, c’est-à-dire leurs façons de s’adapter à la modernité, à ses défis et à ses difficultés, et qui était leur acquis le plus récent, a été balayé en premier. Des facteurs jusque là refoulés par la nécessité d’obéir à un ordre politico-économique dominant, se sont trouvés libérés de toute peur. Des contenus communs liés à l’histoire collective, c’est-à-dire tous les mythes identitaires et la nostalgie collective d’un « âge d’or », sont remontés à la surface à travers des slogans, des discours et des projets d’une désarmante naïveté et l’individu, —le citoyen —, s’est trouvé sommé de s’y conformer ou de se faire oublier. Ce grand bouleversement social, politique et religieux n’est malheureusement pas représenté par des chefs à la hauteur, réellement portés par les masses, mais par des « élites » politiquement clochardisées qui proposent d’emblée l’intégration des peuples, sous une forme « halal », dans un marché capitaliste mondial régi par la loi du plus fort. Ces dirigeants soutenus par le Qatar, Londres, Paris et Washington n’ont pas d’autres pouvoirs que celui de réformer de manière cosmétique les régimes emportés par la violence, de façon à justifier leur « modération ». C’est la raison pour laquelle ils se trouvent en situation d’échec en Tunisie et en Égypte. Les peuples de ces pays attendent des solutions à des problèmes structurels qui ne peuvent être résolus par les aides quémandées auprès du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque européenne, du G8, des capitaux du Golfe… Tous ces milliards, on ne le sait que trop bien, favoriseront la corruption et l’aliénation. Ils  contribuent  à injecter dans l’économie, non du sang neuf, mais de la dette ! Ils ajouteront des chaînes aux chaînes.

Comment, dès lors, de tels dirigeants  pourraient-ils répondre aux aspirations populaires profondes, pour vaincre la pauvreté endémique et le chômage et ouvrir des horizons à la jeunesse ?  C'est pourquoi la seconde onde de choc, qui a littéralement pulvérisé l’État libyen, est en train de se développer en Tunisie et en Égypte à travers les mouvements salafistes qui semblent se préparer au passage à une phase violente, qui ne sera pas comparable - il faut l'espérer - à celle qui a entraîné une partie importante de la société syrienne sans atteindre, en dépit de sa virulence, les composantes alaouite, chrétienne, druze et kurde. Si l’État syrien a pu rester debout tandis que son opposition extérieure demeurait en suspension comme une poussière après l’explosion, c’est grâce au soutien diplomatique, politique, financier, économique et militaire de la Russie, de l'Iran et de la Chine, sur lequel ni la Tunisie ni l’Égypte ne peuvent compter.

La focalisation excessive sur l'islam et sur l'islamisme paraît vraiment secondaire par rapport à la profondeur des bouleversements sociaux en cours. Cela est dû en partie à l'occultation d'un phénomène sociologique spécifique au Maghreb où coexistent deux espaces distincts, l'un citadin et côtier, l'autre, nomade de l'intérieur des terres. Cette réalité pluriséculaire parfaitement bien étudiée par l'historien Ibn Khaldoun fait qu'ils peuvent coexister en paix tant que leur complémentarité économique et culturelle permet leur intégration, mais dès que l'homme des grands espaces perd ses ressources, il se retourne contre les villes pour les razzier. C'est une histoire cyclique qui s'est répétée au Maghreb.
Mais comment faire repartir le cycle quand la cité a épuisé ses possibilités et quand le marché mondial auquel elle est liée est entré en récession longue ?

Un double mouvement semble s'esquisser que l'intervention de la France au Mali a exprimé. Le survol de l'Algérie par l'aviation française  englobe de facto l'ensemble maghrébin dans l'aire européenne problématique qui se cherche encore. Le second met en évidence la tendance de la composante rurale du Maghreb à chercher à investir les grands espaces sahéliens, encouragée et comme entraînée par le retour de la Libye à l'ordre tribal avec ses ramifications jusqu'au Niger et au Mali. La réactivation du désert avec le trafic des marchandises de tout genre redonne leur fonction première à ces grandes étendues qui relient des mers et des océans. Une partie du trop-plein maghrébin est attirée par ces espaces qui deviennent le nouveau limes de l'Europe. C'est-à-dire la nouvelle frontière où, selon la définition de ce terme qui remonte à l'Empire romain, la "civilisation" côtoie les "barbares" pour les affronter et pour trouver des compromis avec eux. Le passage des relations franco-qataries de la complicité de l'ère de Sarkozy, à la défiance de l'ère hollandaise est typique de ce genre de relations. Si tel est le cas, cette intervention française est de nature à faire entrer l'Europe (moins la Grande-Bretagne) comme un acteur à part entière dans le nouveau Grand jeu, avec les États-Unis et  l'axe sino-russe.




