21 février 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (2)

CONTRADICTIONS OCCIDENTALES

Le bloc occidental conserve certes une force militaire formidable et dispose de bases et de flottes qui maillent l’ensemble de la planète. Mais ces capacités ne l’ont pas empêché de perdre ses guerres les unes après les autres depuis le Vietnam jusqu’à l’Afghanistan, avec un coût économique de plus en plus élevé. Sa puissance formidable ne lui assure pas l'invulnérabilité en dépit de tous les efforts fournis afin de neutraliser les moyens du camp adverse. La gestion d’une telle puissance capable de détruire plusieurs fois la planète et d’en faire disparaître la vie, pose aussi le problème du leadership mondial qui conduit les deux principales puissances nucléaires à chercher à s’entendre vaille que vaille, et à forcer leurs alliés respectifs à les suivre.

En attendant, un désordre dangereux s’est installé partout où les intérêts des uns et des autres sont en jeu. C'est vrai au Moyen-Orient mais aussi en Europe car les deux régions vivent le même séisme provoqué par le retrait de la puissance étasunienne —qui veut à présent se recentrer dans la zone Pacifique — et par le retour de l'Asie au devant de la scène mondiale.

Dans cette optique, le « printemps arabe » semble avoir été planifié pour propulser au pouvoir des forces sociales conservatrices aux motivations religieuses. Les Britanniques les connaissent bien pour les avoir bien fréquentées, couvées et manœuvrées, et les États-Unis n'avaient pas le moindre  doute que partout où des élections pouvaient se tenir du Maghreb jusqu’au Proche-Orient, ces forces passéistes étaient assurées de l’emporter haut la main. De plus, depuis l’arrivée d’Obama, sa doctrine de la puissance douce consiste à miser sur les mouvements sociaux et sur la société civile, et à les manœuvrer en sous-main pour renverser les pouvoirs hostiles à l’hégémonie étasunienne. Enfin, cette orientation repose sur la Stratégie pour Israël dans les années 80, exposée de manière détaillée par Oded Yinon1, et reprise à leur compte par les stratèges du Pentagone, qui vise à faire éclater les États nations et à morceler la région en entités ethniques et confessionnelles sous le leadership sioniste. Cette stratégie parfaitement en phase avec l'idéologie de la mondialisation et avec l'ordre néolibéral, est contrecarrée par l’émergence de l’axe Iran-Syrie-Liban, comme nous le verrons dans un autre article.

L’Union européenne est aux prises avec une configuration quelque peu similaire. Confrontée à l’absence d'un leadership reposant sur une vision politique et stratégique autonome, elle est obligée de s’en remettre aux États-Unis bien qu'ils fussent à l’origine de l’instabilité économique et monétaire, du grippage du  « moteur » franco-allemand et des ravages qui frappent ses États méditerranéens. N’ayant jamais réussi à mettre en place une politique commune de défense, à cause de l'obstruction britannique, l'Union européenne n'a donc d'autre choix que celui de s'en remettre à l’Otan comme force structurante d’un ensemble occidental transatlantique unique, placée sous le commandement des États-Unis. Mais ce commandement a d'autant moins les moyens de s'imposer aux Européens qu'il est tenu pour responsable, même si cela n'est pas claironné, de la crise économique et financière qui les frappe et de la faillite des aventures militaires où ils ont été entraînés depuis le début du siècle. De plus, ce commandement mène clairement une guerre monétaire pour imposer le pétrodollar face à l'euro. Enfin, ce commandement, face à la montée en puissance de la Russie et à la Chine, est en train d'amorcer un mouvement de repli sur les problèmes intérieurs des États-Unis qui laissera l'Europe exposée en première ligne. De ce fait, les Européens sont de moins en moins disposés à observer un strict alignement sur les positions de Washington et de plus en plus tentés de saisir leurs chances quand l'occasion se présente. D'où le regain de l'activisme franco- britannique.


DE LA PRISE LIBYENNE AU VERROU SYRIEN

Quand l’Otan a été entraîné dans l’aventure libyenne par la France et le Royaume-Uni, les Etats-Unis s’y étaient associés en sous-estimant visiblement la réaction de la Russie et en ne prévoyant pas une telle détermination de la part de la Chine. Ils étaient encore dans la logique de la destruction de la Yougoslavie où ils avaient partagé avec les Français et les Britanniques la tâche d'imposer un nouvel ordre mondial consécutif à l'effondrement de l'Union soviétique. Mais l’aventure libyenne a cimenté l’alliance russo-chinoise. Elle a cristallisé autour de Moscou et de Pékin les prémices d’une résistance à l'ordre mondial voulu par les Occidentaux. Elle a même contribué à  diviser le camp occidental puisque la prise libyenne est l'objet d'une opposition entre les intérêts néo-coloniaux européens et les intérêts de l'empire étasunien.

Malgré cela, l’Otan a essayé de rééditer le scénario libyen en Syrie, toujours persuadée que la Russie finirait par "changer de position" ou par "se montrer raisonnable". L’arrivée des batteries de missiles Patriot en Turquie, en provenance d’Allemagne, de Hollande et des États-Unis était une décision de l’Otan. Cette initiative a été interprétée par la Russie comme l'introduction à une invasion de la Syrie. La réponse diplomatique et militaire russe a consisté à montrer que la Russie ne reculerait pas devant la perspective d’une guerre avec l’Otan. C'est le sens des grandes manœuvres maritimes entreprises dernièrement et du maintien en Méditerranée d'une importante flotte de guerre. L'Otan ayant fait marche arrière, les États-Unis ont alors essayé d’entraîner indirectement la Syrie dans la guerre par le biais du bombardement par l'armée israélienne d'un site militaire dans la banlieue de Damas, sans que Tel-Aviv en réclame officiellement la responsabilité. Une riposte syrienne aurait entraîné des représailles israéliennes, puis le soutien de l’Otan avec une intervention turque renforcée par une relance de la guérilla intérieure djihadiste contre des sites choisis par l’Otan. Damas n’étant pas tombée dans ce piège grossier, on a entendu Erdogan reprocher au président Assad de ne pas avoir riposté à l’agression israélienne,—alors qu'il s'était montré impuissant à venger la mort de neuf de ses citoyens abattus par Israël à bord du Mavi Marmara. Les chefs de la coalition des mercenaires de Doha ont entonné le même refrain et un journal arabe financé par l’Arabie saoudite, Al Quds Al-Arabi, a même titré : « Ah si Assad avait répondu ! », étalant ainsi à la Une la duplicité arabe et la déception de l’Otan.

