13 janvier 2013

LA TUNISIE DEUX ANS APRÈS


Le fait politique majeur depuis la fuite du président Zine Eddine Ben Ali vers l’Arabie saoudite, le 14 janvier 2011, a résidé bien sûr dans l’accession au pouvoir du mouvement islamiste Ennahdha de Rached Ghannouchi, à l’issue des élections du 23 octobre de la même année. Ces élections devaient déboucher sur une Assemblée constituante sensée produire une nouvelle constitution dans un délai d’un an maintenant dépassé ; cela avec des islamistes en position majoritaire, mais sans majorité absolue.

FUITE EN AVANT 


Ce problème politique structurel découlant d’une majorité inconfortable malgré son alliance avec des avatars laïcs sans squelette idéologique ni base populaire, dans un gouvernement provisoire devenu juridiquement dépourvu de légitimité,  a poussé le mouvement Ennahdha  dans une fuite en avant.
Se prévalant de sa majorité numérique, il a voulu  intimider les autres formations politiques, atomisées il est vrai en myriades de partis, sous prétexte qu’elles ne représentaient pas, pour la plupart, plus de 0,0 et quelque pour cent d’électeurs.
Mais cela a rapidement fait long feu, car la dispersion des partis n’annihile pas l’opposition. Aussi, le mouvement islamiste s’est-il employé par la suite, — recourant aux méthodes, et souvent aux hommes, du régime déchu —, à faire main basse sur les postes du pouvoir en plaçant partout ses hommes et ses sympathisants. Cela a culminé dans la tentative de museler les médias quand le gouvernement a imposé au journal As-Sabah, un patron qui n’est même pas issu du métier, mais… du ministère de l’Intérieur ! Que la formation de Ghannouchi ait tenté de s’emparer d’une publication qui a été la seule a avoir traversé les dictatures en sauvegardant indépendance morale et liberté de ton, en imposant à sa tête un ancien policier de Ben Ali, a révélé un degré consternant d’inconscience politique. Liée à une profonde méconnaissance de la culture politique et des institutions de l’Etat, une telle inconscience pouvait être mise à la rigueur sur le compte de l’inexpérience. Mais, plutôt que de le reconnaître et d’essayer d’y remédier, les nouveaux maîtres du pays ont poursuivi leur fuite en avant.

Un autre aspect de cette fuite s’est illustré à maintes reprises par l’inversion des accusateurs  en accusés (cas de la jeune fille violée par des policiers qui fut accusée d’atteinte à la morale) ; de la transformation des victimes en bourreaux (cas du doyen de la faculté des Lettres de la Manouba, trainé devant les tribunaux comme agresseur présumé de deux étudiantes niqabées qui ont fait irruption dans son bureau). Transformation, enfin, des critiques en soutiens de la « contre-révolution », ou en partisans du régime de Ben Ali.
Tout cela, alors que les victimes du régime déchu attendent vainement d’être reconnus et indemnisés, sans qu’aucune enquête sur les agissements de ce régime n’ait abouti et  sans qu’aucun responsable du système mafieux de Ben Ali n’ait été jugé! Ce même procédé d’inversion magique de l’accusateur en accusé a été utilisé contre la centrale syndicale UGTT, à laquelle on a imputé l'agitation sociale due à l’inaction économique et sociale du nouveau pouvoir et à l’incompétence de son personnel.

Ce sont là que quelques exemples parmi d’autres. Parce que les medias en regorgent, ils sont à leur tour accusés de tous les maux et des journalistes stipendiés quand ils n’ont pas été physiquement agressés, trainés devant les tribunaux ou maintenus en prison en dehors de toute légalité. Mais, s’en prendre aux thermomètres ne faisant pas baisser la fièvre, tout cela a fini en définitive par ternir l’image des anciennes victimes de Ben Ali qui jouissaient il y a deux ans d’un certain prestige politique et d’une aura morale de nature religieuse.

D’avoir ainsi terni leur image par leurs propres agissements, et compromis leur avenir politique, n’a pas hâté une prise de conscience salutaire. La fuite en avant islamiste a continué.
Pour compenser sa faiblesse électorale structurelle, Ennahdha — et c’est un trait caractéristique du fascisme — à tenté d'utiliser la violence physique pour imposer son hégémonie dans la société. En recourant aux salafistes, le mouvement de Ghannouchi a indirectement terrorisé les artistes et les intellectuels, attaqué une salle de cinéma, une exposition de peinture, des hommes de théâtre, des hôtels, des étudiants en excursion, etc., tandis que l’intimidation des femmes non-voilées se répandait insidieusement dans le pays, faisant planer un climat malsain et une sourde insécurité.