13 janvier 2013

LA TUNISIE DEUX ANS APRÈS


Le fait politique majeur depuis la fuite du président Zine Eddine Ben Ali vers l’Arabie saoudite, le 14 janvier 2011, a résidé bien sûr dans l’accession au pouvoir du mouvement islamiste Ennahdha de Rached Ghannouchi, à l’issue des élections du 23 octobre de la même année. Ces élections devaient déboucher sur une Assemblée constituante sensée produire une nouvelle constitution dans un délai d’un an maintenant dépassé ; cela avec des islamistes en position majoritaire, mais sans majorité absolue.

FUITE EN AVANT 


Ce problème politique structurel découlant d’une majorité inconfortable malgré son alliance avec des avatars laïcs sans squelette idéologique ni base populaire, dans un gouvernement provisoire devenu juridiquement dépourvu de légitimité,  a poussé le mouvement Ennahdha  dans une fuite en avant.
Se prévalant de sa majorité numérique, il a voulu  intimider les autres formations politiques, atomisées il est vrai en myriades de partis, sous prétexte qu’elles ne représentaient pas, pour la plupart, plus de 0,0 et quelque pour cent d’électeurs.
Mais cela a rapidement fait long feu, car la dispersion des partis n’annihile pas l’opposition. Aussi, le mouvement islamiste s’est-il employé par la suite, — recourant aux méthodes, et souvent aux hommes, du régime déchu —, à faire main basse sur les postes du pouvoir en plaçant partout ses hommes et ses sympathisants. Cela a culminé dans la tentative de museler les médias quand le gouvernement a imposé au journal As-Sabah, un patron qui n’est même pas issu du métier, mais… du ministère de l’Intérieur ! Que la formation de Ghannouchi ait tenté de s’emparer d’une publication qui a été la seule a avoir traversé les dictatures en sauvegardant indépendance morale et liberté de ton, en imposant à sa tête un ancien policier de Ben Ali, a révélé un degré consternant d’inconscience politique. Liée à une profonde méconnaissance de la culture politique et des institutions de l’Etat, une telle inconscience pouvait être mise à la rigueur sur le compte de l’inexpérience. Mais, plutôt que de le reconnaître et d’essayer d’y remédier, les nouveaux maîtres du pays ont poursuivi leur fuite en avant.

Un autre aspect de cette fuite s’est illustré à maintes reprises par l’inversion des accusateurs  en accusés (cas de la jeune fille violée par des policiers qui fut accusée d’atteinte à la morale) ; de la transformation des victimes en bourreaux (cas du doyen de la faculté des Lettres de la Manouba, trainé devant les tribunaux comme agresseur présumé de deux étudiantes niqabées qui ont fait irruption dans son bureau). Transformation, enfin, des critiques en soutiens de la « contre-révolution », ou en partisans du régime de Ben Ali.
Tout cela, alors que les victimes du régime déchu attendent vainement d’être reconnus et indemnisés, sans qu’aucune enquête sur les agissements de ce régime n’ait abouti et  sans qu’aucun responsable du système mafieux de Ben Ali n’ait été jugé! Ce même procédé d’inversion magique de l’accusateur en accusé a été utilisé contre la centrale syndicale UGTT, à laquelle on a imputé l'agitation sociale due à l’inaction économique et sociale du nouveau pouvoir et à l’incompétence de son personnel.

Ce sont là que quelques exemples parmi d’autres. Parce que les medias en regorgent, ils sont à leur tour accusés de tous les maux et des journalistes stipendiés quand ils n’ont pas été physiquement agressés, trainés devant les tribunaux ou maintenus en prison en dehors de toute légalité. Mais, s’en prendre aux thermomètres ne faisant pas baisser la fièvre, tout cela a fini en définitive par ternir l’image des anciennes victimes de Ben Ali qui jouissaient il y a deux ans d’un certain prestige politique et d’une aura morale de nature religieuse.

