17 février 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (1)

Dans quelques semaines, une rencontre est prévue entre les présidents Poutine et Obama qui sera vraisemblablement centrée sur la crise syrienne. Depuis le double veto russe et chinois au Conseil de sécurité de l'ONU, cette instance est bloquée et les cinq membres permanents qui la composent se font la guerre en Syrie par délégation. La Syrie est donc devenue à son corps défendant le nœud gordien des relations internationales. De la façon dont il sera tranché par les deux principaux joueurs mondiaux dépendra l'avenir de nombreux autres joueurs secondaires. C'est l'occasion d'entamer ici un tour d'horizon rétrospectif  pour essayer de cerner les dessous de ce nouveau Grand Jeu.

I. Bergman, Le Septième sceau


UN IMPÉRIALISME EN FIN DE COURSE

La période allant de la Révolution russe jusqu'à la chute du mur de Berlin s'est accompagnée d’un rétrécissement de l'empire occidental. Gelé un moment par la Guerre froide, ce déclin est reparti après l'effondrement de l'Union soviétique à la suite duquel la Turquie a pu recouvrer une certaine liberté de manœuvre, et la République islamique d’Iran émerger comme puissance souveraine adossée au  continent asiatique.

L’hégémonie étasusienne ayant également connu un important reflux en Amérique du Sud, il ne restait plus aux puissances occidentales que les aires arabe et africaine pour essayer de retarder l'inéluctable déclin de l'impérialisme et de son âme capitaliste.

Malgré cela, l’effondrement de l’Union soviétique a  contribué à accréditer l’idée d’un camp occidental à son apogée, uni dans la « victoire » sur le communisme après l'avoir été dans sa résistance au bolchevisme. Cette illusion a culminé dans l’euphorie quand il s’est agi de récupérer ce qui pouvait l’être des dépouilles de l’ex-empire soviétique. Cela a commencé par la réunification de l’Allemagne, puis par l’expansion de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) pour englober la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, l’Albanie et la Croatie. L'offensive, précédée par le démembrement en 1990 de la Yougoslavie, a été d’autant plus facile que les pays concernés étaient désireux de rejoindre l’Europe et l’Otan, et que la Russie, après la chute du mur de Berlin en 1989, et sous le règne de Boris Elstine, se trouvait plongée dans l’anarchie ultralibérale, le pillage de ses ressources et la paupérisation de ses habitants.
Une autre illusion avait encore prévalue : la gauche!


LA FIN DE LA GAUCHE INSTITUTIONNELLE

Pendant la période d’affaiblissement de la Russie, la guerre d’agression contre l’Irak (2003) a fait revenir « à l’âge de pierre » le pays le plus moderne et le plus développé de la région arabe. Au cours de cette campagne guerrière, des valeurs « démocratiques » et « humanitaires » ont été mises en avant dans le but de rallier derrière l’étendard atlantiste des guerres impériales les forces antimilitaristes occidentales et celles qui se situaient à « gauche ». Il fallait détruire chez elles l’héritage des solidarités avec les peuples du Sud qui remonte à la mobilisation contre la guerre du Vietnam, au soutien apporté au mouvement des non-alignés et aux heures de gloire des partis communistes européens. Opération amplement réussie car, depuis la première guerre du Golfe, il n’y a plus en Occident de « gauche » qu’alignée sur les pouvoirs dominants quand elle n’est pas devenue l’une des têtes de l’hydre capitaliste. Ceci, au niveau institutionnel des partis, des syndicats, des associations, des médias, etc. et non pas à celui de la pensée et des militants qui continuent de se réclamer des idéaux émancipateurs. C’est une conséquence logique de l’effondrement de l’URSS : avec son aile communiste coupée, la gauche ne pouvait plus voler avec la seule aile social-démocrate. C’est également la conséquence de l’onde de choc provoquée par l’effondrement de l’idéologie communiste en tant que manifestation ultime des idées de la révolution française. L’onde de choc n’a pas seulement pulvérisé le socialisme, mais également l’humanisme, ne laissant subsister que la doxa capitaliste servie par les médias subventionnés; doxa reposant sur l’introduction de concepts fumeux tels que la « fin de l’histoire », le « post-modernisme » ou le « post-humanisme ». Cette doxa tient lieu de religion en Occident, en incluant le culte de la Shoah. Les médias officiels en sont les temples, les journalistes ses grands prêtres et les éditorialistes ses Inquisiteurs. Avec ce retournement, l'idée révolutionnaire a perdu son aura, non seulement à cause de ses travers historiques avérés, mais aussi du fait de sa récupération par l'idéologie libérale et des manipulations des services secrets pour enfanter des "révolutions colorées", ou des révolutions "islamiques", là où elles sont utiles à Israël et aux États-Unis. Pour les mêmes raisons, les ONG transnationales comme "Reporters sans frontières", "Amnesty International" et autres "Ligues internationales des droits de l'homme", se sont discréditées par la collusion de leurs campagnes avec celles des agressions contre les États que l'Occident n'aime pas : Cuba, le Venezuela, l'Iran, la Russie et la Chine.

LE RETOUR AU RELIGIEUX COMME OUTIL DE DOMINATION

Pour les Néoconservateurs, dont bon nombre  viennent du trotskysme  et sont passés aux commandes en Occident, la destruction de l’Irak devait préluder à la satellisation du monde arabe autour d’un noyau israélo-arabo-occidental dans le cadre du fameux « Nouveau Grand Moyen-Orient », ou  "Middle-East—Nord-Africa" (MENA), formellement démocratique et libéral à souhait, en phase avec le sionisme et  avec la victoire du capitalisme libéral vainqueur du communisme ! Mais ce projet de « remodelage » prolongé par la « Grande guerre contre la terreur » cache mal la grande faillite intellectuelle et morale d’un Occident réduit à rejouer un nouvel épisode des Croisades, avec la sauvagerie et l’aveuglement des heures les plus sombres de son histoire, et des dirigeants au service des lobbies et des multinationales.