L’affaire de l’ambassade américaine de Tunis, razziée le 14 septembre dernier, a poussé l’ambassadeur étasunien à sortir le carton rouge après que Hillary Clinton eût fortement réprimandé à Washington le ministre tunisien des Affaires étrangères, ancien fonctionnaire d’Al-Jazeera, ancien salarié de l’émirat du Qatar et « Monsieur Gendre » de Ghannouchi. Depuis, on n’entendit plus parler des violences salafistes, exception faite de leurs exactions contre certains mausolées de saints.
Mais leur éclipse équivaut à balayer en cachant la poussière sous le tapis. Sans compter qu’ils ont été remplacés par les fameuses « ligues de protection de la révolution », déjà responsables de mort d’homme et d’agression armée contre le siège de l’UGTT, à Tunis, le 4 décembre dernier.

C’était  la provocation de trop. Elle semble avoir abouti enfin sur un début de prise de conscience dans les rangs du mouvement de Ghannouchi. Ce dernier donne l'impression d'avoir enfin compris que l’on ne peut pas toucher à la légitimité de la centrale ouvrière, à son histoire et à son statut, sans précipiter le pays dans l’inconnu. L’UGTT est en effet la boussole de la Tunisie en même temps que sa création la plus originale pour négocier son passage dans les temps modernes, à l’abri des éruptions idéologiques passagères et des persistantes nostalgies identitaires. Dans ce sens, les événements du 4 décembre 2012, marquent peut-être un tournant historique  au cours duquel Ennahdha a arrêté sa fuite en avant devant la solidité de l'édifice social tunisien. La direction de l’UGTT a eu la sagesse de bien négocier ce tournant et le courage de calmer le jeu.

BIPOLARISATION OU UNION NATIONALE ?


Les excès du mouvement qui ont culminé place Mohammed Ali ont achevé de convaincre l’opinion publique, déjà  psychologiquement préparée, de la nécessité d’une force capable de montrer leurs limites aux tenants de l’islam politique.
C’est la raison pour laquelle la création de Nidaa Tounès (l’Appel de la Tunisie) par l’ancien ministre de Bourguiba, Béji Caïd Essebsi, —qui diriga le troisième gouvernement de transition post-Ben Ali et conduisit le pays jusqu’au élections du 23 octobre 2011, — a tout de suite cristallisé les faveurs des Tunisiens. Et ce n’est pas par amour pour le vieux bourguibiste blanchi sous les harnais de la jeune République, ni pour la classe qu’il représente, mais parce qu’il est le seul à pouvoir rassembler des hommes et des femmes sans faire de l’ombre à leurs ambitions politiques. Aux yeux des Tunisiens, B.C.E. n’est qu’un passeur de relai. Aussi, toutes les tentatives d’Ennahdha de le diaboliser et de l’ostraciser  aux fins d’enrayer l’irrésistible ascension de Nidaa Tounès, ont-elles lamentablement échouées, quand elles n’ont pas contribué à accélérer le mouvement. La nouvelle formation s’est rapidement imposée comme la deuxième force du pays, enclenchant un phénomène de polarisation de la scène politique pouvant même à terme aboutir à y inverser les rôles.
Une bipolarisation s'esquisse en effet où les islamistes deviendraient, —ce qui serait souhaitable — une force d’opposition bien ancrée, tandis que la majorité politique serait composée de laïcs en phase avec le siècle et avec l’environnement géopolitique du pays. Visiblement effrayés par cette perspective, les islamistes et leurs satellites veulent  la conjurer en prônant un gouvernement d’union nationale, lequel empêcherait une réelle différenciation des identités politiques et des programmes ; ce qui, en cette période de crise économique et d’incertitudes idéologiques, trouve une oreille favorable auprès de tous ceux qui n'ont pas de réelles bases sociales, ne savent pas sur quel pied danser, ni à quel ego se fier. Et ils sont légion.

PROBLÈMES DE FOND


Pendant que toute cette agitation se développe en surface, aucun problème de fond n’a été abordé parmi ceux qui ont été posés par la Tunisie profonde qui s’est insurgée en décembre 2010, mettant en branle le mouvement  révolutionnaire dans l'acceptation vraie du terme, celui de retournement complet. Cette Tunisie de l’intérieur des terres, d’où les insurgés ont marché sur la capitale, est en même temps celle des profondeurs historiques qui plongent au-delà de notre époque, au-delà de la Tunisie coloniale et beylicale, et au-delà même de l’islam et de l’arabisation. C’est dire qu’elle réclame des solutions nécessitant une grande élévation de vue, et non pas des colmatages politiciens de surface, ni des appels à se ranger derrière les drapeaux noirs pour des lendemains califaux qui chantent, ni de plates rhétoriques religieuses hypocritement conformistes. Cette Tunisie veut du travail. Elle veut que cesse l’humiliation par l’exploitation et la misère. Elle ne veut plus voir ses enfants périr par milliers en cherchant à gagner les rivages de l'Europe.

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