D’avoir ainsi terni leur image par leurs propres agissements, et compromis leur avenir politique, n’a pas hâté une prise de conscience salutaire. La fuite en avant islamiste a continué.
Pour compenser sa faiblesse électorale structurelle, Ennahdha — et c’est un trait caractéristique du fascisme — à tenté d'utiliser la violence physique pour imposer son hégémonie dans la société. En recourant aux salafistes, le mouvement de Ghannouchi a indirectement terrorisé les artistes et les intellectuels, attaqué une salle de cinéma, une exposition de peinture, des hommes de théâtre, des hôtels, des étudiants en excursion, etc., tandis que l’intimidation des femmes non-voilées se répandait insidieusement dans le pays, faisant planer un climat malsain et une sourde insécurité.

L’affaire de l’ambassade américaine de Tunis, razziée le 14 septembre dernier, a poussé l’ambassadeur étasunien à sortir le carton rouge après que Hillary Clinton eût fortement réprimandé à Washington le ministre tunisien des Affaires étrangères, ancien fonctionnaire d’Al-Jazeera, ancien salarié de l’émirat du Qatar et « Monsieur Gendre » de Ghannouchi. Depuis, on n’entendit plus parler des violences salafistes, exception faite de leurs exactions contre certains mausolées de saints.
Mais leur éclipse équivaut à balayer en cachant la poussière sous le tapis. Sans compter qu’ils ont été remplacés par les fameuses « ligues de protection de la révolution », déjà responsables de mort d’homme et d’agression armée contre le siège de l’UGTT, à Tunis, le 4 décembre dernier.

C’était  la provocation de trop. Elle semble avoir abouti enfin sur un début de prise de conscience dans les rangs du mouvement de Ghannouchi. Ce dernier donne l'impression d'avoir enfin compris que l’on ne peut pas toucher à la légitimité de la centrale ouvrière, à son histoire et à son statut, sans précipiter le pays dans l’inconnu. L’UGTT est en effet la boussole de la Tunisie en même temps que sa création la plus originale pour négocier son passage dans les temps modernes, à l’abri des éruptions idéologiques passagères et des persistantes nostalgies identitaires. Dans ce sens, les événements du 4 décembre 2012, marquent peut-être un tournant historique  au cours duquel Ennahdha a arrêté sa fuite en avant devant la solidité de l'édifice social tunisien. La direction de l’UGTT a eu la sagesse de bien négocier ce tournant et le courage de calmer le jeu.

BIPOLARISATION OU UNION NATIONALE ?


Les excès du mouvement qui ont culminé place Mohammed Ali ont achevé de convaincre l’opinion publique, déjà  psychologiquement préparée, de la nécessité d’une force capable de montrer leurs limites aux tenants de l’islam politique.
C’est la raison pour laquelle la création de Nidaa Tounès (l’Appel de la Tunisie) par l’ancien ministre de Bourguiba, Béji Caïd Essebsi, —qui diriga le troisième gouvernement de transition post-Ben Ali et conduisit le pays jusqu’au élections du 23 octobre 2011, — a tout de suite cristallisé les faveurs des Tunisiens. Et ce n’est pas par amour pour le vieux bourguibiste blanchi sous les harnais de la jeune République, ni pour la classe qu’il représente, mais parce qu’il est le seul à pouvoir rassembler des hommes et des femmes sans faire de l’ombre à leurs ambitions politiques. Aux yeux des Tunisiens, B.C.E. n’est qu’un passeur de relai. Aussi, toutes les tentatives d’Ennahdha de le diaboliser et de l’ostraciser  aux fins d’enrayer l’irrésistible ascension de Nidaa Tounès, ont-elles lamentablement échouées, quand elles n’ont pas contribué à accélérer le mouvement. La nouvelle formation s’est rapidement imposée comme la deuxième force du pays, enclenchant un phénomène de polarisation de la scène politique pouvant même à terme aboutir à y inverser les rôles.
Une bipolarisation s'esquisse en effet où les islamistes deviendraient, —ce qui serait souhaitable — une force d’opposition bien ancrée, tandis que la majorité politique serait composée de laïcs en phase avec le siècle et avec l’environnement géopolitique du pays. Visiblement effrayés par cette perspective, les islamistes et leurs satellites veulent  la conjurer en prônant un gouvernement d’union nationale, lequel empêcherait une réelle différenciation des identités politiques et des programmes ; ce qui, en cette période de crise économique et d’incertitudes idéologiques, trouve une oreille favorable auprès de tous ceux qui n'ont pas de réelles bases sociales, ne savent pas sur quel pied danser, ni à quel ego se fier. Et ils sont légion.

