26 janvier 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LE TROP PLEIN

Le démantèlement de l’empire ottoman au début du siècle dernier a abouti au fractionnement de l’aire arabe et musulmane en une série d’États à l’intérieur de frontières politiques.
Ceux qui sont tombés dans l’escarcelle britannique sont restés à dominante féodale et monarchiste. Les révolutions nationalistes en Égypte, en Irak et en Syrie ont, seules, secoué le joug féodal au tournant des années cinquante-soixante. Elles ont eu lieu dans de vieilles nations antérieures à l’Islam et leurs élites ont pu aisément s’adapter à l’expérience nationaliste impulsée par les idées de la Révolution française qui ont gagné tous les continents et toutes les cultures. Ils ont pu l’adopter d’autant plus facilement que la Turquie kémaliste leur avait ouvert la voie. Cependant, les élites de l’Égypte, de l’Irak et de la Syrie —y compris chrétiennes— ne se sont pas permis d’attenter à l’héritage musulman qui est une partie intégrante de l’identité des peuples de langue arabe. L’ouverture de ces nations sur le monde moderne n’a pas été accompagnée par une rupture avec l’héritage culturel arabo-musulman comme dans le jeune État kémaliste. Et une telle rupture n'a jamais été à l'ordre du jour.
Ces révolutions nationales  auraient pu  amener les peuples arabes, un peu comme en Turquie, vers un standard de vie européen, si les Français et les Britanniques n’avaient pas pris fait et cause pour l’aventure coloniale sioniste implantée en Palestine.

L’agressivité de l’État imposé par le diktat occidental a poussé les nouveaux États égyptien, irakien et syrien et, par extension iranien, à se militariser toujours davantage et, en se militarisant, à étouffer la société civile naissante pourtant bien disposée à l’égard de la modernité et désireuse de l’assimiler, comme l’exprime une remarque du théoricien des Frères musulmans égyptiens au début du siècle dernier, qualifiant les Européens de « musulmans sans l’islam ».

Les appareils sécuritaires arabes n’auraient pas connu un développement aussi monstrueux sans la menace sioniste et sans la détermination résolue des Occidentaux de soutenir la colonisation de la Palestine. L'évolution des États arabes du Proche-Orient vers la dictature peut donc être considérée comme induite par l’Occident. En poursuivant cette logique agressive l’État sioniste a fini par devenir le porte-étendard d’un Occident unifié dans une nouvelle croisade contre le monde musulman, ouvertement désigné depuis le 11 septembre 2001 comme un ennemi et le négatif (le Mal) de l’Occident (le Bien). La  « guerre totale contre le terrorisme », dirigée cette-fois par le judéo-protestantisme, a relancé le conflit autour des lieux saints, et l’État sioniste est devenu le laboratoire de toutes les innovations militaires et tactiques de guerre conçues pour soumettre tous les peuples qui résistent à la domination capitaliste.

Au Maghreb qui était sous domination française lors de l’écroulement de l’empire ottoman et où l’Algérie était considérée comme un département français, —comme aujourd’hui Jérusalem et le Golan syrien sont considérés comme faisant partie d’ « Eretz Israël » —, les frontières nationales fixèrent après les décolonisations des inimitiés idéologiques, surtout après les succès des révolutions algérienne (1962) et libyenne (1969), et mirent un terme à la liberté de mouvement des hommes et des biens qui avait cours dans l’espace maghrébin, africain et arabe, depuis bien avant l’empire ottoman et pendant l’ère coloniale. À la fin des années soixante, les frontières issues de la colonisation et solidifiées par les nationalismes et les inimitiés idéologiques  étaient devenues des prisons pour les peuples.

Si l’on excepte le cas algérien dont la militarisation s’explique en partie par la rivalité avec le Maroc, et en partie par le rôle structurant de l’institution armée dans le vide laissé par le retrait de l’État français, l’évolution de la Tunisie vers la dictature (le Maroc ayant conservé intacts ses institutions et son régime antérieur à la colonisation) résulte de la mise en échec de son indépendance économique. Une expérience socialisante lancée au début des années soixante a voulu affranchir le pays de l’emprise occidentale libérale, mais elle a été vite étouffée dans l’œuf tant par la résistance intérieure de la paysannerie et de la bourgeoisie libérale, que de l’extérieur par l’hostilité ouverte de la France qui est allée jusqu’à organiser le boycott économique du pays.