Un monde avec cinq mers et cinq détroits, entre Europe et Afrique, allant de l'Atlantique à la Chine et à la Russie et où aucun État n'est à l'aise avec ses voisins

Ce projet d’un ensemble arabo-musulman s’étendant du Golfe persique jusqu’au Maroc dépoussière la proposition britannique  de « Grand Royaume arabe » que les Britanniques avaient fait miroiter à leurs alliés hachémites (descendants du Prophète) et qui fut sabordée par les accords Sykes-Picot  passés avec la France en secret. À la place il y a eu la création d’un « foyer juif » en Palestine, précédée par celle du royaume tribal wahhabite des Saoud.

Ce vaste espace arabe à dominante sunnite, issu de l'Empire ottoman, n’était pas dans l’orbite soviétique et ses États, affiliés au Mouvement des Non-Alignés, sont considérés comme des résidus de la Guerre froide. Ils sont pour cela redevenus des proies potentielles que les Occidentaux peuvent à nouveau se disputer en jouant tour à tour du levier israélien et saoudien. Comme ils sont ainsi convoités par les appétits néo-coloniaux, il n’est pas étonnant d’y voir resurgir des résistances qui sont les mêmes que celles qui ont affronté le colonialisme au siècle dernier : le nationalisme arabe et l’islamisme.
Aujourd'hui, les nationalistes mettent l’accent sur la libération des territoires et sur l'unité des Arabes et les islamistes prétendent défendre un monde où la suprématie devrait échoir au pouvoir religieux sur le profane, et rêvent de restaurer la communauté des croyants (oumma).

Le changement par rapport à l’époque des accords « Sykes-Picot » réside dans la nouveauté que représentent l’État d’Israël et le royaume saoudien dont les intérêts sont étroitement imbriqués avec ceux du monde occidental, et dont les régimes sont à base identitaire et religieuse. Pour Israël, la religion est indispensable pour unir une communauté multiculturelle et multiethnique. Pour les Saoudiens, la religion est un outil de domination à l'échelle régionale et pour des desseins hégémoniques en Afghanistan, au Pakistan et dans bon nombre d'États de l'Afrique sahélienne.

Pendant sa guerre contre l’Union soviétique l’Occident a eu recours au levier religieux, notamment  en Pologne, mais également au Proche-Orient par le biais d’Israël dont l’idéologie sioniste a insidieusement contaminé les partis de la gauche occidentale qui se sont mis petit à petit à parler de terre promise , d’État hébreu , de villes ou de territoires sacrés et, bien sûr, de  terroristes palestiniens , avant d’encenser dans un seul élan les  combattants de la liberté  en  Afghanistan où Oussama Ben Laden a cultivé le terreau de l’islamisme djihadiste radical, assisté par la CIA. La gauche était tout bonnement redevenue colonialiste comme à l’époque de Jules Ferry.

Elle n’a pas vu que, contrairement aux apparences, le bloc occidental actuel, comparé à l’Europe de Jules Ferry et de l’époque du démantèlement de l’Empire ottoman, n’est pas en position de force. Il n’en a plus les moyens, ni économiques, ni militaires, ni démographiques, comme il a perdu surtout la possibilité de jouer de l’effet de surprise et de choc sur le reste du monde, du fait de l’écrasante supériorité scientifique et technique qui était la sienne au XIXe siècle et du puissant impact idéologique des idées de la révolution française. Cette cécité l’empêche de voir que le bloc occidental, après avoir perdu son magistère moral, est devenu l’allié des forces les plus arriérées du monde arabe qui ont des revanches à prendre sur celles qui ont émancipé leurs pays de l’emprise religieuse et féodale. Ce bloc se retourne contre les classes sociales arabes qui l’avaient combattu pendant les guerres d’indépendance au nom de principes universellement admis et propose, à leur place, la domination des forces religieuses et tribales.

Mais, en renouant  avec ces pratiques du passé en Libye et en Syrie et en visant aujourd'hui l’Algérie, Britanniques et Français réhabilitent par contre coup les nationalismes arabes qui sont en passe de retrouver leur légitimité et leur lustre de l’époque des luttes anticoloniales, comme le montrent le sursaut patriotique en Tunisie à l'occasion des imposantes funérailles de Chokri Belaïd. C’est ce que prouve aussi la résistance de la Syrie devenue symbolique de la défense de la souveraineté des peuples pour des pays aussi divers que la Chine et la Russie, le Brésil, le Venezuela et l’Équateur, l’Algérie et l’Iran et tout État désireux de défaire les liens de vassalité avec l’Occident impérial.

En réalité, le bloc occidental est devenu d’autant plus fragile  que le monde a évolué sur les bases mêmes de la modernité occidentale en s’emparant de l’idée républicaine, si essentielle. Cette évolution révèle que l’Occident n’est guère plus qu’un bloc d’intérêts rivaux  allié aux pires systèmes politiques qui existent  et aux régimes les plus corrompus et les plus sanguinaires !
Comment, en restant tel quel, pourrait-il avoir la moindre chance de s’imposer dans ce monde nouveau post-impérialiste dont les contours commencent à s’esquisser ?

(À suivre)

Précédentes approches explicatives :
http://hedidh.blogspot.fr/2012/12/proche-orient-lexplication-par-le-vide.html
http://hedidh.blogspot.fr/2013/01/monde-arabe-lexplication-par-le-trop.html

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