PROBLÈMES DE FOND


Pendant que toute cette agitation se développe en surface, aucun problème de fond n’a été abordé parmi ceux qui ont été posés par la Tunisie profonde qui s’est insurgée en décembre 2010, mettant en branle le mouvement  révolutionnaire dans l'acceptation vraie du terme, celui de retournement complet. Cette Tunisie de l’intérieur des terres, d’où les insurgés ont marché sur la capitale, est en même temps celle des profondeurs historiques qui plongent au-delà de notre époque, au-delà de la Tunisie coloniale et beylicale, et au-delà même de l’islam et de l’arabisation. C’est dire qu’elle réclame des solutions nécessitant une grande élévation de vue, et non pas des colmatages politiciens de surface, ni des appels à se ranger derrière les drapeaux noirs pour des lendemains califaux qui chantent, ni de plates rhétoriques religieuses hypocritement conformistes. Cette Tunisie veut du travail. Elle veut que cesse l’humiliation par l’exploitation et la misère. Elle ne veut plus voir ses enfants périr par milliers en cherchant à gagner les rivages de l'Europe.

8 janvier 2013

L'OCCIDENT, DU "DÉNI DE RÉALITÉ" À L'"AU-DELÀ DE L' HYPOCRISIE".

Dimanche dernier, le président syrien Bachar al-Assad a prononcé un important discours centré autour d'une évidence qu'aucune personne de bon sens ne peut récuser : les opposants de l'extérieur soutenus par les puissances étrangères n'ont aucune légitimité. Ce sont des marionnettes et on ne discute pas avec des marionnettes, mais avec leurs maîtres :
" Voulez-vous que nous dialoguions avec des marionnettes de l’Occident, qui les a fabriquées et écrit leurs discours ? Il vaut mieux discuter avec l’original, pas avec des gens qui jouent un rôle sur les planches de la scène internationale " .

Il a dit aussi que la Syrie fait face à une guerre internationale qui menace sa sécurité et son unité. Qui  peut le nier ?

Ces deux réalités, le peuple syrien en ressent tous les jours les conséquences dans sa chair. Les responsables sont connus : les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, d'un côté; l'Arabie saoudite, la Turquie et Qatar de l'autre. Les premiers arment, équipent, encadrent, supervisent les bandes armées; les autres financent, endoctrinent et recrutent les mercenaires. Les premiers et les seconds mènent de concert une guerre médiatique et psychologique ininterrompue qui passe sous silence l'opposition résolue de la Russie, de la Chine et de l'Iran à une campagne de banditisme international visant à faire tomber un pouvoir légitime et à déstabiliser un peuple souverain.

Voilà pourquoi il est intéressant de s'arrêter sur les réactions au discours du président syrien, telles qu'elles sont exprimées par les représentants de Washington, Paris et Londres.

Les positions officielles de Washington et de Paris sont quasiment similaires. Elles rivalisent dans la rhétorique creuse et utilisent le mot "peuple" à l'emporte-pièces, à la manière des "djihadistes" sévissant en Syrie.