Les difficultés dans laquelle les pays arabes se sont trouvés après les indépendances pour affranchir leurs économies respectives s’expliquent en partie par la politique occidentale de destruction des puissances émergentes, exposée dans un précédent article, et par la présence d’Israël qui obligeait ces États à détourner leurs ressources vers l’armement et la militarisation, mais également par un facteur intérieur majeur négligé qui n'est autre que l'explosion démographique, aggravé par l’enfermement des peuples à l’intérieur de frontières devenues imperméables.

CLASSES DANGEREUSES ET ÉLITES POLITIQUES  CLOCHARDISÉES

Il faut rendre hommage aux États tunisien, égyptien et syrien qui, en dépit des difficultés liées à la surpopulation, firent de leur mieux pour intégrer les masses issues de l’explosion démographique et de l’exode rural. Dans ces pays, le tissu urbain s’est étendu autour des villes à travers d’impressionnantes concentrations périurbaines qu’il a fallu doter de toutes les infrastructures : communications, soins, éducation, sécurité, etc. Mais la jeunesse à peine urbanisée s'est trouvée confrontée au chômage, y compris celle qui avait bénéficié de l’enseignement gratuit et  décroché des diplômes.
Que faire ? Où aller maintenant qu’on est préparé à aller de l’avant et qu’il n’y a plus d'horizon ?
Des classes dangereuses sont nées ainsi de l’impossibilité de trouver des réponses à ces questions, après que l’État national eut épuisé toutes les ressources à sa portée.  L’évolution vers l’État policier est née de la nécessité de contenir le mécontentement de cette masse formidable de jeunes confrontés à la relative richesse des villes. Les principaux États arabes du nord de l’Afrique sont ainsi devenus des États prisons.

La population arabe totale à l’époque de l’effondrement de l’Empire ottoman était de l’ordre de 4 millions en Egypte, Libye, Tunisie et Algérie ; la Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine, le Kurdistan et l’Irak  abritaient ensemble une population totale de 4 350 000 habitants à la fin du XIXe siècle. Les populations de la péninsule arabe s’élevaient à 900 000. La totalité des Juifs dans la partie arabe de l’empire ottoman était de 80 000 personnes seulement (ils sont à présent près de cent fois plus en Israël). En comparaison, la population arabe actuelle s’élève à plus de 354 millions d’âmes, dont près de 90 millions pour la seule Égypte dans un espace vital très réduit ; 33 millions en Irak, 22 millions en Syrie, 20 millions de nationaux saoudiens;  11 millions de Tunisiens,  et 36 millions d’Algériens. Les Marocains qui n'étaient pas sujets de l'Empire sont aujourd'hui près de 33 millions.

Les ressources n’ont pas augmenté en proportion.
Les islamistes et tous les nostalgiques qui affirment que tout était mieux avant, du temps de l’empire ottoman, ne tiennent pas compte de ce  facteur démographique et de ses retombées économiques et sociales.
À l’époque ottomane tout était bien dans la mesure où les gens étaient très peu nombreux et circulaient librement d’une partie à l’autre de l’Empire comme à l’intérieur de chaque pays, et au rythme des saisons, du Sud vers le Nord et du Nord au Sud, de la ville à la campagne et de la campagne à la ville. Les biens matériels et culturels s’échangeaient dans le cadre d’une économie traditionnelle parfaitement intégrée dans un espace, un temps et une respiration propres. C’est cette image idyllique qui remonte à un peu plus d’un siècle qui continue à hanter l’imaginaire arabe des traditionalistes qui en veulent aux Européens d’avoir détruit cette architecture en lui substituant une division en nations qui peut se justifier en Europe, mais qui est parfaitement antinomique à la constitution d’un ensemble humain relativement homogène. En s’immisçant ensuite dans les rivalités internes pour les attiser (entre le Maroc et l’Algérie ; ente la Tunisie et la Libye sous Bourguiba), la France a élargi les fractures entre ces pays situés dans une continuité géographique et culturelle. Au Proche-Orient, Israël et ses parrains ont fait de même.