Dans cette affaire syrienne, comme en Libye, les Européens agissent sans forcément obéir à une stratégie fixée par l'Otan. Si cette derniere parvenait à forcer le verrou syrien, les États-Unis voudraient, d'une manière ou d'une autre, garder ce pays sous contrôle : un corridor s'ouvrirait en effet jusqu'au Golfe arabo-persique et à ses abondantes ressources énergétiques. Une telle perspective serait même susceptible d'émanciper l'Europe continentale de la tutelle étasunienne et pourrait même la dispenser du canal de Suez pour commercer directement avec l'Inde et avec la Chine à partir des eaux du Golfe. En fait, elle libérerait l'Union européenne des pressions tant de l'Ouest que de l'Est et ne serait peut-être pas du goût des États-Unis, ni même de la Russie. La forte implication de Paris et  de Londres dans la crise syrienne abonde dans ce sens. Si la Syrie venait à tomber, cela devrait en effet renforcer l'Otan et l'étendre pour intégrer Israël, car une Otan forte est indispensable aux yeux de Paris et de Londres pour conserver la puissance continentale allemande sous contrôle.

Cette donnée ajoute donc à la complexité et à l'âpreté des enjeux autour de la terrible bataille de Syrie et pèse singulièrement dans la balance du gendarme étasunien qui peine à imposer sa solution. Il ne suffit pas à Obama, repris mot à mot par Catherine Ashton, la représentante de l'U.E. pour la politique extérieure, de proclamer que Bachar el-Assad doit partir. Les pays lourdement engagés dans la sale guerre contre la Syrie et son peuple attendent que ce ne soient pas seulement des paroles en l'air et que les États-Unis et l'Union européenne soient en mesure d'atteindre cet objectif politique. Quelle n'est pas alors leur déception et leur frustration en réalisant qu'il n'en est rien, les plus à plaindre étant la Turquie et les féodalités tribales arabes!

LA RUSSIE EN SYRIE, LA CHINE AU MALI

De la même manière, les rivalités européennes cuites à l'étouffée risquent en définitive de se révéler tout aussi désastreuses au Mali où le véritable adversaire de l'Otan n'est pas la Russie, mais la Chine qui est devenue le principal partenaire économique de l'Afrique. En intervenant au Mali de manière volontaire la France avait certes le souci de préserver ses intérêts dans ce pays et au Niger, mais elle a aussi tiré profit de l’absence d’une politique européenne commune de défense et de sécurité pour défendre elle-même ses intérêts qui sont aussi, comme Paris aime à le rappeler, ceux de l’Europe.

Par rapport aux desseins étasuniens dans la région, l'initiative française tire également les conséquences de la faillite du projet de Grand Moyen-Orient qui a livré cette région au chaos au lieu d’y apporter la stabilité. Pourquoi ne pas y relancer alors le projet européen d’Union Pour la Méditerranée ? Si l’offre impérialiste étasunienne se trouvait en échec, comme l'a montré l'assassinat de l'ambassadeur de Washington à Benghazi, pourquoi ne pas réactiver l’offre néo-coloniale européenne ? Est-il sage de miser sur les djihadistes? Ne vaudrait-il pas mieux restaurer l'autorité des États nations en la maintenant sous contrôle?

L’initiative française soulève de telles questions et remet en concurrence deux démarches aux finalités différentes. La première vise à proroger l’hégémonie étasunienne sur le Proche-Orient et  sur l’Europe ; la seconde vise à dissocier les intérêts européens de ceux des Étasuniens pour  réinvestir les anciennes colonies au lieu de les laisser se tourner vers la Chine.

La France a ainsi perturbé  dans la région sahélienne le jeu anglo-saxon qu’elle avait contribué  à faciliter en agressant la Libye. Londres, malgré des protestations d’amitié, a pris ses distances avec Paris ; l’Otan s’est déclarée non impliquée et les États-Unis ont invité la France à revoir sa politique. Les  protégés arabes de Washington ont condamné « l’ingérence française au Mali », à commencer par le Qatar et ses alliés du « printemps » : Tunisie, Libye, Égypte. 
Pour sonder la position algérienne dans cette affaire, le Premier ministre britannique, James Cameron, a fait le voyage d’Alger toutes affaires cessantes, talonné par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Dans l’espace du « chaos constructeur » l’initiative française a montré que, derrière une unité de façade, les membres européens de l’alliance atlantique peuvent le cas échéant s’affranchir du maître d’orchestre étasunien partout où ils pensent disposer d’un maximum d’atouts : la France au Maghreb et en Afrique de l'Ouest ; la Turquie et Israël en Syrie. C'est dire à quel point Washington a besoin d'un accord avec Moscou pour mettre de l'ordre dans son propre camp.

(À suivre)

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1- Document publié dans la Revue d’Études palestiniennes, n°5, Automne 1982

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