Pour la porte-parole du Département d'État américain Victoria Nuland , "Le discours prononcé dimanche par Bachar el-Assad est une nouvelle tentative du régime pour s'accrocher au pouvoir (…). Son initiative est déconnectée de la réalité." Elle ajoute par ailleurs  à l'intention d'un journal qu'elle ne croit pas " que quelqu'un coupable de crimes contre son propre peuple puisse être considéré comme étant rationnel au sens humain du terme".  Ce qui ne manque pas de sel, émanant de la représentante d'une puissance qui été
rationnelle au sens bestial du terme,  d'Hiroshima jusqu'à Falloujah en passant par Hanoï. Et cela sent le même venin que celui craché par Monsieur Laurent Fabius pour qui Assad  "ne mérite pas d'être sur terre".
Le ministre français des Affaires étrangères, s'exprimant sur Twitter, (à noter le procédé) ajoute cette fois-ci : "On savait que Bachar était l'assassin de son peuple, on constate en écoutant son discours lamentable qu'il est en plus sourd et aveugle".
Après ces amabilités, la position officielle du Quai-d'Orsay, c'est-à-dire le ministère du même Fabius, se borne à coller à la position étasunienne : "Les propos de Bachar el-Assad illustrent à nouveau le déni de réalité dans lequel il s'est muré pour justifier la répression du peuple syrien ".

Plus prudente, la Chancelière Angela Merkel a trouvé un nouvel élément de langage pour exprimer cette idée de "déni de réalité" : le discours du président Assad ne révèle  à ses yeux "aucune nouvelle prise de conscience".  Berlin, non seulement se garde de  déshumaniser Bachar al-Assad, comme le fait Washington et Paris, mais lui reconnaît une conscience.

Le double véto russe et chinois au Conseil de sécurité de l'ONU, maintenu malgré l'acharnement mis à le lever par Washington, Paris et Londres, explique pourquoi la tragédie que vit le peuple syrien est appelée "crise syrienne". Il faut  la comprendre, en effet, comme la crise de Washington, Paris et Londres à propos de la Syrie; un pays souverain que les trois capitales voulaient détruire à l'image de la Libye. Leur échec maintient les trois capitales au bord de la crise de nerfs, tant que leurs désirs destructeurs ne sont pas assouvis. Parmi  les manifestations d'hystérie qui ont suivi le double véto de la Russie et de la Chine, on se souvient de la déclaration de Gérard Longuet, alors ministre français de la Défense : "il y a des cultures politiques qui méritent des coups de pieds au cul". Mais comment passer à l'acte ?
Conscients de leur impuissance, les trois puissances du commandement unifié de l'OTAN, ont sous-traité la guerre contre la Syrie via le régime islamiste d'Erdogan et  le grand émir démocrate du Qatar qui ont fait le nécessaire pour lâcher des chiens de guerre par dizaines de milliers contre la population syrienne. Pour quel résultat?

L'intervention du président Bachar al-Assad de dimanche dernier fournit la réponse.

Celui dont on pronostiquait, de Washington à Paris et d'Ankara au Caire, la chute imminente est toujours là, en civil, s'exprimant civilement, calme et assuré. Cette image, on le comprend, est parfaitement insoutenable pour des "rebelles" au bandeau noir ceint autour du front et pour leurs soutiens Occidentaux. C'est l'image polie du dernier président laïc en exercice au Proche-Orient! Assurément, cette réalité ne doit pas être la bonne. Elle ne correspond pas au nouveau Moyen-Orient : elle est un "déni de réalité". Mais comment la changer quand on n'y arrive pas ?
On dit qu'elle n'est pas la bonne.
Le reste, c'est de la politique, c'est-à-dire la réalité telle qu'elle est :

1/ Le trio à la tête de l'OTAN ne peut pas avoir une autre attitude que celle d'accuser le président syrien de "déni de réalité". Prendre en compte sa démarche, même pour la critiquer, signifierait le reconnaitre comme un acteur incontournable dans toute solution. Comment l'Occident pourrait-il le faire, publiquement tout au moins, sans se déjuger et sans, surtout, décourager les hordes armées lâchées contre le peuple syrien, et sans faire paniquer les régimes qui dépendent tellement de lui, qu'ils ne manqueraient pas de tomber si Assad devait ne pas tomber ?  Cruel dilemme. Et que dire de l'opposition-Baudruche que l'on a fait se pavaner de Tunis  à Paris, d'Istanbul à Doha et à Rabat ?

