24 février 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (3)


Dans les deux premières parties de cette approche, centrées sur les acteurs historiques occidentaux, l’accent a porté sur les bouleversements provoqués par la disparition de la fracture Est-Ouest et sur ses conséquences au Moyen-Orient et en Afrique. Avant de conclure dans une note distincte sur le rôle de la Russie d’où tout est parti, il faut évoquer les acteurs régionaux au Moyen-Orient dont les politiques sont également à l’origine de ce que l’on continue d’appeler par commodité, le « printemps arabe ».

1— ISRAËL EN TANT QUE PHÉNOMÈNE OCCIDENTAL

Quand on parle de l’État d’Israël, il convient de dissiper le brouillard idéologique qui l’entoure dans les pays occidentaux,  à l'opposé de la vision qu’en a le monde  arabe.

Il est devenu coutumier en Europe, lorsqu’on aborde une critique d’Israël, de commencer par s’excuser. Il faut prendre soin d’annoncer qu’il n’est pas question de mettre en cause le « droit » d’Israël à l’existence, de dénoncer les critiques malveillantes dont cet État serait l’objet de la part de parties dissimulant mal leur « antisémitisme » derrière l’antisionisme, et  surtout ne pas oublier de reconnaître que cet État est la « seule démocratie » dans une région pleine de « voisins hostiles ». Une fois que tout cela est dit et que ces fortes assertions légitimantes ont été assénées, on peut s’enhardir à formuler quelques critiques en déplorant la poursuite de la colonisation mais en notant les nécessités de « l’expansion naturelle » (démographique). On peut aller jusqu’à dénoncer le « mur de l’apartheid » en sachant que l’apartheid, lié à l’Afrique du Sud, est déjà de l’histoire ancienne. On peut même parler au sujet de Gaza de camp de concentration à ciel ouvert, mais tout le monde sait, n’est-ce pas, que les crimes hitlériens ne sauraient être dépassés en horreur. Telle est l’encre qui coule de la plume des faiseurs d’opinion en Europe et sert à dissimuler la nature coloniale agressive de l’entité sioniste.

Or, peu d’hommes politiques européens osent exprimer le fond de leurs pensées comme Tony Blair quand il considère « la délégitimation d’Israël comme un affront à l’humanité ! », ou comme José-Maria Aznar — qui soutenait l'agression contre l’Irak —  écrivant qu’il faut «  soutenir de toutes nos forces le droit d’Israël à exister et à se défendre, et nous opposer aux États et aux organisations internationales qui sapent sa légitimité. Si la partie juive de notre héritage disparaît nous, chrétiens, sommes perdus. Que nous le voulions ou non, nos destins sont liés. »
« Abandonner Israël à son sort aujourd’hui, écrivait-il encore,  serait la plus belle preuve de la profondeur de notre vide, et nous devons à tout prix empêcher que cela arrive. Nous devrions nous inquiéter de notre attitude agressive envers Israël car elle reflète la perte de nos valeurs occidentales. La force d’Israël est la nôtre, sa faiblesse sera la nôtre ». ("Si Israël tombe, nous tomberons tous !" — Le Times 17 juin 2010).

Jusqu'à preuve du contraire, aucune voix autorisée en Europe ne s’est élevée pour contester ces dires, alors qu'Aznar emploie l’expression « nous, chrétiens », dans les colonnes d’un journal britannique, incluant donc les protestants dans ce « nous ». D'autant plus que, en s’exprimant au nom du judéo-christianisme, le chef du parti populaire espagnol l’oppose implicitement au monde de l’Islam, mais aussi au monde orthodoxe resté fidèle aux seuls Évangiles. Cela en dit long sur la profondeur de l’engagement occidental derrière Israël, qui l'amène  à défier les deux grandes aires culturelles qui, au Sud et à l’Est, bordent « la profondeur du vide » d'un ensemble qui se définit par ce qu’il n’est pas et par ce qu’il ne veut pas être.

Israël est assurément beaucoup plus qu’un petit État menacé par ses voisins.

Israël est bel et bien perçu par les hommes politiques arabes exactement comme le présente José-Maria Aznar ! Lorsqu’ils ont affaire à Israël c’est avec l’Occident qu’ils traitent, et quand il y a guerre avec Israël, ils savent qu'elle engage tout l’Occident. Cela va plus loin encore, car Israël est perçu comme le laboratoire des guerres, des armes et des techniques élaborées pour opprimer et faire plier les peuples pour les soumettre partout à la domination occidentale ; laboratoire qui prend le peuple palestinien pour cobaye; un peuple dont la résistance revêt une valeur exemplaire.  La duplicité, les atermoiements, la versatilité, les promesses non tenues, les obstructions, les deux-poids-deux-mesures, l’hypocrisie et les louvoiements de la politique occidentale dans la région du Moyen-Orient ne s’expliquent que par cette réalité-là. Mais, une fois posé Israël dans cette dimension occidentale globale, tout devient plus clair et une autre lecture devient possible.