Le facteur externe joue à la fois un rôle aggravant qui vient s’ajouter aux pressions internes, et un rôle de soupape en offrant des opportunités aux pays qui acceptent les conditions de la mondialisation.  C’est ainsi que la Tunisie, le Maroc et l’Égypte ont pu trouver un certain soulagement par l’émigration et le tourisme ; les premiers avec l’Europe, le second avec les pays du Golfe. Les revenus de l'immigration et du tourisme tenaient le premier ou le second rang de leurs ressources. Mais cela était conditionné par des marchés captifs du capitalisme et le maintien de dictatures dociles et d’élites corrompues.

Tant que l’Occident avait été florissant —tout comme ses protectorats pétroliers —, il a donc pu drainer une forte immigration, pourvoir les marchés captifs en touristes et en devises et, en retour, poursuivre leur libéralisation forcée. Puis, au fur et à mesure que l’Europe  commençait à entrer en récession et que la croisade judéo-protestante lancée par George Bush suscitait des vocations de plus en plus nombreuses de djihadistes, l’Union européenne en est arrivée à utiliser les dictatures de la rive Sud de la Méditerranée comme moyens de lutte contre l’immigration clandestine et pour contrôler les foyers de l’islamisme manipulé par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. En même temps, poursuivant sa logique de mondialisation, l’Occident favorisait  l’immigration illégale alimentée par les déplacés de ses guerres « contre la terreur », Irakiens et Kurdes pour une grande part; ce qui favorisait la paupérisation par le dumping social en Europe, tout en développant un ennemi intérieur qui favorise les divisions sociales (islamophobie), justifie la mise en place d’un État policier et limite lentement, mais sûrement, les acquis sociaux, les libertés et, en définitive, le fonctionnement même de la démocratie. Last but not least, les capitales occidentales ont couvé un stock d’opposants islamistes « modérés », financièrement entretenus par le Qatar qui les présentait dans sa vitrine d’Al-Jazeera comme la seule relève possible à des dictatures laïques en voie d’épuisement.

Même la Libye, qui n’avait pas de problèmes économiques et qui bénéficiait du meilleur niveau de vie par habitant de toute l’Afrique, était devenue, du fait de cette évolution de l’Europe, un espace envahi par les immigrants africains cherchant à gagner à tout prix la rive nord de la Méditerranée. Les Européens avaient obtenu du colonel Kadhafi de se faire leur garde-chiourme en créant sur le sol libyen des camps de rétention surpeuplés de suppliciés de la misère, auxquels répondaient comme en écho les enclaves marocaines de Ceuta et Melilla cernées de miradors et de hauts barbelés. Pendant ce temps, la direction libyenne  avait été infiltrée par les services occidentaux et arabes qui y ont soigneusement repéré de futurs collabos islamistes et des aventuriers prêts à brader les richesses de leur pays et à disperser son peuple aux quatre vents !

Ainsi, une situation géopolitique globale qui avait atteint une sorte de stabilité critique dans toute l’aire arabe reçut de plein fouet le choc de la crise économique occidentale doublé de celui « des cultures ». En physique, les ondes de choc se propagent en décuplant de puissance, déstabilisant avec une brutalité croissante tout ce qui était uni, provoquant des mouvements qui, en s’égayant dans l’espace débordent de ses limites. L’exemple le plus parlant est celui de l’accident d’autoroute provoqué par un premier choc qui se répercute vers l’arrière de la file en s’aggravant, projetant des voitures de part et d’autres de la voie et jusque sur la file venant en sens inverse. L’onde de choc qui a frappé les pays arabes du fait de la  crise économique occidentale les a touchés en profondeur et en leur centre, provoquant un mouvement centripète. Ce qui leur était particulier, c’est-à-dire leurs façons de s’adapter à la modernité, à ses défis et à ses difficultés, et qui était leur acquis le plus récent, a été balayé en premier. Des facteurs jusque là refoulés par la nécessité d’obéir à un ordre politico-économique dominant, se sont trouvés libérés de toute peur. Des contenus communs liés à l’histoire collective, c’est-à-dire tous les mythes identitaires et la nostalgie collective d’un « âge d’or », sont remontés à la surface à travers des slogans, des discours et des projets d’une désarmante naïveté et l’individu, —le citoyen —, s’est trouvé sommé de s’y conformer ou de se faire oublier. Ce grand bouleversement social, politique et religieux n’est malheureusement pas représenté par des chefs à la hauteur, réellement portés par les masses, mais par des « élites » politiquement clochardisées qui proposent d’emblée l’intégration des peuples, sous une forme « halal », dans un marché capitaliste mondial régi par la loi du plus fort. Ces dirigeants soutenus par le Qatar, Londres, Paris et Washington n’ont pas d’autres pouvoirs que celui de réformer de manière cosmétique les régimes emportés par la violence, de façon à justifier leur « modération ». C’est la raison pour laquelle ils se trouvent en situation d’échec en Tunisie et en Égypte. Les peuples de ces pays attendent des solutions à des problèmes structurels qui ne peuvent être résolus par les aides quémandées auprès du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque européenne, du G8, des capitaux du Golfe… Tous ces milliards, on ne le sait que trop bien, favoriseront la corruption et l’aliénation. Ils  contribuent  à injecter dans l’économie, non du sang neuf, mais de la dette ! Ils ajouteront des chaînes aux chaînes.