2/ Pour ne pas se déjuger et pour calmer les peurs de leurs alliés féodaux arabes et des émules de Pétain dans l'opposition "démocratique", le trio de l'OTAN devrait passer à l'acte comme en Libye en attaquant lui-même la Syrie, quitte à contourner la Charte de l'ONU. Il a esquissé un pas dans cette direction quand il a agité l'épouvantail d'un usage imminent par l'armée syrienne de l'arme chimique, en ajoutant qu'il y avait un risque que l'"arsenal chimique" tombe entre de mauvaises mains, ce qui nuirait à la sacro-sainte sécurité d'Israël. Mais les gesticulations de Washington, Paris et Londres n'ont pas eu d'effets, car des mensonges semblables brandis pour justifier l'agression contre l'Irak, sont encore dans les mémoires. De plus, la diplomatie russe a rangé ces assertions dans la rubrique des "rumeurs infondées".
La deuxième tentation de l'OTAN de recourir directement à la force a été marquée par la décision d'installer les Patriot en Turquie. En réponse, la Russie a doté la Syrie de missiles Iskander, beaucoup plus redoutables, sans doute servis par du personnel russe,  et elle a dépêché une flotte de guerre le long des côtes syriennes. Ce qui fait que, tandis que l'armée syrienne met patiemment et méthodiquement  en échec les hordes déversées à l'intérieur de son territoire, la Russie montre sa détermination à la protéger de toute agression extérieure.

3/ Un petit pays comme la Syrie, attaqué de toutes parts depuis plus de vingt mois par une coalition qui a juré sa perte, ne peut pas résister à ce point, quand il est, en plus,  l'objet d'un embargo sévère qui touche son économie et ses besoins vitaux, et pendant que ses infrastructures sont sabotées systématiquement : centrales électriques, réserves de grains, moulins, usines, fours à pain, canalisations, etc. Cela ne peut signifier qu'une chose : derrière le président syrien, il y a un peuple qui résiste et qui endure tous les sacrifices, et ce peuple a des amis qui le dotent d'une profondeur stratégique considérable englobant le Liban, l'Irak et l'Iran, sans compter la Russie.

Voilà au moins trois dénis de réalité dont se rendent coupables les capitales de l'OTAN. Mais la palme revient au représentant de la diplomatie britannique, M. William Hague, qui a trouvé que le discours du président syrien va "au-delà de l'hypocrisie". En matière d'hypocrisie, la diplomatie britannique en connaît un rayon, comme toute son histoire en témoigne sur les cinq continents; ce qui a valu à l'Angleterre d'être appelée la "perfide Albion" par la France, sa meilleure ennemie. Mais ce commentaire doit être pris pour ce qu'il est en réalité. Émanant d'un grand maître, il signifie tout simplement ceci : "Bachar al-Assad fait plus fort que nous; il va au-delà de notre hypocrisie"

Car, dans cette affaire, l'hypocrisie suprême de l'Occident consiste à prétendre se battre pour la cause de la démocratie, alors que c'est tout le contraire qu'il cherche. Comment pourrait-il agresser, dicter sa loi, piller un monde qui serait démocratique? Il trouverait forcément face à lui des peuples libres prêt à lui barrer la route. Il faut être vraiment naïf, comme le sont beaucoup d'opposants dans les pays du Sud, pour croire à cette fable. La démocratie est un combat. Et lorsqu'on mène ce combat, qui trouve-t-on pour le mettre en échec : des potentats soutenus par l'Occident, partout, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.

La deuxième grande hypocrisie qui va "au-delà de l'hypocrisie", consiste à prétendre vouloir une "révolution arabe" devant amener  des islamistes au pouvoir, c'est-à-dire les ennemis jurés de l'Occident. D'un côté en les met en selle, de l'autre on les met en joue, et l'on se dote, surtout, d'un ennemi idéal permettant aux Européens de faire passer leurs divisions internes au second plan, comme le fait exactement l'État d'Israël qui s'ingénie à monter les Palestiniens contre lui tout en n'ayant que le mot "paix" à la bouche!
Il n'est pas question de soutenir les démocrates et les gens d'ouverture dans cette région du monde, car cela aboutirait à favoriser l'émergence de partenaires qui demanderaient à être traités équitablement et avec le respect qui leur est du.
Et les Occidentaux se retrouveraient sans ennemis.

Derrière le président syrien souffle l'esprit des peuples qui ont hissé à leur tête le docteur Mossadegh et le colonel Nasser; des peuples qui voulaient entrer dans le monde moderne la tête haute, et dont l'élan se brisa sur la… réalité de l'Occident.