La  période qui va de la guerre de juin 1967 au traité de paix de Camp-David en mars 1979 fut  placée sous le signe de la « guerre d’usure » au cours de laquelle l’ensemble arabe ne céda en rien devant Israël. Aidés par le contexte favorable de la Guerre froide, les Arabes n'ont pas cessé de réclamer l’application des résolutions internationales sur l'affaire palestinienne, votées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Ce fut aussi une période de développement de la résistance palestinienne sous le leadership de Yasser Arafat au cours de laquelle l’OLP engrangea des gains diplomatiques et imposa d'être reconnue internationalement.

La défection de l’Égypte d’Anouar Sadate et sa rupture avec l’URSS a compromis ces avancées et précipité la région dans une ère dominée par Israël et les États-Unis. L’encre du traité de Camp David n’était pas encore sèche qu’Israël décidait en effet, entre 1979 et 1982, la « réunification » unilatérale de Jérusalem, l’annexion du Golan syrien occupé, l’invasion du Liban, le siège de Beyrouth, l’éviction de l’OLP du Liban, les massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila et l’occupation du Liban du Sud. Derrière l’Égypte les autres alliés arabes des Etats-Unis, l’Arabie saoudite en tête, tenaient quant à eux à se décharger du dossier palestinien en l’internationalisant et en le confiant aux bons soins de leur protecteur commun.

Un mois avant la signature du traité de Camp-David, en février 1979, l’Iran accueillait le retour d’exil de l’ayatollah Khomeiny. Personne ne pouvait se douter alors que cet événement allait entamer le compte à rebours de la pax americana qui venait juste de s’établir dans la région avec la calamiteuse reddition de l’Égypte. De même, lorsque Israël envahissait le Liban, pensant entamer son plan de dislocation de l’aire arabe en petites entités confessionnelles, il ne savait pas qu’il allait favoriser l’émergence d’une puissance politico-militaire inédite qui allait le défaire coup sur coup : en 2000, en le contraignant à évacuer le Sud-Liban et en 2006 en infligeant de lourdes pertes à son armée d’agression. Entre temps, le bloc arabo-étasunien désormais constitué avait fait le nécessaire pour pousser l’Irak de Saddam Hussein à ouvrir les hostilités contre l’Iran sans se rendre compte que, ce faisant, il allait plonger l’épée de la révolution iranienne dans le feu de huit années de guerre d’où elle allait sortir plus dure et plus tranchante encore pour tous ses ennemis. Et qui pouvait se douter alors que le redoutable Saddam Hussein finirait quelques années plus tard au bout d’une corde, filmé par un téléphone portable qui n’avait pas été encore inventé ?



Ainsi, plus Israël, ses alliés arabes et leurs parrains occidentaux s’imaginaient accumuler les victoires, plus l’Histoire accouchait des forces qui allaient les faire déchanter en leur montrant qu’elle suivait un sens contraire à leurs vœux. Au prix de sacrifices immenses, de pertes sans cesse recommencées sous d’intenses bombardements par les armes les plus meurtrières, au prix d’une résistance opiniâtre, les peuples palestinien, libanais, irakien et iranien ne cesseront pas de rappeler à l’Occident amnésique qu’ils sont des peuples qui sont à l’origine même de l’Histoire !
Aujourd’hui, c’est avec l’Iran que les puissances occidentales, coalisées comme jamais, ont rendez-vous.

(À suivre)
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Précédentes approches explicatives :
http://hedidh.blogspot.fr/2012/12/proche-orient-lexplication-par-le-vide.html
http://hedidh.blogspot.fr/2013/01/monde-arabe-lexplication-par-le-trop.html


2 commentaires:

Georges Stanechy a dit…

Cher Hédi

Un plaisir que de lire et partager vos analyses géopolitiques !

La photo de la célèbre partie d'échec entre le Chevalier et la Mort, du Septième Sceau de Bergman, est particulièrement bien choisie pour illustrer la prochaine rencontre "au sommet".

A un moment de la partie, le Chevalier qui, de retour des Croisades (en Palestine...)se retrouve dans une Europe ravagée par crises économiques et religieuses, sait qu'il va perdre la partie. Il essaie, évidemment, de tricher en subtilisant une pièce.

Son opposant, vigilant, en position de force, ne lui en laisse pas la possibilité...

Symbolique réussie !...

Amitiés

Hédi Dhoukar a dit…

Bonsoir cher George,
Votre commentaire est pour moi un encouragement et je vous en remercie. La partie d'échecs dans le film oppose effectivement la vie à la mort et je pense qu'on en est là. Il faut remarquer les nuages qui obscurcissent le ciel au-dessus des joueurs. On voit aussi à un moment dans une fresque dessinée sur le mur d'une chapelle représentant une danse macabre (souvenir de la peste),et dans les dernières images nous voyons, en contre-jour, la troupe des forains, mener une danse de vie, main dans la main, tournant en cercle sur un horizon dégagé. Tout le film est ainsi centré sur cette confrontation entre les forces de mort et les forces de vie et s'achève sur la victoire de ces dernières. Je voudrais être aussi optimiste.
Amitiés