Comment, dès lors, de tels dirigeants  pourraient-ils répondre aux aspirations populaires profondes, pour vaincre la pauvreté endémique et le chômage et ouvrir des horizons à la jeunesse ?  C'est pourquoi la seconde onde de choc, qui a littéralement pulvérisé l’État libyen, est en train de se développer en Tunisie et en Égypte à travers les mouvements salafistes qui semblent se préparer au passage à une phase violente, qui ne sera pas comparable - il faut l'espérer - à celle qui a entraîné une partie importante de la société syrienne sans atteindre, en dépit de sa virulence, les composantes alaouite, chrétienne, druze et kurde. Si l’État syrien a pu rester debout tandis que son opposition extérieure demeurait en suspension comme une poussière après l’explosion, c’est grâce au soutien diplomatique, politique, financier, économique et militaire de la Russie, de l'Iran et de la Chine, sur lequel ni la Tunisie ni l’Égypte ne peuvent compter.

La focalisation excessive sur l'islam et sur l'islamisme paraît vraiment secondaire par rapport à la profondeur des bouleversements sociaux en cours. Cela est dû en partie à l'occultation d'un phénomène sociologique spécifique au Maghreb où coexistent deux espaces distincts, l'un citadin et côtier, l'autre, nomade de l'intérieur des terres. Cette réalité pluriséculaire parfaitement bien étudiée par l'historien Ibn Khaldoun fait qu'ils peuvent coexister en paix tant que leur complémentarité économique et culturelle permet leur intégration, mais dès que l'homme des grands espaces perd ses ressources, il se retourne contre les villes pour les razzier. C'est une histoire cyclique qui s'est répétée au Maghreb.
Mais comment faire repartir le cycle quand la cité a épuisé ses possibilités et quand le marché mondial auquel elle est liée est entré en récession longue ?

Un double mouvement semble s'esquisser que l'intervention de la France au Mali a exprimé. Le survol de l'Algérie par l'aviation française  englobe de facto l'ensemble maghrébin dans l'aire européenne problématique qui se cherche encore. Le second met en évidence la tendance de la composante rurale du Maghreb à chercher à investir les grands espaces sahéliens, encouragée et comme entraînée par le retour de la Libye à l'ordre tribal avec ses ramifications jusqu'au Niger et au Mali. La réactivation du désert avec le trafic des marchandises de tout genre redonne leur fonction première à ces grandes étendues qui relient des mers et des océans. Une partie du trop-plein maghrébin est attirée par ces espaces qui deviennent le nouveau limes de l'Europe. C'est-à-dire la nouvelle frontière où, selon la définition de ce terme qui remonte à l'Empire romain, la "civilisation" côtoie les "barbares" pour les affronter et pour trouver des compromis avec eux. Le passage des relations franco-qataries de la complicité de l'ère de Sarkozy, à la défiance de l'ère hollandaise est typique de ce genre de relations. Si tel est le cas, cette intervention française est de nature à faire entrer l'Europe (moins la Grande-Bretagne) comme un acteur à part entière dans le nouveau Grand jeu, avec les États-Unis et  l'axe sino-russe.




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